Que s'est-il passé réellement le 7 octobre. La réponse à cette question est cruciale. En effet le récit officiel israélien sur l'attaque menée ce jour autour de Gaza par les combattants palestiniens du Hamas a joué un rôle essentiel dans la justification de ce qui apparait, dès à présent, comme l'une des opérations militaires les plus sanglantes, les plus cruelles et sauvages de l'Histoire contre une population.
Nous donnons à lire ici, aux lecteurs du Quotidien d'Oran, le résultat d'une enquête de grande qualité au sujet de ces évènements du 7 Octobre. Cette enquête a été menée par un journaliste, Asa Winstanley, bien connu par ses articles sur la question palestinienne. Elle a été méticuleuse, méthodique. Elle s'appuie sur une grande richesse de documents, visuels, sonores, écrits. Nous publions aujourd'hui la dernière partie de cette enquête, la première ayant été publié le Jeudi 14 décembre, et la deuxième le 16 décembre 2023. (Djamel Labidi)
Pourquoi le Hamas a-t-il frappé le kibboutz Be'eri et 21 autres (38 )colonies, bases et avant-postes militaires israéliens en premier lieu ?
Pour comprendre cela, nous devons considérer à la fois l'histoire immédiate et toutes les années (39)d'expulsion et de génocide perpétrés par le projet de colonisation sioniste en Palestine.
Les boucliers humains d'Israël
Non seulement les colonies frontalières d'Israël sont toutes construites sur des terres palestiniennes (40), mais elles sont également souvent utilisées comme bases pour stationner les troupes combattant dans les attaques militaires récurrentes d'Israël sur Gaza.
Dans son livre ((41) MyGolani Major Graeme explique comment, en 1995, lui et son unité militaire étaient stationnés dans «nos quartiers du kibboutz Kfar Azza».
Durant la guerre d'Israël contre le Liban en juillet 2006, il reçut l'ordre d'emmener son bataillon au kibboutz Sassa, dans le nord. Lors de l'attaque israélienne contre Gaza en 2014 qui a tué 2 251 personnes, dont 551 enfants le quartier général avancé de sa brigade était basé «non loin des kibboutzim de Kissufim et d'EinHashlosha», tous deux proches de la barrière de Gaza et tous deux attaqués le 7 octobre.
La raison pour laquelle les colonies frontalières de Gaza ont été fondées était en premier lieu pour contenir et réprimer l'énorme population civile autour de Gaza, dont la plupart, depuis 1948, sont désormais des réfugiés. Ces colonies y compris les kibboutz prétendument socialistes (42) ont toujours fait partie intégrante de la stratégie militaire d'Israël.
Comme l'expliquait récemment Amir Tibon, correspondant de (43) Haaretz et résident du kibboutz Nahal Oz, «nous protégeons la frontière et [le gouvernement] nous protège».
Les kibboutz sont en réalité des boucliers humains pour Israël.
L'une d'elles, fondée en 1951 (44), s'appelle même «Magen» littéralement en hébreu pour «Bouclier».
Magen (45)et trois autres kibboutz (46)ont été construits sur les terres du village palestinien détruit de Ma'in Abu Sitta (47). L'éminent historien palestinien Salman Abu Sitta a été contraint de quitter le village en 1948 par les forces sionistes (48)à l'âge de 10 ans.
Une unité du Palmach s'est rassemblée au kibboutz Beeri en 1948. Pendant la Nakba, le Palmach et d'autres milices sionistes ont expulsé environ 800 000 Palestiniens. (Wikipédia) (49)
Qu'est-ce qui explique la volonté d'Israël voire son désir de voir des Israéliens tués plutôt que de finir sous la garde des Palestiniens ?
Cela commence au sommet.
Le ministre israélien des Finances, BezalelSmotrich, a exhorté (50) le cabinet, peu après le 7 octobre, à «frapper brutalement le Hamas et à ne pas prendre en considération la question des captifs».
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu a rencontré peu après les membres des familles des Israéliens détenus par des Palestiniens. Le groupe l'a poussé à négocier. Mais quatre inconnus rejoignirent soudain la réunion. L'un d'eux aurait (51)déclaré qu'il était prêt à payer de la vie de sa fille captive.
Il s'est avéré plus tard (52)que les visiteurs mystérieux étaient des colons de Cisjordanie implantés par le bureau de Netanyahu. La journaliste israélienne NogaTarnopolsky a désigné (53)l'homme comme le chef d'une organisation d'extrême droite qui, selon elle (54), n'avait pas de fille captive.
Dans un reportage vidéo largement visionné en ligne, Clarissa Ward de CNN (55)a interviewé en larmes Thomas Hand, un colon d'origine irlandaise (56) arrivé à Be'eri il y a 30 ans. Hand, désemparé, a raconté sa joie après avoir été informé par les autorités israéliennes que sa fille Emily, âgée de huit ans, avait été retrouvée morte. «J'ai répondu Oui!' et a souri si vous savez quelque chose sur ce qu'ils font aux habitants de Gaza, c'est pire que la mort.» Les autorités israéliennes ont ensuite modifié leur évaluation. Heureusement, on pense maintenant qu'Emily est en vie (57) .
Un autre habitant du kibboutz Be'eri a pris une résolution tout aussi sombre. Or Yelin le fils d'un ancien dirigeant du conseil local a déclaré à la chaîne israélienne (58) i24 News que lui et sa femme étaient d'accord sur le fait qu'ils préféreraient qu'il la poignarde à mort avec un couteau de cuisine plutôt que d'être capturé vivant par le Hamas.
Tout cela est soutenu jusqu'au bout par le gouvernement des États-Unis.
Le président Joe Biden aurait indiqué ((59)à Netanyahu que le retour vivant des prisonniers israéliens même ceux qui sont citoyens américains était tout à fait facultatif.
«Ce que je lui ai dit, c'est que si c'est possible, pour faire sortir ces gens en toute sécurité, c'est ce qu'il devrait faire. C'est leur décision», a déclaré Biden.
La villa dans la jungle
Qui est réellement responsable de la mort de civils au kibboutz Beeri et dans les autres colonies frontalières n'est pas une question historique abstraite.
La guerre génocidaire menée par Israël contre Gaza a jusqu'à présent effacé environ 14 000 Palestiniens de la surface de la terre. Environ 40 pour cent sont des enfants.
Les États-Unis et la plupart des gouvernements européens soutiennent pleinement ce génocide.
Le chef de la politique étrangère de l'Union européenne, Josep Borrell, a visité les vestiges du kibboutz Be'eri pour une tournée de propagande de l'armée israélienne la semaine dernière. Le socialiste espagnol s'est en fait porté volontaire (60)dans un kibboutz il y a plusieurs décennies.
«Rien ne justifie de tuer des femmes, des enfants, des personnes âgées ou de les enlever chez eux», a-t-il déclaré.
L'homme qui a divisé (61)la planète entre le «jardin» de l'Europe et la «jungle» du reste du monde apportait son soutien à l'entité israélienne, la «villa dans la jungle» autoproclamée (62).
Il n'avait aucun respect pour les femmes, les enfants et les personnes âgées morts en Palestine, sans parler des hommes. Il n'a pas non plus mentionné les près de 7 000 Palestiniens (63)actuellement détenus en otages dans les prisons israéliennes, pour la plupart sans inculpation ni procès.
La rébellion armée des Palestiniens contre leur oppression a été décrite comme une violence profane et irrationnelle (64) plutôt que comme une offensive militaire bien planifiée ((65)dans la guerre de libération palestinienne (66) .
Ils ont enfreint les règles du «jardin» et de la «villa». Haim, le père de Yelin, a ressenti le même mécontentement à l'égard de la résistance : «Ils se promenaient dans Beeri comme si les lieux leur appartenaient», a déclaré (67l'ancien chef du conseil régional local. Que les fils de la bande de Gaza dont 80 pour cent des habitants sont des descendants de réfugiés de la Nakba palestinienne de 1948 en Israël soient réellement propriétaires de la terre sur laquelle il vit ne lui est jamais venu à l'esprit. S'exprimant récemment à la télévision israélienne (68) , un autre habitant de Be'eri a exposé en termes crus la logique génocidaire du sionisme. «Je ne retournerai à Beeri que lorsque le dernier Palestinien sera anéanti. Je m'en fiche si ce sont des enfants, des personnes âgées, des gens avec des béquilles qui sont venus piller, je m'en fiche. En ce moment, je n'ai de pitié pour personne.
«Il n'y a que nous. Seulement nous.»
(*)Asa Winstanley est un journaliste d'investigation vivant à Londres qui écrit sur la Palestine et le Moyen-Orient. Il visite la Palestine depuis 2004 et est originaire du sud du Pays de Galles. Il écrit pour le site d'information palestinien primé The Electronic Intifada, où il est rédacteur adjoint et chroniqueur hebdomadaire pour le Middle East Monitor
Le premier Roman de Nadia Agsous, dédié au peuple Palestinien opprimé
Nulle Terre Ailleurs » ou « Al ardh fi maken akhar », c’est le titre du dernier roman de la journaliste écrivaine Nadia Agsous et auquel la librairie « Gouraya » a organisé sa vente dédicace à Béjaïa.
À ce rendez-vous, bon nombre de ses anciens amis ainsi que de jeunes adeptes de la littérature sont venus y assister pour acquérir ce nouveau-né de la littérature algérienne. « «Nulle Terre Ailleurs » est un périple fictif (imaginé) qui nous plonge au cœur de la tragédie du peuple palestinien, qui depuis 1948, a appris à surmonter leurs traumatismes et à faire de la résistance une arme pour continuer à vivre et d›aller de l’avant. « L’histoire du roman se déroule à Al Qods», dit d’emblée Nadia Agsous. La paix est le thème central du roman que l’auteure a confectionné à partir de son idéal de justice et de paix.
