La crise de la Covid-19 a revivifié les imaginaires pandémiques hérités des temps médiévaux et anciens. Pourtant, elle devrait avant tout nous permettre d’anticiper le défi sanitaire à venir, celui d’un monde où l’efficacité décroissante des antibiotiques nous contraindra à changer nos comportements.

Par l’ampleur de sa diffusion, tant dans les pays développés que chez les émergents, par sa rapidité et la modification des comportements qu’elle a engendrée, la Covid-19 rappelle de grandes pandémies du passé. S’il a fallu plusieurs années à la peste noire pour se déployer de la Chine à l’Europe avec un bilan conséquent (faisant de 1347 à 1352 près de 25 millions de morts, tuant 30 à 50% des Européens), la grippe espagnole s’est diffusée plus rapidement, faisant l’essentiel de ses victimes en 1918 et 1919 (les estimations allant de 20 à 100 millions de victimes). La mobilité humaine, l’accroissement de la population, les changements dans notre environnement chimique (pesticides) sont autant de facteurs y contribuant. Pour une maladie comme la variole, officiellement éradiquée en 1980, de nouvelles autres maladies apparaissent régulièrement.

Imaginaires post-apocalyptiques

De fait, les récits de pandémies s’appuyant sur le mythe de l’apocalypse découlent de ces épisodes de peste et d’autres précédents historiques (comme le choléra). Si Albert Camus est l’une des premières références à venir en tête avec La Peste, son œuvre sur une épidémie est loin d’être isolée dans la littérature, et plus particulièrement parmi les auteurs d’anticipation et de science-fiction, même en mettant de côté les récits de zombies. Dès 1826, Mary Shelley, créatrice de Frankenstein, y consacre un conte philosophique, Le Dernier Homme, alors qu’à l’occasion d’un conflit helléno-ottoman se répand une forme de peste radicale. Jack London, plus connu pour son intérêt pour l’aventure et la nature sauvage, signe deux ouvrages sur les épidémies avec L’Invasion sans pareille (1910), roman dans lequel il envisage que les Occidentaux lancent une guerre biologique contre la Chine, ainsi que La Peste écarlate (1912), où il est question d’une épidémie qui a ravagé la terre en 2013, rayant quasiment l’espèce humaine de la planète. Plus récemment, George R. Stewart avec Que la terre demeure (1949), Stephen King avec Le Fléau (1978) ou encore Max Brooks World War Z (2006) publient des récits post-apocalyptiques. Plusieurs de ces fictions vont jusqu’à envisager une quasi-extinction de l’espèce humaine, à tout le moins un bilan humain massif suite à une pandémie.

Il est heureux que le taux de mortalité de la Covid-19 ne soit en rien comparable. Mais ces imaginaires nous aident à nous préparer des scénarios d’avenir, explorant des futurs possibles. De fait, les multiplications de épisodes épidémiques ces dernières décennies (grippe de Hong Kong, fièvre de Lassa, VIH, SRAS, H1N1, Ebola…) nous amènent dans cette situation inconfortable où nous devons faire face à une maladie sans détenir de solution médicale, et sans toujours cerner les modes de contamination et leurs évolutions. Ce n’est pas seulement l’apparition, la mutation ou la réapparition de virus qui est en cause, mais les affections bactériennes (qui peuvent être associées à un virus : ainsi la plupart des victimes de la grippe espagnole, une maladie virale, sont mortes d’affections secondaires de type pneumonie, dues à des bactéries). Pendant un temps, la pénicilline nous protégeait de nombre de maladies ; l’épuisement de ses effets est un fait scientifique notable, auquel la crise Covid-19 peut nous préparer.

Des récits post-apocalyptiques, ressources pour anticiper l’apocalypse post-antibiotique

Si les observateurs ont mobilisé les catégories et les événements du passé pour mieux comprendre la pandémie présente, à travers les travaux historiques et les fictions, les tendances actuelles doivent nous permettre de nous projeter vers l’avenir. C’est ainsi que la remobilisation d’un imaginaire pandémique peut être utile pour appréhender les nouveaux facteurs de risque et défis devant nous.

