S’il est un moment bien oublié de l’histoire de la guerre de Libération nationale, c’est assurément l’action menée par la cellule FLN d’Es-Sénia (Oran) contre un avion d’Air France qui effectuait la liaison entre Oran et Paris.
J’exprime ici toute ma reconnaissance à Mohamed Fréha qui, il y a quelques années déjà, avait attiré mon attention sur cet événement, alors hors champ historique, personne n’en avait fait mention. En effet, ni le récit national, ni les historiens, ni les journalistes n’ont évoqué «l’explosion en plein vol d’un avion commercial d’Air France !». Mohamed FREHA est bien le seul. Dans son ouvrage J’ai fait un choix, (Editions Dar el Gharb 2019, tome 2) il lui consacre sept pages. Ses principales sources étaient la mémoire des acteurs encore en vie, celle des parents des chouhada et la presse d’Oran de l’époque, (L’Echo d’Oran en particulier). Les archives du BEA (Bureau d’enquêtes et d’analyses pour la sécurité de l’aviation civile), Fonds : Enquête sur les accidents et incidents aériens de 1931 à 1967 et plus précisément le dossier Accidents matériels de 1957 intitulé à proximité de Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), Armagnac (F-BAVH) 19 décembre 1957, conservées aux Archives nationales de France, ne sont pas encore consultables. Qu’en est-il des archives de la Gendarmerie française ? Qu’en est-il de celles de la Justice civile et militaire là-bas dont celles des Tribunaux permanents des forces armées (TFPA). Et ici ? Et chez nous ? Il reste à retrouver et travailler les minutes du procès.
C’est ainsi que le jeudi 19 décembre 1957, à 14 heures, affrété par Air France, un quadrimoteur « Armagnac SE » numéro 2010, immatriculé F-BAVH appartenant à la Société auxiliaire de gérance et transports aériens (SAGETA), avait quitté l’aéroport d’Oran-Es-Sénia pour Paris qu’il devait atteindre vers 20 heures. A 18 heures 15, il fut brusquement détourné vers Lyon alors qu’il survolait Clermont-Ferrand. Une déflagration venait de se produire à l’arrière de l’avion au niveau du compartiment toilettes. Selon le témoignage d’un passager, la vue des stewards et hôtesses de l’air, qui couraient dans l’allée centrale vers la queue de l’appareil avec des extincteurs à la main, inspira un moment d’inquiétude. Le vol se poursuivit normalement malgré une coupure d’électricité et la baisse soudaine de la température dans la cabine.
Un petit travail de recherches nous apprend que l’aéronef, l’Armagnac SE, avait une excellente réputation de robustesse. Il était le plus grand avion de transport français jamais construit à ce jour et avait la réputation d’avoir «servi à de très nombreux vols entre Paris et Saïgon (actuellement Ho-Chi-Minh-Ville) lors de la guerre d’Indochine, principalement dans le rapatriement des blessés et des prisonniers». A-t-il été repéré et choisi pour cela ?
Il n’en demeure pas moins que le commandant de bord décida alors de se poser à l’aéroport de Lyon-Bron, rapporte le journaliste du Monde (édition datée du 21 décembre 1957). Toujours selon le commandant de bord : «La robustesse légendaire de l’Armagnac nous a sauvés, car d’autres appareils dont la queue est plus fine auraient certainement souffert davantage ». Une photographie montre bien cette brèche de deux mètres carrés.
Débarqués, les passagers comprennent qu’ils ne sont pas à Orly et l’un d’entre eux remarque une « grande bâche qui recouvre le flanc droit du fuselage ». Ils apprennent qu’ils sont à Lyon et qu’il y avait eu une explosion dans l’arrière de l’avion. Ils sont tous interrogés par les enquêteurs de la police de l’Air. L’hypothèse d’un accident technique est écartée et celle d’une action (un attentat, disent-ils) du FLN s’impose, ce qui provoque l’intervention des agents du SDECE. Et pour cause, c’est bien une bombe qui avait explosé.
Mais il y avait aussi le fait que cet avion transportait 96 passagers et membres d’équipage parmi lesquels 67 étaient des militaires de tous grades, venus en France pour les fêtes de Noël. L’enquête reprend à l’aéroport d’Es-Sénia qui se trouvait, à cette époque encore, au sein d’une base de l’armée de l’Air. Elle est confiée dans un premier temps à la gendarmerie d’Es-Sénia et s’oriente vers le personnel civil algérien, femmes de ménage comprises. Mais les soupçons se portent vers les bagagistes qui étaient dans leur grande majorité des Algériens. Elle aboutit à la découverte d’une cellule FLN à Es-Sénia à laquelle appartenaient, entre autres, des bagagistes.