Dans le roman, l’autrice les nomme : « Les revenants résilients », avant d’expliquer que « Les revenants résilients sont des femmes, des hommes et des enfants, à la 3ᵉ nuit du Déluge originel, en 1948, alors qu’ils étaient menacés de disparaître dans le flot des pluies torrentielles, embarquèrent sur des radeaux fabriqués dans l’urgence pour échapper à la noyade collective». Le roman est structuré en sept tableaux. Il est raconté par «Thayri», prénom qui signifie Amour en langue berbère. La narratrice nous présente ce roman sous forme de récit de voyage où le passé et le présent se mêlent et s’entremêlent.
«Le déclic d›écriture de ce roman m’est venu, quand j’ai fait le constat que la Palestine avait été oubliée par tout le monde. Depuis octobre dernier, la cause du peuple palestinien est au centre de l’actualité. J’espère que le massacre s’arrête et qu’une solution juste et durable sera vite trouvée », avance-t-elle. « Les Palestiniens aiment beaucoup l’Algérie.
L’intérêt qu’ils portent à notre pays découle de deux faits : le soutien politique indéfectible que l’Algérie apporté à cette cause dès le début. Et d’autre part, la guerre d’indépendance algérienne constitue pour eux un modèle à suivre ». D’ailleurs, «c’est avec cette citation que je fus accueillie par Mahmoud Darwich lorsque je l’ai rencontré en 2006 à la maison de la poésie à Paris », confit-elle.
Après avoir présenté son roman brièvement, Nadia Agsous se donne à la lecture de quelques extraits de son ouvrage à l’assistance. Pour elle, «c’est une occasion pour le public de découvrir le roman par le prisme de mon écriture et de faire connaissance avec les personnages principaux.
Secundo, la lecture est, pour moi, l’occasion de renouer avec la tradition orale», tient-elle à rajouter. Pour conclure, elle a dédié son premier roman, qu’elle considère comme une ode à l’espoir, à ses amis palestiniens en France, à Chatila au Liban, en Palestine. Pour elle, «c’est un récit qui ose pousser la porte du Panthéon du possible», conclue-t-elle.
Le 16 octobre, Sabrina Tavernise, animatrice d’un podcast du New York Times, The Daily, s’est entretenue avec deux Palestiniens dans la bande de Gaza. Elle a d’abord interrogé Abdallah Hasaneen, un habitant de Rafah, près de la frontière égyptienne, qui ne pouvait capter le signal que depuis son balcon :
Alors, dites-moi, Abdallah, nous parlions des frappes aériennes qui ont eu lieu depuis samedi dernier et puis, bien entendu, de l’attaque meurtrière du Hamas contre Israël. Comment interprétez-vous cette attaque ? Quelle est votre opinion ?
Abdallah Hasaneen lui répond :
On ne peut pas mettre des gens en prison, les priver de leurs droits fondamentaux et s’attendre à ce qu’ils ne réagissent pas. On ne peut pas déshumaniser les gens impunément... Je ne suis pas membre du Hamas et je n’ai jamais été un grand fan du Hamas... Mais ce qui se passe ici n’a rien à voir avec le Hamas.
Tavernise (un peu embarrassée) : « Mais alors ça a à voir avec quoi ? » Il lui explique :
C’est un nettoyage ethnique du peuple palestinien, ça concerne 2,3 millions de Palestiniens. C’est pour ça que la première chose qu’a faite Israël a été de couper l’eau, l’électricité et la nourriture. Le problème ce n’est pas le Hamas. Le problème c’est que nous avons commis l’erreur d’être nés Palestiniens.
UNE TOMBE À CIEL OUVERT
La deuxième personne interviewée par Tavernise était une femme, Wafa Elsaka, récemment retournée à Gaza après avoir travaillé comme enseignante en Floride pendant 35 ans. Ce week-end-là, Elsaka avait abandonné son domicile familial après qu’Israël eut ordonné au 1,1 million d’habitants du nord de Gaza de quitter leurs domiciles et de se diriger vers le sud en prévision d’une invasion terrestre imminente. Des dizaines de Palestiniens périrent sous les bombes alors qu’ils empruntaient des itinéraires dont l’armée israélienne leur avait garanti qu’ils étaient sans danger. Elle déclare à la journaliste américaine :
Nous avons vécu 1948, et tout ce que nous demandons, c’est de pouvoir élever nos enfants en paix. Pourquoi faut-il que l’histoire se répète ? Qu’est-ce qu’ils veulent ? Ils veulent Gaza ? Que vont-ils faire de nous ? Qu’est-ce qu’ils vont faire de la population ? Je veux des réponses à ces questions, je veux en avoir le cœur net. Est-ce qu’ils veulent nous jeter à la mer ? Eh bien allez-y, faites-le, ne prolongez pas nous souffrances ! N’hésitez plus, faites-le... Avant, je disais que Gaza était une prison à ciel ouvert. Maintenant, je dis que c’est une tombe à ciel ouvert... Vous croyez que les gens ici sont vivants ? Ce sont tous des zombies.
Lorsque Tavernise a de nouveau interrogé Hasaneen le lendemain, elle lui a expliqué que toute sa famille s’était réfugiée dans la même pièce pour avoir au moins une chance de mourir ensemble.
Ces derniers jours, la situation à Gaza a atteint des extrêmes qui dépassent l’imagination, mais il n’y a là rien de vraiment nouveau. Dans un récit de 1956 intitulé « Lettre de Gaza », l’écrivain palestinien Ghassan Kanafani décrit son territoire comme « plus étouffant que l’esprit d’un dormeur en proie à un cauchemar effrayant, avec l’odeur singulière de ses rues étroites, l’odeur de la défaite et de la pauvreté ». Le héros de l’histoire, un enseignant qui a travaillé pendant des années au Koweït, rentre chez lui après un bombardement israélien. Il est accueilli par sa nièce et constate qu’elle a une jambe amputée : elle a été mutilée en essayant de protéger ses frères et sœurs de l’impact des bombes.
Pour Amira Hass, une journaliste israélienne qui a couvert Gaza pendant de nombreuses années, « Gaza incarne la contradiction centrale de l’État d’Israël — la démocratie pour certains, la dépossession pour les autres ; c’est notre nerf à vif ». Quand les Israéliens veulent maudire quelqu’un, ils ne l’envoient pas métaphoriquement « en enfer », mais « à Gaza ». Les autorités d’occupation l’ont toujours traitée comme une terre de frontière, plus semblable au Sud-Liban qu’à la Cisjordanie, et où elles appliquent des règles différentes, et beaucoup plus sévères.
Après l’occupation de Gaza en 1967, Ariel Sharon, alors responsable du commandement sud d’Israël, supervisa la « pacification » du territoire conquis, à savoir l’exécution sans procès de dizaines de Palestiniens (on ne sait pas exactement combien) soupçonnés d’avoir participé à la résistance, et la démolition de milliers de maisons. En 2005, le même Sharon présida au « désengagement » : Israël obligea huit mille colons à quitter la bande de Gaza, qui restait toutefois pour l’essentiel sous contrôle israélien.
LES MOTIFS DE L’OPÉRATION « DÉLUGE D’AL-AQSA »
Depuis la victoire électorale du Hamas en 2006, elle est soumise à un blocus que le gouvernement égyptien contribue à faire respecter. « Pourquoi ne pas abandonner cette terre de Gaza et fuir ? », se demandait le narrateur de Kanafani en 1956. Aujourd’hui, une telle réflexion serait une pure fantasmagorie. Les habitants de Gaza — il n’est pas exact de les appeler « Gazaouis », puisque les deux tiers d’entre eux sont des enfants et des petits-enfants de réfugiés d’autres régions de la Palestine — sont en réalité captifs d’un territoire qui a été amputé du reste de leur patrie. Ils ne pourraient le quitter que si les Israéliens leur ordonnaient de s’installer dans un « couloir humanitaire » quelque part dans le Sinaï, et si l’Égypte se soumettait aux pressions américaines et ouvrait la frontière.
Les motifs qui ont présidé à l’organisation de l’opération « Déluge d’Al-Aqsa », comme le Hamas a baptisé son offensive, n’ont rien de très mystérieux : réaffirmer la primauté de la lutte palestinienne à un moment où elle semblait ne plus figurer à l’ordre du jour de la communauté internationale ; obtenir la libération des prisonniers politiques palestiniens ; faire échouer un rapprochement israélo-saoudien ; humilier encore davantage une Autorité palestinienne impuissante ; protester contre la vague de violence des colons de Cisjordanie ainsi que contre les incursions provocatrices de juifs religieux et de responsables israéliens dans la mosquée Al-Aqsa de Jérusalem ; et, surtout, faire comprendre aux Israéliens qu’ils ne sont pas invincibles, qu’il y a un prix à payer pour le maintien du statu quo à Gaza.
Cette opération a obtenu un succès éclatant : pour la première fois depuis 1948, ce sont des combattants palestiniens, et non des soldats israéliens, qui ont occupé des villes frontalières et terrorisé leurs habitants. Jamais Israël n’a eu aussi peu l’air d’un refuge inviolable pour le peuple juif. Comme le soulignait Mahmoud Muna, propriétaire d’une librairie à Jérusalem, l’impact de l’attaque du Hamas a été « comme si les cent dernières années avaient été condensées en une semaine ». Pourtant, cette rupture du statu quo, cette violente tentative d’établir une sorte de parité macabre avec la formidable machine de guerre d’Israël, a eu un coût, et il est énorme.
Les commandos du Hamas et du Djihad islamique, organisés en brigades d’environ 1 500 hommes, ont tué mille quatre cents personnes, dont 300 militaires et des femmes et des enfants. On ne sait toujours pas pourquoi le Hamas ne s’est pas contenté d’avoir atteint ses objectifs initiaux. La première phase de l’opération « Déluge d’Al-Aqsa » était une guérilla classique — et légitime — contre une puissance occupante : les combattants ont franchi la frontière et la clôture qui encercle Gaza et ont attaqué des avant-postes militaires.