Déjà remarqué par l’OMS, le constat d’une moindre efficacité des antibiotiques est vite établi à l’aide de quelques chiffres : aujourd’hui, la pénicilline est inefficace contre 90% des souches de staphylocoques, contre 15% à l’origine ; elle est moins efficace contre la tuberculose ou la blennorragie africaine, ainsi que de nombreuses autres maladies. Les bactéries ont donc développé avec le temps une plus forte antibiorésistance, alors même que les recherches sur les antibiotiques ne sont pas considérées comme prioritaires par bien des laboratoires qui les considèrent comme non rentables. Il s’agit d’un cas de défaillance de marché, où les entreprises désinvestissent un secteur essentiel faute d’un modèle économique adapté. Le « médicament miracle » des années 1940 et 1950 perd ainsi de sa capacité à rendre bénignes des infections graves. C’est ainsi que le professeur Sally Davies, médecin en chef du Royaume-Uni entre juin 2010 et octobre 2019, met en garde l'humanité contre le risque d’une « apocalypse post-antibiotique »[1].

Jusqu’à récemment, le risque pandémique était considéré comme relativement secondaire dans les opinions publiques par rapport aux risques climatiques ou à l’effondrement de la biodiversité. La crise actuelle nous invite, non pas à revoir ces priorités, mais à comprendre que les trois risques sont en réalité entremêlés : la réduction des forêts en Asie, à la fois cause et conséquence du dérèglement climatique, rapproche les écosystèmes des mégalopoles, facilitant le passage des maladies de l’animal à l’homme. Les différentes grippes animales (porcine, aviaire) et la Covid-19 en sont la résultante concrète et malheureuse. Et certaines estimations évoquent le chiffre de 10 millions de morts annuels à compter de 2050.

Dans cet ordre d’idées, les travaux de Frédéric Keck (Les Sentinelles des pandémies. Chasseurs de virus et observateurs d’oiseaux aux frontières de la Chine, 2020) montrent que plusieurs approches existent face aux pandémies, le paradigme de la « préparation » (prenant la perspective des microbiologistes et des animaux, les sentinelles) se distinguant de celui de la « prévention » (l’accumulation de vaccins selon une logique pastorale) et de la « précaution » (maximisant les risques, justifiant ainsi l’intervention de l’Etat). L’idée de préparation conduit naturellement à imaginer, scénariser un risque, le transposer dans un univers social donné, à la manière de méthodologies employées dans le monde de l’innovation comme le design thinking ou le design fiction. Ces trois approches alternatives observées par Frédéric Keck doivent nous aider à imaginer la perspective d’un monde post-antibiotique. Il s’agira aussi selon la politologue Virginie Tournay, face à cette menace émergente, de mettre en avant le rôle de la médiation scientifique consistant à « replacer le savant en bienfaiteur de l’humanité »[2].

La moindre efficacité des antibiotiques nous place devant ce type de dilemme ou d’expérimentation. Introduite en 1942, la pénicilline est aujourd’hui largement utilisée non seulement pour les humains, mais plus massivement dans l’agro-industrie, pour les animaux comme pour les végétaux. C’est plus particulièrement le cas pour l’élevage intensif où les animaux sont concentrés dans des espaces réduits, comme les poulets, les porcs et les lapins. L’OMS met en œuvre une politique de type « une seule santé » (one health), insistant sur le continuum entre santé animale et santé humaine pour combattre la résistance aux antibiotiques. La conséquence de cette surutilisation en est l’adaptation des organismes qui survivent et transmettent leurs formules aux nouveaux organismes. Paradoxalement, la sous-consommation, c’est-à-dire le non-achèvement d’un traitement laissant une chance de survie à la bactérie, a également pour effet de renforcer celle-ci.

Nous risquons donc de nous retrouver, à horizon 2040 ou 2050, avec l’obligation de « vivre avec » un certain nombre de maladies qui nous amèneront à modifier durablement nos comportements au niveau individuel, mais aussi collectif. La « préparation » a ainsi de beaux jours devant elle.

Au-delà des effets politiques de court terme de la Covid-19, de l’alternance de périodes de confinement et de déconfinement, de la relation au travail et de la prévention, la question du « faire face » s’éclipse progressivement derrière celle du « faire avec » la pandémie.

En matière de lutte contre la Covid-19 comme du développement de l’antibiorésistance, les solutions médicales sont relativement connues : financement de la recherche, création de nouveaux réseaux internationaux de coopération et prévention. Toutefois, le monde post-antibiotique n’est pas seulement un problème médical, c’est un problème politique qui amènera probablement à réévaluer nos vulnérabilités à l’échelle d’un continuum santé – environnement, et à différentes échelles de gouvernance.

[1] “Antibiotic resistance could spell end of modern medicine, says chief medic”, The Guardian, 13 octobre 2017.

[2] Virginie Tournay, « Vasarely et l’antibiorésistance », Pour la science, n°499, mai 2019, p.24.