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Alger : après sept ans de guerre

 

Après sept ans de lutte sanglante et fratricide, cette rétrospective retrace les événements d'une guerre ayant transformé Alger en royaume de la peur. Les témoignages de Pieds-noirs et de musulmans éclairent la situation des civils sur place, et démontrent la détérioration des relations entre les deux communautés.

 

 

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Poème Le chant du figuier

 

S'ils t'interrogent dans mille ans

Sur l'éternité de mon miel

Dis leur qu'il rajeunit tous les printemps

D'un pollen rouge qui défie la mort

Et de fleurs souveraines qui décorent la liberté

S'ils demandent aux larmes du poème

D'où nous vient notre plume

Montre leur l'aigle sur le Djurdjura

S'ils te questionnent à la fin du temps

Sur le secret de ma jeunesse

Dis leur qu'à chaque aube je renais

Des cendres de mon figuier

A chaque défaite des pyromanes

A chaque fois que le feu vaincu

Se démit de ses flammes

Aux pieds des racines incombustibles

Et qu'à Oulkhou, sur une crête épanouie

Se dresse l'épitaphe insurgée

Qui signe mon immortalité

Je suis la figue de braise

Et mon figuier me porte sur ses blessures

Je suis la figue de miel et de sang

Fruit de tous les bûchers anéantis

Du brasier romain et des flammes de l'empereur

J'ai ressuscité diadème

Sur le front de Jugurtha

Lame d'argent

Sur les nattes frondeuses de la Kahina

Pour briser le cercle de feu oriental

Ultime lueur de fierté

Dans les yeux du roi Toumi

A l'heure du déluge Ottoman

Qui emporta le premier parfum d'Alger

Emeraude sur les bracelets insolents

Ornant, à la tombée de la nuit bleue

Le bras levé de Lalla N'soumeur

J'ai ressuscité serment incandescent

Dans la terre blessée d'Ouamrane

Au bout du fusil d'Ouzegane

Et j'ai fini en refrain de lumière

Sur la guitare d'Ait-Menguellet

Pour qu'à jamais s'éclairent

Les souvenirs ardents des fils du figuier

Et que rayonnent sur les mémoires éteintes

La vérité de Abane

Et l'honneur de la Soummam

Et quand pleurent les murs de ma prison

D'avoir tant vu souffrir mes frères et ma chair

Quand éclatent les sanglots d'El Harrach

Sur le corps digne de ma patrie suppliciée

J'entends monter la voix de Maatoub

Sur un poème serti de mots de Neruda

Hommage des Andes au Djurdjura

Comme une offrande du combat universel

Ce chant dédié par le sang

A la résurrection du figuier :

«Voici venir l'arbre, c'est l'arbre

De l'orage, l'arbre du peuple

Ses héros montent de la terre

Comme les feuilles par la sève,

Et le vent casse les feuillages

De la multitude grondante

Alors la semence du pain

Retombe enfin dans le sillon

Voici venir l'arbre, l'arbre

Nourri par des cadavres nus

Des morts aux visages troublants

Décapités à coups de hache

Écartelés par les chevaux

Ou crucifiés dans les églises»

N'avez vous rien retenu

Frères, de la plaie

De cet hymne des hommes libres

Pour qu'à votre tour

Pastichant Bigeard et les bourreaux

Sous le drapeau vert encore chaud de notre sang

Vous brandissiez contre le figuier

La torche et le couteau ?

N'avez vous donc pas entendu,

Compagnons des ténèbres

Ce cri planté dans le soleil

Pour que, à peine sorti de la nuit

Vous lâchiez sur nous les hiboux

Pour déraciner à votre tour le figuier

Sur le treillis encore vert du résistant

Vous avez enfilé la casaque bleue de l'étranger

Et vous avez marché sur la tombe de Amirouche

Avec les bottes du maréchal Randon

Vous avez écrasé la violette et l'aubépine

Et jeté leur cri dans l'histoire

Elles prirent le nom d'Amzal et de Guermah

Et leur parfum embaume la patrie.