Les premières images de cet assaut, ainsi que les informations selon lesquelles ils avaient pénétré dans vingt agglomérations urbaines israéliennes, ont suscité une euphorie compréhensible chez les Palestiniens, tout comme la mort de centaines de soldats israéliens et la prise de pas moins de 250 otages. En Occident, il n’y a pas grand monde pour se souvenir que, lorsque les Palestiniens de Gaza ont manifesté à la frontière en 2018-2019 à l’occasion de ce qu’ils appelaient la « Grande Marche du retour », l’armée israélienne a massacré 223 manifestants. Mais les Palestiniens, eux, s’en souviennent, et le meurtre de protestataires non violents n’a fait que renforcer l’attrait de la lutte armée.
La deuxième phase de l’offensive du Hamas a toutefois été très différente. Rejoints par des habitants de Gaza, dont beaucoup quittaient leur ville pour la première fois de leur vie, les combattants du Hamas se sont livrés à une véritable orgie meurtrière. Ils ont transformé la rave party Tribe of Nova en bacchanale sanglante, un nouveau Bataclan. Ils ont traqué des familles dans leurs maisons, dans des kibboutz. Ils ont exécuté non seulement des juifs, mais aussi des Bédouins et des travailleurs immigrés (plusieurs de leurs victimes étaient des juifs bien connus pour leur travail de solidarité avec les Palestiniens, notamment Vivian Silver, une Israélo-Canadienne qui est aujourd’hui retenue en otage à Gaza). Comme l’a signalé Vincent Lemire dans Le Monde,« il faut du temps pour débusquer et tuer plus d’un millier de civils cachés dans les garages et les parkings ou réfugiés dans les chambres fortes1 ». Le zèle et la patience des combattants du Hamas font froid dans le dos.
LES RACINES DE LA RAGE
Rien dans l’histoire de la résistance armée palestinienne à Israël n’approche l’ampleur de ce massacre — ni l’attentat commis par Septembre noir aux Jeux olympiques de Munich en 1972, ni le massacre de Maalot perpétré par le Front démocratique de libération de la Palestine (FDLP) en 1974.2 Plus d’Israéliens sont morts le 7 octobre que pendant les cinq années de la seconde Intifada.
Comment expliquer ce festival de tueries ? La rage alimentée par l’intensification de la répression israélienne y est certainement pour quelque chose. Depuis un an, plus de 200 Palestiniens ont été tués par l’armée et les colons israéliens, dont de nombreux mineurs. Mais cette rage a des racines bien plus profondes que les politiques du gouvernement de droite de Benyamin Nétanyahou. Ce qui s’est passé le 7 octobre n’est pas une explosion, mais une action méthodique d’extermination ; la diffusion très calculée de vidéos des meurtres sur les comptes des réseaux sociaux des victimes suggère que la vengeance était l’une des motivations des commandants du Hamas : Mohamed Deif, le chef de la branche militaire de l’organisation, a perdu sa femme et ses deux enfants lors d’une frappe aérienne en 2014.
On se souvient de l’observation de Frantz Fanon selon laquelle « le colonisé est un persécuté qui rêve en permanence de devenir persécuteur ». Le 7 octobre, ce rêve s’est réalisé pour ceux qui ont franchi la frontière sud d’Israël : enfin les Israéliens allaient ressentir l’impuissance et la terreur qu’eux-mêmes avaient connues toute leur vie. Le spectacle de la jubilation palestinienne — et les démentis ultérieurs du Hamas concernant l’assassinat de civils — est troublant mais guère surprenant. « Dans le contexte colonial, écrit Fanon, le bien est tout simplement ce qui leur fait du mal. »
Ce qui a choqué les Israéliens presque autant que l’attaque elle-même, c’est que personne ne l’avait vue venir. Le gouvernement israélien avait été averti par les Égyptiens que la bande de Gaza était en état d’ébullition, mais Nétanyahou et ses collaborateurs croyaient avoir réussi à contenir le Hamas. Lorsque, récemment, les Israéliens ont déplacé un contingent militaire important de la frontière gazaouie vers la Cisjordanie, où les soldats étaient chargés de protéger les colons qui se livraient à des pogroms à Huwara et dans d’autres localités palestiniennes, ils pensaient ne pas avoir à s’inquiéter : Israël disposait des meilleurs systèmes de surveillance au monde et de vastes réseaux d’informateurs à l’intérieur de la bande de Gaza. La véritable menace, c’était l’Iran, pas les Palestiniens, qui n’avaient ni les capacités ni le savoir-faire pour organiser une attaque d’une quelconque importance.
DÉJÀ À PHILIPPEVILLE EN 1955
C’est cette arrogance et ce mépris raciste, nourris par des années d’occupation et d’apartheid, qui sont à l’origine de la « défaillance du renseignement » le 7 octobre. De nombreuses analogies ont été faites pour décrire l’opération « Déluge d’Al-Aqsa » : Pearl Harbor (1941), l’offensive du Têt pendant la guerre du Vietnam (1968), l’attaque égyptienne d’octobre 1973, qui a déclenché la guerre du Kippour, et, bien entendu, le 11 septembre 2001. Mais la comparaison peut-être la plus pertinente est un épisode crucial et largement oublié de la guerre d’indépendance algérienne : le soulèvement de Philippeville en août 1955.
Encerclé par l’armée française, craignant de perdre du terrain au profit des politiciens musulmans réformistes favorables à un règlement négocié, le Front de libération nationale (FLN) lança alors une attaque féroce dans la ville portuaire de Philippeville et ses environs. Des paysans armés de grenades, de couteaux, de gourdins, de haches et de fourches massacrèrent — parfois en les éventrant – 123 personnes, principalement des Européens, mais aussi un certain nombre de musulmans. Pour les Français, ces violences étaient purement gratuites, mais dans l’esprit des auteurs de ces actes, il s’agissait de venger les massacres à Sétif, Guelma et Kherrata de dizaines de milliers de musulmans par l’armée française, appuyée par des milices de colons, après les émeutes indépendantistes de mai 1945.
En réponse aux évènements de Philippeville, le gouverneur général français, Jacques Soustelle, un libéral que la communauté européenne d’Algérie considérait comme beaucoup trop proche des Arabes et indigne de leur confiance, mena une campagne de répression où plus de dix mille Algériens trouvèrent la mort. Avec cette réaction disproportionnée, Soustelle était tombé dans le piège tendu par le FLN : la brutalité de l’armée française poussa les Algériens dans les bras des insurgés, de même que la riposte féroce d’Israël risque de renforcer le Hamas, au moins pour un temps, et ce même chez les Palestiniens de Gaza qui n’apprécient guère le régime autoritaire des islamistes. Soustelle lui-même admit qu’il avait alors contribué à « creuser entre les deux communautés un abîme où coule un fleuve de sang ».
C’est un abîme similaire qui s’est creusé à Gaza aujourd’hui. Déterminée à surmonter son humiliation par le Hamas, l’armée israélienne ne s’est pas comportée de manière différente — ni plus intelligente — que les Français en Algérie, les Britanniques au Kenya ou les Américains après le 11-Septembre. Le mépris d’Israël pour la vie des Palestiniens n’a jamais été aussi flagrant ni aussi impitoyable, et il est alimenté par une rhétorique au sujet de laquelle l’adjectif « génocidaire » n’a plus rien d’hyperbolique. Au cours des six premiers jours de frappes aériennes, Israël a largué plus de six mille bombes sur Gaza, et le nombre de personnes tuées par les bombardements, au 27 octobre, se monte déjà à 7 326. Ces atrocités ne sont pas des excès ou des « dommages collatéraux » : elles sont le fruit d’une volonté délibérée. Comme l’a dit le ministre israélien de la défense Yoav Gallant, « nous combattons des animaux humains et nous agirons en conséquence » (Fanon : « Le langage du colon, quand il parle du colonisé, est un langage zoologique. (…) Le colon, quand il veut bien décrire et trouver le mot juste, se réfère constamment au bestiaire. »)
Depuis l’attaque du Hamas, la rhétorique exterminatrice de l’extrême droite israélienne a atteint son paroxysme et se répand aussi chez les courants censément plus modérés. « Zéro Gazaoui », proclame ainsi un slogan israélien. Un membre du Likoud, le parti de Nétanyahou, a déclaré que l’objectif d’Israël devrait être « une Nakba qui éclipsera la Nakba de 1948 ». L’ancien premier ministre israélien Naftali Bennett s’est « lâché » devant un journaliste de la chaîne Sky News : « Sérieusement, vous allez continuer à me poser des questions sur les civils palestiniens ? Qu’est-ce qui ne va pas chez vous ? (…) Nous combattons des nazis. »
LA NAZIFICATION DE L’ADVERSAIRE
La « nazification » des adversaires est une stratégie déjà ancienne qui sous-tend depuis longtemps les guerres et les politiques expansionnistes d’Israël. Lors de la guerre de 1982 contre l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) au Liban, Menahem Begin comparait Yasser Arafat à « Hitler dans son bunker ». Dans un discours prononcé en 2015, Benyamin Nétanyahou laissait entendre que les nazis se seraient contentés de déporter les juifs d’Europe plutôt que de les exterminer si le grand mufti de Jérusalem, Hadj Amin Al-Husseini, n’avait pas instillé l’idée de la « solution finale » dans l’esprit d’Hitler. En instrumentalisant effrontément la Shoah et en accusant les Palestiniens d’être des nazis pires que leurs prédécesseurs allemands, les dirigeants israéliens « bafouent la véritable signification de la tragédie juive », comme l’observait Isaac Deutscher au lendemain de la guerre de 1967. Sans compter que ces analogies contribuent à justifier une brutalisation encore plus grande du peuple palestinien.
Le sadisme de l’attaque du Hamas a facilité le travail à cette entreprise de nazification en ravivant la mémoire collective des pogroms et de la Shoah, transmise d’une génération à l’autre. Il est naturel que les juifs, tant en Israël que dans la diaspora, cherchent des explications à leurs souffrances dans l’histoire de la violence antisémite. Les traumatismes intergénérationnels sont tout aussi réels chez les Israéliens que chez les Palestiniens, et l’attaque du Hamas a affecté la partie la plus sensible de leur psyché : leur peur de l’anéantissement.