Dans son récit construit sur la base des témoignages, Mohamed Fréha nous donne des noms et un narratif assez détaillé de l’action de ces militants. Le chef de l’Organisation urbaine FLN d’Oran avait transmis à un membre de la cellule dormante d’Es-Sénia, un ordre du chef de Région. Ils devront exécuter «une action armée spectaculaire.» Lors d’une réunion, le 15 décembre, la décision fut prise de «détruire un avion de ligne en plein vol». Mais il fallait «trouver une personne insoupçonnable de préférence avec un faciès européen». Ce fut un Européen, Frédéric Ségura, militant du Parti communiste, bagagiste à l’aéroport. Mohamed Fréha nous donne six noms des membres de la cellule auxquels il ajoute un septième, Frédéric Ségura. Madame Kheira Saad Hachemi, fille d’Amar Saad Hachemi el Mhadji, condamné à mort et exécuté pour cette affaire, nous donne treize noms dont celui de F. Ségura et présente un autre comme étant le chef du réseau. Ce dernier n’est pas cité par Mohamed Fréha.
Lorsque les militants du réseau avaient été arrêtés l’un après l’autre suite à des dénonciations obtenues après de lourdes tortures, Frédéric Ségura, qui avait placé la bombe, est torturé et achevé dans les locaux de la gendarmerie. Selon un policier algérien présent lors de l’interrogatoire, Ségura n’avait donné aucun nom. «Je suis responsable de mes actes !» avait-il déclaré à ses tortionnaires du SDECE. Son corps n’a jamais été retrouvé. Après l’indépendance, le statut de martyr lui fut certes reconnu, mais son sacrifice n’est inscrit nulle part dans l’espace public d’Es-Sénia. Rien non plus sur cette action. La mémoire est impitoyable quand elle est courte et qu’elle laisse la place à l’oubli. Quant au chef de la cellule, Lakhdar Ould Abdelkader, il aurait trouvé la mort au maquis.
Lors du procès, fin mai 1958, Amar Saad Hachemi el Mhadji, gardien de nuit à l’aéroport, fut condamné à mort et guillotiné le 26 juin 1958. Il avait introduit la bombe, crime impardonnable. Dehiba Ghanem, l’artificier, qui avait fabriqué la bombe artisanale, fut condamné à la prison à perpétuité. Les quatre autres impliqués, Kermane Ali, Bahi Kouider, Zerga Hadj et Salah Mokneche, furent condamnés à de lourdes peines de prison. Quant aux quatre autres, la justice a condamné trois à des peines légères et en a acquitté un. Non seulement ils étaient dans l’ignorance de ce qui leur était demandé (transporter la bombe ou la cacher dans leur local) mais de plus ils n’étaient pas membres de la cellule FLN. Des questions restent en suspens faute d’avoir accès aux archives : l’avion a-t-il été choisi à dessein, à savoir le fait qu’il transportait des militaires ? L’objectif était-il vraiment de donner la mort aux passagers ? Sur cette question, Mohamed Fréha rapporte que, réprimandé par sa hiérarchie, l’artificier répondit : « Non seulement que le dosage n’était pas conforme à la formule, mais également la poudre utilisée était corrompue par l’humidité».
Pourtant, Le correspondant du Monde à Lyon avait alors écrit : «Des dernières portes de la cabine jusqu’à la cloison étanche, le parquet était éventré. Il s’en fallait d’une dizaine de centimètres que les gouvernes n’eussent été touchées, ce qui eut entraîné la perte du quadrimoteur». Enfin et curieusement, le passager avait conclu son témoignage en établissant un lien avec un autre événement survenu une année plus tôt: «Réagissant à la piraterie de la «France coloniale» le 22 octobre 1956, lorsqu’un avion civil qui conduisait Ahmed Ben Bella du Maroc à la Tunisie, en compagnie de Mohamed Boudiaf, Hocine Aït Ahmed, Mohamed Khider et Mostefa Lacheraf est détourné par les forces armées françaises, le FLN voulait une réciprocité spectaculaire».
Spectaculaire ? C’est bien ce qu’avait demandé le chef FLN de la Région. L’action le fut et à un point tel qu’aujourd’hui rares sont ceux qui croient qu’elle a vraiment eu lieu. Il est triste de constater que cette opération qui a causé la mort de deux militants : Frédéric Ségura et Amar Saad Hachemi, n’est inscrite ni dans notre récit national ni dans la mémoire locale. Il nous faut visiter le musée créé par Mohamed Fréha au boulevard Emir Abdelkader à Oran pour y trouver des traces. Ces martyrs et leurs frères du réseau d’Es-Sénia méritent la reconnaissance de la Nation. Peut-être alors que leurs frères d’Es-Sénia et d’Oran leur rendront hommage à leur tour. Inch’a Allah !
par Fouad Soufi
Sous-directeur à la DG des Archives Nationales à la retraite - Ancien chercheur associé au CRASC Oran
Dans une ville de France, c’est sans doute Dijon (Côte-d’Or) en voyant la première image du documentaire où l’on parle de Dijonnais d'aujourd'hui dans la guerre d'Algérie : vingt personnes racontent « leur Algérie » des années 1954-1962. Ils étaient : appelés, militants indépendantistes, harkis, pieds-noirs, ou simples paysans, dépassés par « les évènements ». Nous avons rassemblé ces témoignages, une parole rebondissant sur une autre, traitant des raisons de cette guerre, des combats en Algérie et en France, du départ et de l’arrivée en « métropole ». Mais il s’agit surtout d’histoires personnelles ou familiales dont le récit contribue à alléger la souffrance et à améliorer la compréhension entre les héritiers de mémoires antagonistes.