Il est monté en vous le fol instinct du tyran

Et de la main qui empala El Mokrani

Vous avez tenu le fouet

Qui zébra à Lambèse,

Sable trahi souviens toi,

Le dos nu de Saïd et Ferhat

Et de la main qui pendit Ben M'hidi

Vous avez étranglé le téton dénudé

Qui allaita sur la terre berbère

De jeunes dieux et de vieux rêves.

Que faire du banjo sans Lounes

Puisque le frêne et le cerisier

Ne fleurissaient l'Akfadou

Que pour inspirer le poète!

J'ai vu trembler le patriarche

Devant le sang adolescent :

« Me restera t-il un seul fils

Pour raconter ma mort »

Et Mirabeau entra dans nos oliveraies

Venger sa descendance

L'an un du siècle nouveau

Et T'kout hurla dans la douleur enragée

De l'enfant qu'on arrachait à la mère

Avec les tenailles du maréchal.

Aux morceaux de chair martyrisée

Qui pendaient des griffes des tortionnaires

S'est ouverte la légende de Zighout

Les serments de Benboulaid

Et la mémoire des Aurès

Et une promesse est tombée sur T'kout

Du ciel qui pleurait cette nuit-là:

« Vous ne nous diviserez pas

Pour l'éternité

C'est de l'union sacrée

De la sève verte et de l'écorce orgueilleuse

Que s'épanouissent nos racines

Et que s'écrira l'épopée du figuier

Telle que nous la chante Neruda » 

Voici venir l'arbre, c'est l'arbre

Dont les racines sont vivantes,

Il a pris l'engrais du martyre

Ses racines ont bu du sang,

Au sol il a puisé des larmes

Qui par ses branches sont montées

Parsemant son architecture

Elles furent fleurs quelquefois

Invisibles, fleurs enterrées

D'autres fois elles allumèrent

Leurs pétales comme des planètes

Sur la colline oubliée

Nous fêterons le retour de Nedjma

Et de nos amours interdits

D'un couscous de la mère d'Abrika

Nous célébrerons en noces imprévues

La seconde jeunesse de Yacine

Et la résurrection de Thala

Dans une patrie parfumée

Aux encens du chêne et des sureaux

Légués par les maquis de DA L'HOCINE

Du poing levé d'Icherridene

Nous ferons une stèle inoxydable

À la mémoire d'une fleur de Beni Douala

Qui se jouera des giboulées perverses

D'oublis et de mensonges

Et du figuier revigoré

S'envoleront des feuilles éprises

Mains ouvertes et conquérantes

Pour annoncer aux plaines et aux déserts

Aux hommes convoités par la fatigue

Et aux épis hésitants

Le pacte d'amour et d'espoir

Conclu à l'aube d'un bonheur à vivre

Par le sang et la mémoire

Et s'il te survole une feuille de mon figuier

Lève le bras, ouvre ton coeur

Et tu liras, sur cette main éclatée

Les lignes d'un destin reconquis

Qu'avaient déchiffré pour toi

Dans le coeur de la nuit

Sur les nervures du figuier

Les rimes Chiliennes du poète

« Et l'homme cueillit sur les branches

Les corolles aux parois durcies,

Il les tendit de main en main

Tel des magnolias, des grenades

Et brusquement, ouvrant la terre,

Elles grandirent jusqu'au ciel

C'est lui l'arbre des hommes libres

L'arbre terre, l'arbre nuage

L'arbre pain, l'arbre sarbacane

L'arbre poing, l'arbre feu ardent

L'arbre du peuple, tous les peuples

De la liberté, de la lutte

Défends le but de ses corolles

Partages les nuits ennemies

Veillant au cycle de l'aurore

Respire la cime étoilée

En protégeant l'arbre, cet arbre

Qui pousse au milieu de la terre »

 

Mohamed Benchicou 

EL-HARRACH, avril 2OO6

 

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