Mais la mémoire peut aussi nourrir l’aveuglement. Il y a longtemps que les juifs ont cessé d’être des parias impuissants, l’« Autre » intime de l’Occident. L’État qui prétend parler en leur nom possède l’une des armées les plus puissantes du monde — et le seul arsenal nucléaire de la région. Les atrocités du 7 octobre peuvent rappeler les pogroms de l’empire tsariste, mais Israël n’est pas la « zone de Résidence »3.
Comme l’a observé l’historien Enzo Traverso, le peuple juif « occupe aujourd’hui une position tout à fait unique dans les mémoires du monde occidental. Ses souffrances sont mises en avant et font l’objet d’une protection légale, comme si les Juifs devaient toujours être soumis à des législations spéciales4. » Compte tenu de l’histoire des persécutions antisémites en Europe, ce souci occidental de protéger les vies juives est tout à fait compréhensible.
Mais ce que Traverso appelle la « religion civile » de la Shoah s’exerce de plus en plus au détriment de toute préoccupation pour les musulmans — et d’une reconnaissance véritable du problème de la Palestine. « Ce qui distingue Israël, les États-Unis et les autres démocraties lorsqu’il s’agit de faire face à des situations difficiles comme celle-ci, déclarait le 11 octobre 2023 le secrétaire d’État américain Antony Blinken, c’est notre respect du droit international et, le cas échéant, des lois de la guerre. » Et ce, au moment même où Israël honorait le droit international en rasant des quartiers de Gaza et en massacrant des familles entières, nous rappelant que, comme l’écrivait Aimé Césaire, « la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot ».
LES ACCUEILLIR DANS LE NÉGUEV ?
Dans les jours qui ont suivi l’attaque du Hamas, l’administration Biden a encouragé des politiques de transfert de population susceptibles de provoquer une nouvelle Nakba, comme par exemple le projet d’évacuation soi-disant « temporaire » de centaines de milliers de Palestiniens dans le Sinaï pour permettre à Israël de poursuivre son assaut contre le Hamas (le président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi a répondu que si Israël était vraiment intéressé par le bien-être des réfugiés de Gaza, il n’avait qu’à les accueillir dans le Néguev — soit du côté israélien de la frontière avec l’Égypte).
En renfort de son offensive militaire, Israël a reçu de nouvelles livraisons d’armes de Washington, qui a également envoyé deux porte-avions en Méditerranée orientale en guise d’avertissement aux principaux alliés régionaux du Hamas, l’Iran et le Hezbollah. Le 13 octobre, le département d’État américain a diffusé une note interne demandant à ses fonctionnaires de ne pas utiliser les termes et expressions « désescalade/cessez-le-feu », « fin de la violence/des effusions de sang » et « rétablissement du calme » : même les reproches les plus inoffensifs envers Israël ne sauraient être tolérés.
Quelques jours plus tard, une résolution du conseil de sécurité des Nations unies appelant à une « pause humanitaire » à Gaza s’est heurtée à un veto américain, comme on pouvait s’y attendre. Dans l’émission Face the Nation de la chaîne CBS, Jake Sullivan, le conseiller à la sécurité nationale des États-Unis, a défini le « succès » dans le cadre du conflit de Gaza comme « la sécurité à long terme de l’État juif et du peuple juif », sans aucune mention de celle du peuple palestinien — ni de son statut d’apatride permanent. Dans un lapsus extraordinaire, il a quasiment reconnu sans le vouloir le droit au retour des Palestiniens : « Lorsque des personnes doivent quitter leur foyer ou leur maison en raison d’un conflit, elles ont le droit d’y retourner, de récupérer ce foyer et cette maison. Et c’est la même chose dans cette situation. » Peut-être, mais c’est assez improbable, surtout si le Hezbollah abandonne sa prudence et se joint à la bataille, un scénario qu’une offensive terrestre israélienne rend beaucoup plus plausible. Le soutien des États-Unis à l’escalade fait peut-être sens au niveau électoral pour Joe Biden, mais risque de provoquer une guerre régionale.
Jusqu’au bombardement dévastateur de l’hôpital Al-Ahli Arabi le 17 octobre – que Nétanyahou a immédiatement imputé aux « terroristes barbares de Gaza » —, les articles de la presse américaine étaient pratiquement des copies conformes des communiqués de l’armée israélienne. Les fissures dans le consensus pro-israélien qui avaient commencé à accorder une place à la réalité palestinienne et à des mots comme « occupation » ou « apartheid » ont disparu du jour au lendemain, témoignant sans doute de la fragilité de ces minces victoires rhétoriques. Le New York Times signait un éditorial affirmant que l’attaque du Hamas ne répondait à aucune « provocation immédiate » de la part d’Israël, et publiait également un portrait élogieux d’un général israélien à la retraite qui « s’était saisi de son pistolet pour se confronter au Hamas » et conseillait à l’armée de « tout raser » à Gaza (une fois de plus, la couverture de l’extraordinaire quotidien israélien Haaretz a montré par comparaison la lâcheté des médias américains en attribuant la responsabilité du conflit au « gouvernement annexionniste et expropriateur » de Nétanyahou).
UN NIVEAU D’ISLAMOPHOBIE INÉGALÉ
Les trois présentateurs musulmans de MSNBC ont dû momentanément quitter l’antenne, apparemment pour ne pas heurter les sensibilités israéliennes. Rashida Tlaib, une parlementaire américano-palestinienne de Detroit a été accusée de diriger une « faction pro-Hamas » à la Chambre des représentants en raison de ses critiques à l’encontre de l’armée israélienne. Des crimes haineux ont été perpétrés contre des musulmans américains, alimentés entre autres par un torrent d’islamophobie d’un niveau jamais vu depuis le 11-Septembre et la « guerre contre le terrorisme ». Une des premières victimes en fut un petit garçon palestinien de 6 ans, Wadea Al-Fayoume, assassiné à Chicago par le propriétaire du logement de sa famille, apparemment en représailles au 7 octobre.
En Europe, les expressions de soutien aux Palestiniens sont devenues pratiquement taboues et, dans certains cas, elles ont été criminalisées. La romancière palestinienne Adania Shibli a ainsi appris l’annulation de la cérémonie de remise de prix pour son roman Un détail mineur à la Foire du livre de Francfort. Son livre s’appuie sur l’histoire vraie d’une jeune bédouine palestinienne violée et tuée par des soldats israéliens en 1949. La France a interdit les manifestations propalestiniennes et la police française a utilisé des canons à eau pour disperser un rassemblement de soutien à Gaza sur la place de la République à Paris. La ministre britannique de l’intérieur, Suella Braverman, a proposé d’interdire de brandir le drapeau palestinien. Le chancelier allemand Olaf Scholz a déclaré que la « responsabilité assumée par l’Allemagne du fait de la Shoah » l’obligeait à « défendre l’existence et la sécurité de l’État d’Israël » et a imputé toutes les souffrances de Gaza au Hamas.
Dominique de Villepin, ancien premier ministre français, a été l’un des rares responsables occidentaux à exprimer son horreur face à ce qui se passe sur place. Sur France Inter, le 12 octobre, il s’est insurgé contre l’« amnésie » de l’Occident concernant la Palestine, un « oubli » qui a permis aux Européens de croire que les accords économiques et le commerce d’armements entre Israël et ses nouveaux amis arabes du Golfe feraient disparaître la question palestinienne de la surface de la terre. Le 14 octobre, Ione Belarra, la ministre espagnole des droits sociaux et membre du parti de gauche Podemos, est allée encore plus loin, accusant Israël de mettre en œuvre une punition collective à caractère génocidaire et a appelé à juger Nétanyahou pour crimes de guerre.
Mais les voix de Tlaib, de de Villepin et de Belarra sont complètement submergées par celles des politiciens et des experts occidentaux alignés sur Israël qui représente le camp de la « civilisation » dans ce conflit et exerce son « droit de se défendre » contre la barbarie des Arabes. Les propos sur l’occupation et sur les racines du conflit sont de plus en plus fréquemment taxés d’antisémitisme.
Les « amis d’Israël » parmi les juifs peuvent considérer cette situation comme un triomphe. Mais, comme le souligne Enzo Traverso, « le passage de la stigmatisation à la valorisation de la judéité », et le fait qu’elle entraîne un soutien inconditionnel de l’Occident à Israël et une préoccupation unilatérale pour les souffrances des juifs plutôt que pour celles des musulmans palestiniens, « favorise (…) un positionnement des juifs dans les structures de domination ». Pire encore, l’abandon de toute neutralité face au comportement d’Israël expose les juifs de la diaspora à un risque croissant de violence antisémite, qu’elle soit le fait de groupes djihadistes ou de « loups solitaires ». La censure des voix palestiniennes au nom de la sécurité du peuple juif, loin de protéger ce dernier, ne fera qu’intensifier son insécurité.
LES ERREMENTS D’UNE CERTAINE GAUCHE
La partialité systématique des médias occidentaux trouve un écho dans la réaction symétrique du monde arabe et d’une bonne partie des pays du Sud, où le soutien de l’Occident à la résistance de l’Ukraine contre l’agression russe, alors qu’il refuse de reconnaître l’agression d’Israël contre les Palestiniens sous occupation, a déjà suscité des accusations d’hypocrisie (une division qui rappelle les fractures de 1956, lorsque les peuples des « pays en voie de développement » étaient solidaires de la lutte de l’Algérie pour l’autodétermination, tandis que les pays occidentaux soutenaient la résistance de la Hongrie à l’invasion soviétique). Dans les nations qui se sont battues pour en finir avec le colonialisme, la domination blanche et l’apartheid, la lutte palestinienne pour l’indépendance et les conditions d’asymétrie obscène dans laquelle elle se déroule touchent une corde sensible.
Par ailleurs, il faut compter avec les admirateurs du Hamas au sein de la gauche dite « décoloniale », dont beaucoup ont fait carrière dans des universités occidentales. Certains d’entre eux — notamment le Parti des Indigènes de la République en France, qui a salué sans réserve l’opération « Déluge d’Al-Aqsa » — semblent presque exaltés par la violence du Hamas, qu’ils décrivent comme une forme de justice anticoloniale faisant écho aux thèses de Fanon dans le premier chapitre fort controversé des Damnés de la terre, intitulé « De la violence ». Dans un message sur Twitter, la journaliste américano-somali Najma Sharif affirmait sur un ton ironique : « C’est quoi la décolonisation, à votre avis ? Une ambiance cool ? Des articles académiques ? Des essais ? Bande de losers. » Bref, le refrain des groupies du « Déluge d’Al-Aqsa » pourrait être : « La décolonisation n’est pas une métaphore ». D’autres ont suggéré que les jeunes participants du festival Tribe of Nova méritaient leur sort pour avoir eu l’audace d’organiser un tel événement à quelques kilomètres de la frontière de Gaza.
Il est évident que Fanon prônait la lutte armée contre le colonialisme, mais il qualifiait le recours à la violence par les colonisés de processus de « désintoxication » (« Au niveau des individus, la violence désintoxique. »), un terme souvent traduit de façon erronée en anglais par cleansing (« purification »). Sa conception des formes les plus meurtrières de la violence anticoloniale était celle d’un psychiatre diagnostiquant une pathologie de vengeance engendrée par l’oppression coloniale, pas une prescription. Il était naturel, écrivait-il, qu’un peuple « à qui l’on n’a jamais cessé de dire qu’il ne comprenait que le langage de la force, décide de s’exprimer par la force ». Évoquant l’expérience phénoménologique des combattants anticolonialistes, il observait qu’au stade initial de la révolte, « pour le colonisé, la vie ne peut surgir qu’à partir du cadavre en décomposition du colon ».
CE QUE FANON A VRAIMENT DIT
Mais Fanon a également décrit avec une éloquence poignante les effets des traumatismes de la guerre — y compris les traumatismes subis par les insurgés anticolonialistes ayant massacré des civils. Dans un passage que peu de ses admirateurs d’aujourd’hui se risquent à citer, il mettait ainsi en garde ses lecteurs :
Le racisme, la haine, le ressentiment, « le désir légitime de vengeance » ne peuvent alimenter une guerre de libération. Ces éclairs dans la conscience qui jettent le corps dans des chemins tumultueux, qui le lancent dans un onirisme quasi pathologique où la face de l’autre m’invite au vertige, où mon sang appelle le sang de l’autre, où ma mort par simple inertie appelle la mort de l’autre, cette grande passion des premières heures se disloque si elle entend se nourrir de sa propre substance. Il est vrai que les interminables exactions des forces colonialistes réintroduisent les éléments émotionnels dans la lutte, donnent au militant de nouveaux motifs de haine, de nouvelles raisons de partir à la recherche du « colon à abattre ». Mais le dirigeant se rend compte jour après jour que la haine ne saurait constituer un programme.
Pour organiser un mouvement efficace, Fanon estimait que les protagonistes de la lutte anticoloniale devaient surmonter la tentation de la vengeance primordiale et développer ce que Martin Luther King, citant le théologien Reinhold Niebuhr, appelait une « discipline spirituelle contre le ressentiment ». Conformément à cette perspective, sa conception de la décolonisation algérienne accordait une place non seulement aux musulmans luttant pour s’émanciper du joug colonial, mais aussi aux membres de la minorité européenne et aux juifs algériens (eux-mêmes jadis une communauté « indigène ») pour autant qu’ils se joignent à la lutte pour la libération.
Dans L’An V de la révolution algérienne, Fanon rendait un hommage éloquent aux non-musulmans d’Algérie qui, aux côtés de leurs camarades professant l’islam, imaginaient un avenir dans lequel l’identité et la citoyenneté algériennes seraient définies par des idéaux communs, et non par l’appartenance ethnique ou la foi. L’éclipse de cette vision sous les effets conjoints de la violence française et du nationalisme islamique autoritaire du FLN est une tragédie dont l’Algérie ne s’est pas encore remise. C’est la même vision qui était défendue par des intellectuels tels qu’Edward Said et par un contingent certes minoritaire mais influent de représentants des gauches palestinienne et israélienne, et sa destruction n’a pas été moins dommageable pour le peuple d’Israël-Palestine.
Ce qui me terrifie, c’est que nous nous trouvons à un point d’inflexion de l’histoire mondiale. Nous avions déjà assisté à une accumulation de profondes mutations en cours depuis au moins deux décennies, lesquelles ont donné naissance à des mouvements (et des gouvernements) de droite, voire fascistes. De mon point de vue, le massacre de civils par le Hamas est un peu l’équivalent de Sarajevo en 1914, ou peut-être de la Nuit de cristal en 19385 en ce qu’il déclenche ou accélère des mouvements de fond beaucoup plus amples. À un niveau plus circonscrit, je suis furieux contre le Hamas, qui a pratiquement effacé tout ce pour quoi nous nous sommes battus pendant des décennies, et je suis sidéré par les gens qui ne sont pas capables de distinguer critiquement opposition à l’occupation israélienne et crimes de guerre, et qui ferment les yeux sur ce que le Hamas a fait dans les kibboutzim du sud d’Israël. C’est de « l’ethno-tribalisme ».
LE CULTE DE LA FORCE
Les fantasmes ethno-tribalistes de la gauche décoloniale, avec ses invocations rituelles de Fanon et son exaltation des guérilleros en parapente du Hamas, sont en effet pervers. Comme l’écrivait l’écrivain palestinien Karim Kattan dans un essai émouvant publié par le journal Le Monde6, il semble être devenu impossible à certains amis autoproclamés de la Palestine de dire tout à la fois que « les massacres comme ceux qui ont eu lieu à la rave party du festival Tribe of Nova sont une horreur indigne » et qu’« Israël est une puissance coloniale féroce, coupable de crimes contre l’humanité ». Dans une ère de défaite et de démobilisation, où les voix les plus extrémistes sont amplifiées par les réseaux sociaux, le culte de la force semble s’être imposé dans certains secteurs de la gauche, court-circuitant toute forme d’empathie pour les civils israéliens.
Mais le culte de la force d’une certaine gauche radicale est moins dangereux, parce que largement dénué de conséquences, que celui d’Israël et de ses partisans, à commencer par l’administration Biden. Pour Nétanyahou, la guerre est une lutte pour la survie, la sienne comme celle d’Israël. Jusqu’ici, il a généralement préféré les manœuvres tactiques et évité les offensives militaires de grande envergure. Si Israël a mené sous son égide plusieurs assauts contre Gaza, l’actuel premier ministre est aussi un des principaux architectes de l’entente avec le Hamas, une position qu’il a justifiée en 2019, lors d’une réunion des membres du Likoud au Parlement, au cours de laquelle il a déclaré que « quiconque veut contrecarrer la création d’un État palestinien doit soutenir le Hamas et lui transférer de l’argent ».
Nétanyahou a compris que tant que les islamistes seraient au pouvoir à Gaza, il n’y aurait pas de négociations sur la création d’un État palestinien. L’offensive du 7 octobre n’a pas seulement fait échouer son pari sur la viabilité du fragile équilibre entre Israël et Gaza ; elle s’est produite à un moment où il devait simultanément faire face à des accusations de corruption et à un mouvement de protestation déclenché par son projet de mise sous tutelle du système judiciaire et de remodelage du système politique israélien à l’image de la Hongrie de Viktor Orbán. Dans un effort désespéré de faire oublier ces revers, il s’est lancé dans cette guerre en la présentant comme une « lutte entre les enfants de la lumière et les enfants des ténèbres, entre l’humanité et la loi de la jungle ».
Les colons fascistes israéliens - représentés dans son cabinet par Bezalel Smotrich et Itamar Ben-Gvir, tous deux partisans déclarés du nettoyage ethnique — ont tué nombre de Palestiniens en Cisjordanie depuis l’attaque du Hamas (si l’on inclut les victimes de l’armée, le bilan s’élève à près de cent-vingt morts [au 29 octobre]). Les citoyens arabes d’Israël craignent de devoir revivre le genre d’attaques qu’ils ont subies de la part de bandes d’émeutiers juifs en mai 2021, lors des mobilisations connues sous le nom d’ « Intifada de l’unité ». Quant aux habitants de Gaza, ils sont non seulement contraints de payer pour les actions du Hamas, mais aussi, une fois de plus, pour les crimes d’Hitler. Et l’impératif d’invoquer la Shoah est devenu le véritable « dôme de fer » idéologique d’Israël, son bouclier contre toute critique de ses actions.
Quel est l’objectif ultime de Nétanyahou ? Éliminer le Hamas ? C’est tout simplement impossible. Malgré tous les efforts d’Israël pour dépeindre cette organisation comme la branche palestinienne de l’État islamique, et en dépit de son caractère indéniablement violent et réactionnaire, le Hamas est un mouvement nationaliste islamique, pas une secte nihiliste. Il fait partie du paysage politique palestinien et se nourrit du désespoir engendré par l’occupation. Il ne peut donc être simplement liquidé, pas plus que les zélotes fascistes du cabinet de Nétanyahou (ou d’ailleurs les terroristes de l’Irgoun, qui, après avoir commis des attentats à la bombe et des massacres dans les années 1940, ont intégré dans les décennies suivantes l’establishment politique israélien)7. L’assassinat de dirigeants du Hamas tels que le cheikh Ahmed Yassine ou Abdel Aziz Al-Rantissi, tous deux éliminés en 2004, n’a en rien entravé l’influence croissante de cette organisation et l’a même favorisée.
Benyamin Nétanyahou croit-il qu’il peut forcer les Palestiniens à rendre les armes ou à renoncer à leur aspiration à un État en les soumettant à coups de bombes ? Cela a déjà été tenté, et plus d’une fois ; le résultat invariable a été l’émergence d’une nouvelle génération de militants palestiniens encore plus révoltés. Israël n’est certes pas un tigre de papier, comme l’ont conclu imprudemment au lendemain du 7 octobre certains dirigeants du Hamas, tout à la joie d’avoir pu exterminer les soldats israéliens surpris dans leur sommeil. Mais Israël est de plus en plus incapable de changer de cap : sa classe politique manque de l’imagination et de la créativité nécessaires à la poursuite d’un accord durable, sans parler du sens de la justice et de la dignité de l’autre.
JUIFS ISRAÉLIENS ET ARABES PALESTINIENS SONT « COINCÉS »
Une administration américaine responsable, moins sensible aux préoccupations électorales et moins prisonnière de l’establishment pro-israélien, aurait pu profiter de la crise actuelle pour exhorter Israël à réexaminer non seulement sa doctrine en matière de sécurité, mais aussi ses politiques envers la seule population du monde arabe avec laquelle l’État israélien n’a manifesté aucun intérêt à l’idée d’une paix véritable, à savoir les Palestiniens. En lieu de quoi Biden et Blinken se sont fait l’écho des clichés israéliens sur la « lutte contre le Mal » en passant commodément sous silence la responsabilité d’Israël dans l’impasse politique dans laquelle il se trouve. La crédibilité de Washington dans la région, qui n’a jamais été très forte, est désormais encore plus faible que sous l’administration Trump.
Le 18 octobre, Joshua Paul, qui fut pendant plus de onze ans à la tête des relations publiques et des rapport avec le Congrès américain pour le Bureau des affaires politico-militaires du département d’État, a démissionné de son poste en signe de protestation contre les livraisons d’armes des Etats-Unis à Israël. Dans sa lettre de démission, il écrivait qu’une attitude de « soutien aveugle à l’une des parties » a entraîné des politiques « à courte vue, destructrices, injustes, et contradictoires avec les valeurs mêmes que nous défendons publiquement ». Il n’est pas étonnant que les Émirats arabes unis aient été le seul État de la région à critiquer l’opération « Déluge d’Al-Aqsa ». L’hypocrisie américaine — et la cruauté de la riposte israélienne — ont rendu cette critique impossible.
La vérité incontournable, c’est qu’Israël ne peut pas plus étouffer la résistance palestinienne par la violence que les Palestiniens ne peuvent vaincre dans une guerre de libération de type algérien : juifs israéliens et Arabes palestiniens sont « coincés » dans une relation inextricable — à moins qu’Israël, de loin le plus fort des deux adversaires, ne pousse les Palestiniens à l’exil pour de bon. La seule chose qui puisse sauver les peuples d’Israël et de Palestine et empêcher une nouvelle Nakba — laquelle est devenue une possibilité réelle, alors qu’une nouvelle Shoah n’est qu’une hallucination d’origine traumatique — est une solution politique qui accorde aux deux peuples un égal droit de citoyenneté et leur permette de vivre en paix et en liberté, que ce soit dans un unique État démocratique, dans deux États ou dans une fédération. Tant que la quête de cette solution sera refoulée, la dégradation continue de la situation est pratiquement garantie, et avec elle la certitude d’une catastrophe encore plus terrible.
Paris, 12 novembre 2023. De gauche à droite, dans la manifestation du 12 novembre contre l’antisémitisme, trois membres importants du parti d’extrême droite français Rassemblement national (RN) : Sébastien Chenu et Marine Le Pen (députés), et Jordan Bardella (président du RN)
Geoffroy Van der Hasselt/AFP
La scène aurait été impensable il n’y a pas si longtemps : des députés et des partisans de l’extrême droite, pour certains compagnons de route du Groupe union défense (GUD), défilant aux côtés de groupes extrémistes juifs comme la Ligue de défense juive (LDJ) et le Bétar, dans la « marche contre l’antisémitisme » du 12 novembre à Paris. Au même moment, une partie de la gauche, qui a accepté de servir de caution à cette manifestation, se faisait huer.
En quelques semaines, les autorités françaises, aidées par nombre de forces politiques et de médias, ont levé le dernier obstacle à la « normalisation » de l’extrême droite dans l’espace politique, en tolérant, voire en se félicitant de la participation du Rassemblement national (RN) et de Reconquête à la marche du 12 novembre contre l’antisémitisme. La haine des juifs n’est donc plus liée aux héritiers du Front national — parti cofondé par un ancien Waffen SS — qui continuent à affirmer que Jean-Marie Le Pen n’est pas antisémite.
Cet antisémitisme n’aurait aucun lien non plus avec Reconquête, dont le dirigeant Éric Zemmour va répétant, malgré ses condamnations, que le maréchal Pétain aurait « sauvé les juifs français ». Désormais, ce racisme se manifesterait notamment par « la désertion de la France insoumise » selon Dov Alfon, directeur de Libération, pour qui « la participation du Rassemblement national à la marche civique » serait simplement « gênante » (sic). Et pour ne pas s’arrêter en si bon chemin, des participant·es à cette marche ont, contrairement à ce qu’ont affirmé nombre de médias, arboré des drapeaux israéliens, entérinant ainsi la confusion — trop fréquente, trop systématique, trop dangereuse — entre Israël et les juifs. Un geste qui s’inscrit dans la droite ligne de la volonté déjà affichée par le président Emmanuel Macron en juillet 2017, lors de la commémoration de la Rafle du Vel’ d’Hiv’ aux côtés de Benyamin Nétanyahou, de faire d’Israël le dépositaire de la lutte contre l’antisémitisme à travers le monde.
DES JUIFS ? NON, DES ISRAÉLIENS
Car l’exemple est venu de haut. Le gouvernement d’Emmanuel Macron, celui-là même qui affirmait que Philippe Pétain fut « un grand soldat », souhaitait commémorer la naissance de Charles Maurras, défenseur de l’antisémitisme d’État. Quant au ministre de l’intérieur Gérald Darmanin, il a écrit un livre pour expliquer que Napoléon Bonaparte « s’intéressa à régler les difficultés touchant à la présence de dizaines de milliers de juifs en France. Certains d’entre eux pratiquaient l’usure et faisaient naître troubles et réclamations »1.
Pour le RN, le processus de blanchiment a commencé en 2011 : Marine Le Pen affirmait alors le soutien de son parti à Israël, tandis que Louis Aliot, son compagnon et numéro 2 de ce qui s’appelait encore le Front national, se rendait à Tel-Aviv et dans les colonies pour tenter d’y séduire l’électorat français. De quoi faire oublier l’ardoise du père et rassurer les autorités israéliennes qui, depuis plusieurs années, ne cachent pas leurs accointances avec ces sionistes antisémites, dont le populiste hongrois Victor Orban est un des chefs de file. Récemment, Israël a ouvert un dialogue avec le parti Alliance pour l’unité des Roumains, qui glorifie Ion Antonescu, le leader du pays pendant la seconde guerre mondiale. Il avait collaboré avec les nazis et porte la responsabilité de la mort de 400 000 juifs2. De l’Autriche à la Pologne, Nétanyahou ne compte plus ses alliés d’extrême droite, néofascistes, souvent négationnistes, voire nostalgiques du IIIe Reich.
La classe dirigeante israélienne ne fait en réalité que perpétuer ainsi une tradition qui remonte au temps des pères fondateurs du sionisme : trouver dans les antisémites européens des alliés à leur entreprise, et qui se prolonge à la faveur de la « convergence coloniale ». L’universitaire israélien Benjamin Beit-Hallahmi écrivait, à propos de l’alliance entre son pays et l’Afrique du Sud de l’apartheid dans les années 1960 — 1980, dont le parti au pouvoir depuis 1948 avait eu des sympathies pour l’Allemagne nazie :
On peut détester les juifs et aimer les Israéliens, parce que, quelque part, les Israéliens ne sont pas juifs. Les Israéliens sont des colons et des combattants, comme les Afrikaners3.
Ainsi, trouver des accommodements avec l’antisémitisme européen est depuis longtemps le choix des dirigeants israéliens qui ne s’intéressent à la lutte contre ce racisme que pour faire taire les critiques de leur gouvernement, à l’image de Nétanyahou qui qualifie d’« antisémite » toute velléité de la Cour pénale internationale (CPI) ou de l’ONU d’enquêter sur les crimes de guerre commis par l’armée israélienne. Le journaliste Amir Tibon de Haaretz raconte à quel point cette alliance « est une priorité des forces religieuses de droite en Israël, qui proposent aux nationalistes européens un marché : Israël vous donnera un sceau d’approbation (certains l’ont cyniquement décrit comme un "certificat casher"), et en retour vous soutiendrez les colonies israéliennes en Cisjordanie occupée »4. On retrouve la même stratégie à l’égard des États-Unis, quand Nétanyahou ferme les yeux sur l’entourage antisémite de Donald Trump, sur l’idéologie des fondamentalistes chrétiens — le lobby pro-israélien le plus puissant à Washington qui le soutient, ou quand il reçoit le patron de X (ex-Twitter) Elon Musk à Jérusalem, quelques jours après avoir cautionné un tweet antisémite de ce dernier. Si le milliardaire américain s’est finalement excusé, sa plateforme a vu augmenter de 60 % les tweets antisémites depuis qu’il en a pris le contrôle.
LA PALESTINE COMME CATALYSEUR
C’est précisément autour de la « convergence coloniale » que s’articule le « nouvel antisémitisme » contre lequel marchent, côte à côte, les partis dits républicains et ceux de l’extrême droite. Ses deux cibles ? La gauche décoloniale d’une part, celle qui refuse la hiérarchie des racismes, qui n’en dénonce pas un (l’antisémitisme) pour nier l’existence de l’autre (l’islamophobie), et les musulman·es dans leur ensemble, qu’on appelait hier encore « les Arabes », et dont les aîné·es marchaient il y a 40 ans déjà contre le racisme d’État. Cette gauche qui a refusé de blanchir le RN est diabolisée, qualifiée d’antisémite à la moindre critique contre Israël, tandis que le ministre de l’intérieur, avant d’être rappelé à l’ordre par les tribunaux, interdit à plusieurs reprises aux soutiens des victimes palestiniennes de manifester ou de se rassembler, au nom de la lutte contre l’antisémitisme.
C’est que les Israéliens comme les dirigeants d’extrême droite européens perçoivent les musulman·es comme l’ennemi principal. Le génocide en cours à Gaza sert de catalyseur à cette stratégie. Autour de la défense d’Israël se rencontrent la fachosphère et les soutiens de cet État, tous deux mobilisant l’imaginaire de la « guerre de civilisations » à l’œuvre depuis le 11 septembre 2001. Aux déclarations belliqueuses et eschatologiques de Nétanyahou, parlant d’une bataille du « peuple de la lumière » contre « le peuple des ténèbres » répondent en écho les propos de Gilles-William Goldnadel dans Le Figaro évoquant « la bataille finale » entre « l’être occidental, sa culture paisible et démocratique » et « l’Orient ». Entre la réalité coloniale en Palestine occupée et celle, fantasmée, d’un « ensauvagement » des banlieues (musulmanes, évidemment) dont « les petits blancs » seraient les premières victimes, il n’y a qu’un pas, qu’une partie de plus en plus large de la classe politique franchit allègrement. Des parallèles que relève le journaliste Daniel Schneidermann dans un tweet du 30 novembre :
Civilisés contre barbares : j’ai parfois l’impression qu’on me raconte des histoires comparables quand on me parle de Gaza et quand on me parle de Crépol5.
C’est ainsi que le sénateur Stéphane Ravier, membre de Reconquête, peut déclarer au Sénat le 11 octobre lors d’une séance de questions au gouvernement :
Ces Frères musulmans qui vivent parmi nous à cause de la folle politique d’immigration que vous tous avez soutenue ici, mes chers collègues, par faiblesse ou par conviction, il faut les traiter comme en Israël : par une réplique radicale et impitoyable.
Ainsi, l’ennemi intérieur est là, hier juif, aujourd’hui musulman. Gagné lui aussi par la rhétorique électoraliste de l’extrême droite, le gouvernement français a décidé de faire de la lutte contre l’immigration sa « grande cause », et tente désespérément d’obtenir le soutien des Républicains que rien ne sépare, sur ce sujet comme sur beaucoup d’autres, du Rassemblement national. « Aujourd’hui, il y a une volonté d’accord », a déclaré à ce propos la présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet. Depuis son arrivée à la présidence, Macron a transformé — ou plutôt poursuivi la transformation — de la laïcité de 1905 en laïcité punitive contre les musulman·es. Il a agité le spectre du séparatisme en faisant tout pour que les musulman·es français·es ne se sentent pas chez eux sur notre territoire. Si les actes antisémites ont été, à juste titre, dénoncés, aucune parole publique ne s’est élevée contre le déferlement de propos ouvertement arabophobes et islamophobes, voire les incitations au meurtre et à la violence, sur les chaînes de télévision et sur les réseaux sociaux, y compris contre des journalistes musulman·es.
Ce deux poids deux mesures, l’immobilisme de la France et de l’Union européenne devant le génocide en cours à Gaza et le déchaînement de violence islamophobe institutionnelle n’auront qu’une conséquence : creuser le fossé de plus en plus large non seulement entre les pays du Nord et du Sud — et notamment entre la France et le Maghreb —, rendant performatif le discours du « choc des civilisations », mais également au sein même de nos sociétés. La stigmatisation permanente d’une partie de nos concitoyen·nes et des immigré·es, en plus du musellement de toute voix critique à l’encontre de Tel-Aviv n’auront qu’un seul effet : nourrir une colère qui se transformera en haine, et viendra s’abattre aveuglément dans les rues de nos villes.
Voilà exactement 15 ans que le poète Palestinien Mahmoud Darwich nous a quittés, le 9 août 2008. Je vous propose ces modestes vers en guise d'hommage posthume à ce grand poète contemporain qui a révolutionné la poésie arabe moderne, qui a chanté la paix, la liberté et l'indépendance, qui était la voix de la lutte et de la résistance Palestinienne, qui a donné toute sa vie à la cause juste et légitime d'un peuple qui ne réclame que son droit à la vie!
Mahmoud Darwich
Voilà 15 ans
Que ton cœur de poète
A cessé de battre
Lui qui a sursauté
A chaque détonation
A chaque bombardement
A chaque déportation
A chaque obus
A chaque abus
A chaque tuerie
A chaque félonie
A chaque viol de la vie
Ton cœur n'a jamais cessé de battre
Tu n'as jamais cessé de te battre
Jusqu'au dernier acte
De ta tragédie
De ton épopée
Et ton peuple est toujours spolié!
Voilà 15 ans
Que ton cœur de poète
A cessé de battre
Devenu si frêle
Vulnérable et fragile
Par tout ce qu'il a enduré
Tout ce qui l'a chagriné
Tout ce qui l'a envenimé
Tout ce qui l'a contaminé
Durant toute une vie minée
Clôturée, encerclée, asphyxiée
Brûlée, exilée, déracinée
Tu n'as jamais cessé d'espérer
Et ta terre est toujours occupée!
Voilà 15 ans
Que ton cœur de poète
A cessé de battre
Toi qui as soulevé des émeutes
Allumé le flambeau de la lutte
Brandi l'oriflamme de la révolte
Serré le poing de la colère
Toi qui as fait pleurer les rivières
Qui as arraché des soupirs aux pierres
Qui as fait écumer la mer
Qui as glorifié la mère
Qui as verdi le désert
Qui as ébranlé la terre
Avec tes mots réfractaires
Avec tes vers révolutionnaires
La sédition de tes rimes
La rébellion de tes poèmes
Qui aspirent à la cime
Tu n'as jamais cessé d'aimer
Et ton peuple est toujours opprimé!
Voilà 15 ans
Que ton cœur de poète
A cessé de battre
Toi qui n'as jamais cessé de combattre
Les ogres de la nuit
Les geôliers de la liberté
Les tortionnaires de la paix
Les violeurs de la vérité
Les égorgeurs d'oliviers
Les destructeurs de la cité
Les bâtisseurs des murs
Les allumeurs de l'enfer
Les affameurs d'enfants
Les tueurs d'innocents
Les ravisseurs de l'horizon
Les ennemis de la vie
Tu as fait de ta vie
Une lutte acharnée
Pour la paix et la liberté
Pour la justice et la dignité
Tu n'as jamais cessé de militer
Et tes oliviers sont toujours mutilés!
Voilà 15 ans
Que ton cœur de poète
A cessé de battre
Mais son battement incessant
Résonnera éternellement
Dans le cœur des hommes
Chaque fois qu'un vieil homme
Arrête un tank avec une fleur
Chaque fois qu'une petite fille
Défie un soldat armé
Avec un rameau d'olivier
Chaque fois qu'un petit enfant
Brave la machine de guerre
Avec des pierres
Chaque fois qu'un combattant martyr
Se languit du pain de sa mère
Et danse, rebelle et fier
Dans cette noce stellaire
Qui jamais ne se termine
La noce de Palestine
Chaque fois qu'un ange sans ailes
Reçoit une balle en pleine poitrine
Et s'envole vers le paradis
Pour sa patrie!
Voilà 15 ans
Que ton cœur de poète
A cessé de battre
Et tu resteras éternellement
Vivant
Dans le cœur des combattants
Poète de la révolution!
Mostafa Houmir.
L’enfant de la guerre
Un monde? quel monde ! Immonde . Où l’enfance est une terreur et une maltraitance .
La guerre est un calvaire, La guerre me met en colère. Dans ma tête c’est une bombe nucléaire .
La nuit c’est une autre histoire , j’arrive plus à dormir, j’ai peur. Dans ma tête, il fait tout noir,
la nuit, oui, des ennuies. Est ce que demain serais-je encore en vie? De toute façon, je n'ai plus envie.
J’ai perdu mes frères, mon père et ma mère. J’ai un goût amer. Ma vie est un enfer Je suis vénère,
Choquée. Chaque jour est un drame qui se trame, Des maisons qui crament .
J’entends plus rien, j’ai mes oreilles qui sifflent. Non ce n’est pas une alarme, c’est le bruit des armes. Ça me manque le calme .
Quelle déception! On est qu’une diversion. je ne trouve plus de direction, on n'est plus en protection.
Je suis un enfant de la guerre. Oui chez moi, je n’ai plus d’abri à cause des fusils, en plein air comme des bougies. oui c’est la magie.
Maman! Reviens, j’ai faim, je veux des câlins. Où est mon coussin? regarde ce que je deviens. Je deviens zinzin.
La guerre est sans FIN.
◦
Maazouzi Fatima
Petite écolière palestinienne (à tous les martyrs palestiniens)
Je t'ai vue à la télé Et j'ai perdu toute envie Envie de manger, envie de boire Envie d'espérer, envie de croire Envie de sourire, envie de rire Envie de respirer, envie de vivre Tu cours comme une folle Les yeux hagards Tu cours au hasard Garée, perdue dans la foule Emportée par la fumée et la houle Dis-moi, petite fille Qui a allumé l'apocalypse? Les obus, les bombardements Les cris, les hurlements La souffrance, le déchirement L'errance, l'affolement La peine, les gémissements Le feu, le sang La poussière, l'aveuglement La mort! Tu cours, petite fille Dévorée par la ville Ville en flammes, ville en cendres Ville en deuil, ville en cadavres Ville en linceul, ville en désespoir Ville hôpital, ville cimetière Ville ambulance, ville barrières Ville barbelés, ville fils de fer Ville désert, ville enfer Ville cercueil, ville tombeau Ville misère, ville corbeau Ville ténèbres, ville sarcophage Ville asphyxie, ville mirage Ville génocide, ville macabre Ville folie, ville peur Ville panique, ville terreur Dis-moi, petite écolière Comment le jour devient-il nuit? Non, la cloche n'a pas sonné Le cours d'arabe n'est pas fini Le tableau n'est pas effacé C'est la sirène d'alarme qui a retenti Ce sont les obus qui ont rugi Ce sont les balles qui ont sifflé Ce sont les bombes qui ont grondé Ce sont les chacals qui ont hurlé C'est la mort qui a frappé C'est l'enfer qui est allumé Il faut fuir, se cacher Chercher un abri Un espoir de survie Dis-moi, petite fille Pourquoi cours-tu ainsi? Peux-tu voler Survoler cette ville noire Trouver refuge dans les nuages Et ne plus avoir peur? Dis-moi, petite fille Peux-tu prendre un train Un bateau, un avion Un vélo, un camion Et fuir cet enfer Aller loin, aller ailleurs Te réveiller enfin de ce cauchemar? Dis-moi, petite fille Peux-tu fermer les yeux Et rêver d'une vie autre D'un autre rêve D'une colombe, d'une oasis D'un jardin édénique D'un enfant du paradis Qui viendra déposer sur ta joue Un baiser angélique Qui te prendra par la main Et te guidera vers demain? Dis-moi, petite fille Trouveras-tu encore ta maison à sa place Ou le cratère d'un obus à sa place? Trouveras-tu ta mère dans sa cuisine Ton père rentrant de son usine Ta grand-mère donnant une sardine Au chat de la voisine Ton grand-père jouant aux dames Avec les vieux du quartier Ton petit frère jouant à la guerre Dans la boue et la poussière Du bidonville? Dis-moi, petite fille Trouveras-tu encore ta chambre Ta poupée Ton oiseau Tes jouets Et l'olivier du verger? Ou de la fumée noire Le spectre de la mort La désolation de la guerre Et la haine des hommes? Dis-moi, petite fille Arriveras-tu chez toi cette fois Ou trouveras-tu la mort Au coin de la rue? Dis-moi, petite fille As-tu envie de rester en vie Après tout ce que tu as vu Juste le temps de devenir mère Et offrir à ta terre Un enfant qui la libère? Dis-moi, petite fille As-tu peur de mourir? Non, tu ne mourras pas ce matin Ni ce soir, ni cette nuit, ni demain Tu ne mourras point! Tu es la Palestine de demain Donne-moi ta main N'aie pas peur, petite écolière N'aie pas peur, petite sœur Tu es plus forte que la mort Plus puissante que la guerre Plus patiente que la terre Plus légère que l'air Tu es la vie! Cours, cours Petite fille! Tant que battra ton cœur Palestine vivra Palestine sera!
Mostafa Houmir
Quand la beauté palestinienne engendre la liberté !
Enfin libérée,
Toi, la belle Ahd,
Quand la beauté palestinienne engendre la liberté !
Tu as quitté la prison de la honte,
La tête haute,
Quand l'endurance palestinienne crée la générosité !
Ton courage est engagement
Ta confiance est vie,
Quand l'espoir palestinien engendre la ténacité !
Ton visage d’enfant
Respire à nouveau l'air de la liberté,
Quand la résistance palestinienne enfante la dignité !
Tu retrouves ton village, ta famille
Et tes beaux souvenirs,
Quand la détermination palestinienne brave l'atrocité !
Tu as donné une leçon de courage,
Toi, le combat sans faille,
Quand la patience palestinienne engendre une lutte non-violente !
Tu as défié une armée entière
Et des soldats agresseurs,
Quand le combat palestinien accomplit une volonté !
Malgré leur souffrance,
Leur malheur, et leur douleur,
Les autres prisonniers attendent la délivrance,
Quand la lutte palestinienne réalise une unité !
Tu es devenue une héroïne mondiale,
Une icône de résistance,
Quand la cause palestinienne élargit la solidarité !
Tu as rassemblé derrière toi tout un peuple,
Même dispersé,
Quand la persévérance palestinienne donne une leçon à l'humanité ! Ziad Meddoukh
Les forces de l’État hébreu ont retourné la cour de l’hôpital Kamal Adwan, dans le nord de Gaza, où des témoins ont dit voir des corps ou des morceaux de corps.
La cour de l’hôpital Kamal Adwan, dans le nord de Gaza, après un raid de plusieurs jours de l’armée israélienne, le 16 décembre 2023. Fadi Alwhidifa/Reuters
L’hôpital Kamal Adwan est l’un des onze établissements encore en opération dans la bande de Gaza, l’un des rares dans le nord de l’enclave. Dimanche matin, la cour du complexe hospitalier était toute retournée, laissant voir des traces de bulldozers qui semblent avoir remué la terre avec force. La veille, les forces israéliennes se sont retirées du site après avoir ciblé pendant des jours cet établissement censé abriter un centre de commandement du Hamas. Une vidéo prise par le journaliste Anas el-Sharif, qui n’a pas pu être vérifiée, montre ce qu’il désigne comme étant des morceaux de corps de personnes blessées qui avaient trouvé refuge et soins au sein de l’hôpital, et à un moment, un chat occupé à « manger la chair des martyrs ». « Des dizaines de corps que les bulldozers ont écrasés », décrit atterré le jeune reporter d’al-Jazeera, dont le père a été récemment tué lors d’une frappe israélienne.
La ministre de la Santé de l’Autorité palestinienne, Mai el-Kaila, a appelé dimanche à l’ouverture d’une « enquête urgente » et à ne pas ignorer des « crimes de guerre », après que des témoins et des membres du personnel médical ont accusé les engins israéliens d’avoir tué en les broyant des déplacés qui se trouvaient sous des tentes dans la cour. Certains témoins ont affirmé auprès d’al-Jazeera que les civils étaient délibérément ciblés et qu’ils ont été « enterrés vivants ». Le Wall Street Journal évoque quant à lui les témoignages du Dr Hussam Abou Safyia, pédiatre et médecin en chef dans la bande de Gaza pour l’association américaine MedGlobal, et d’une infirmière s’exprimant sous couvert d’anonymat qui rapportent que le personnel hospitalier avait enterré des patients décédés dans la cour de l’établissement, alors assiégé par les troupes israéliennes. L’armée israélienne aurait selon eux utilisé des véhicules militaires, dont un large bulldozer, pour déterrer les corps et les fouiller, avant de les remettre en terre à l’aide de l’engin. « Ils les ont poussés sans aucun respect de la dignité humaine, dans ce qui ressemble à un tas de décombres », a déclaré le Dr Hussam Abou Safyia.
Des patients décédés
L’opération militaire autour de l’hôpital, qui a duré deux semaines, a provoqué la mort d’une douzaine de personnes par déshydratation, dénutrition ou manque de soins en raison de l’arrêt des livraisons de matériel médical, affirme au quotidien américain le pédiatre de Kamal Adwan. Le chef de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, s’est dit « consterné » par la destruction effective de l’hôpital, qui a résulté en la « mort d’au moins 8 patients », ajoutant qu’un enfant de 9 ans figurait parmi les personnes décédées. Le bureau des Nations unies pour les droits de l’homme a appelé à une enquête sur le raid israélien et les morts qui en on résulté, citant une détérioration de conditions déjà difficiles comme la raison avancée par les témoins pour ce drame humain.
L’armée israélienne a justifié son offensive sur l’hôpital, lancée mardi dernier après des jours de siège et d’attaques, par l’existence en son sein d’un centre de commandement du Hamas – comme cela avait été le cas lors de l’assaut contre l’hôpital al-Shifa à la mi-novembre. Les militaires israéliens ont ainsi diffusé une vidéo montrant des armes qui auraient été selon eux cachées dans l’hôpital, notamment dans un incubateur pour nourrissons et une station de réanimation pour nouveau-nés, et qu’ils auraient découvertes après avoir interrogé des personnes arrêtées sur place, dont nombre étaient des militants du Hamas, affirment-ils. Dimanche, après la fin du raid, l’ONU a déclaré que 70 membres du corps médical de Kamal Adwan étaient encore détenus par les militaires israéliens, dont le directeur général de l’hôpital.
Dimanche, les forces armées israéliennes ont déclaré que leurs troupes avaient communiqué avec le personnel médical de l’hôpital avant de lancer leur offensive et que la plupart des gens avaient évacué, à l’exception de « quelques douzaines » de civils. Selon le Dr Abou Safyia, cité par le Wall Street Journal, 65 patients, y compris des bébés et de nombreux blessés sévères de la guerre, se trouvaient encore dans l’hôpital au début de l’offensive israélienne. Près de 3 000 déplacés s’étaient réfugiés dans le complexe hospitalier avant l’assaut israélien, pour fuir les bombardements et la désolation dans le nord de la bande de Gaza, ou à la recherche de soins dans un des rares hôpitaux encore en service dans cette zone de l’enclave. Face à l’urgence pour s’occuper de patients vus sur certaines vidéos d’al-Jazeera à même le sol, l’OMS a déclaré samedi avoir livré des équipements médicaux et des médicaments pour que l’hôpital « continue de servir des milliers de gens qui ont besoin de soins de santé vitaux ».
OLJ / Par Laure-Maïssa FARJALLAH, le 18 décembre 2023 à 21h30
Refaat Alareer était un poète, écrivain et professeur universitaire de littérature à Gaza. Militant, il a également co-fondé l’organisation We Are Not Numbers (Nous ne sommes pas des chiffres), qui met en relation des auteurs expérimentés avec de jeunes écrivains de Gaza. Il a écrit ce poème en anglais le 1er novembre 2023. Cet intellectuel gazaoui a été tué dans la nuit du 6 au 7 décembre 2023, ainsi que 7 autres membres de sa famille, lors d’un raid israélien qui a visé sa maison.
Banksy, Garçon jouant avec un cerf-volant jetfighter (street art)
S’il est écrit que je dois mourir Il vous appartiendra alors de vivre Pour raconter mon histoire Pour vendre ces choses qui m’appartiennent Et acheter une toile et des ficelles Faites en sorte qu’elle soit bien blanche Avec une longue traîne Afin qu’un enfant quelque part à Gaza Fixant le paradis dans les yeux Dans l’attente de son père Parti subitement Sans avoir fait d’adieux À personne Pas même à sa chair Pas même à son âme Pour qu’un enfant quelque part à Gaza Puisse voir ce cerf-volant Mon cerf-volant à moi Que vous aurez façonné Qui volera là-haut Bien haut Et que l’enfant puisse un instant penser Qu’il s’agit là d’un ange Revenu lui apporter de l’amour
S‘il était écrit que je dois mourir Alors que ma mort apporte l’espoir Que ma mort devienne une histoire
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