e rappelle le remarquable témoignage de Marcel Yanelli que l’on voit dans le documentaire "A chacun son Algérie":
Une prison pour mémoire Montluc, de 1944 à nos jours
(ENS éditions, 572 p., 24 €)
L'historien Marc André consacre une étude exhaustive et radicale à la prison Montluc de Lyon. De la Gestapo à la répression des luttes anticoloniales, les cachots en ont vu défiler. Aujourd'hui, les diverses mémoires du lieu se regardent en chiens de faïence.
Comment un bâtiment carcéral peut-il, au fil du temps et des mémoires, prendre l’allure d’un palimpseste – c’est-à-dire d’un parchemin médiéval, dont chaque version se voyait effacée par la suivante sous la plume des copistes successifs ? Telle est la question résolue par l’historien Marc André, au sujet du fort Montluc, prison adossée à un tribunal militaire et sise dans le troisième arrondissement de Lyon.
Pour la mémoire collective, Montluc, c'est là que Jean Moulin ou encore l’historien Marc Bloch furent incarcérés et torturés par « le boucher de Lyon », Klaus Barbie pendant la Seconde Guerre mondiale. Chef local de la Gestapo, il fut, avec ses sbires, responsable du meurtre sur place et dans les environs de 4 000 personnes ; et responsable de la déportation de 7 500 juifs – dont l’immense majorité périt à Auschwitz-Birkenau.
Toutefois, la mémoire du lieu ne saurait s’arrêter là. Des acteurs et complices du nazisme y furent mis sous les verrous épurateurs une fois la Libération accomplie. Et déjà des opposants communistes à la guerre d’Indochine étaient jetés dans les geôles de Montluc, avant qu’à leur tour des objecteurs de conscience français et des nationalistes algériens ne tâtassent de la paille humide du cachot.
Tout le mérite de l’étude menée par Marc André, Une prison pour mémoire : Montluc de 1944 à nos jours, consiste à révéler chaque couche d’expérience carcérale, chaque sédiment de mémoire, de façon que le palimpseste devienne mille-feuille. Un tel travail distingue et relie à la fois, érigeant un établissement pénitentiaire en organisme vivant, qui absorbe puis rejette les détenus, dans un implacable et surprenant transit cellulaire.
Avec des éliminations définitives à la clef, puisque toutes les exécutions capitales lyonnaises, à partir de 1955, se déroulent à Montluc.
En l’espace d’une vingtaine d’années, allant du plus fort de l’occupation nazie au summum des violences de la guerre d’Algérie, un sinistre lieu de mémoire se dresse en métaphore des arrangements du récit national, à mesure que s’imposent les compromissions des gouvernants au mépris des gouvernés.
« Combien d’Oradour croyez-vous que l’armée française a déjà faits en Indochine ? »
Un officier nazi purgeant sa peine à Montluc, en 1950
Ainsi le communiste Lucien Benoit, incarcéré par le régime de Vichy à Montluc pour « activité communiste », s’y retrouve-t-il à nouveau, en 1950, pour le punir de son action anticoloniale : le tribunal militaire lui reproche d’avoir frappé à coups de pied des représentants des forces de l’ordre, lors d’une manifestation contre la guerre d’Indochine.
À Montluc, Lucien Benoit tombe sur quelques codétenus spéciaux : des criminels de guerre nazis, dont certains occupent l’ancienne « baraque aux juifs » construite dans la cour de la prison, du temps qu’ils la dirigeaient sous l’Occupation.
L’ancien directeur hitlérien du lieu l’accueille en ces termes : « Monsieur Benoit, il se trouve que nous sommes, ici, logés à la même enseigne. Je voulais vous dire, au nom de mes camarades, que si vous, ou vos amis, avez besoin d’un service, vous demandez à nous. »
Le communiste refuse cette solidarité factice, cette fausse équidistance. Et alors qu’un nazi écroué lui lance « quelle saloperie la guerre ! », Lucien Benoit réplique : « Nous ne sommes pas ici pour les mêmes raisons. Nous, nous avons lutté contre la guerre menée en Indochine. Nous ne sommes pas de ceux qui ont fait Oradour. » Sans se démonter, en souriant, le nazi émérite lâche : « Ah, Monsieur Benoit, combien d’Oradour croyez-vous que l’armée française a déjà faits en Indochine ? »
Un avenir qui ne passe plus
La lecture du livre de Marc André ne cesse de provoquer le vertige, tant les télescopages historiques se ramassent à la pelle.
Exemple : « Aux manifestants communistes, aux insoumis ou appelés réfractaires, viennent s’ajouter d’autres acteurs : les fils de fusillés par les nazis qui commencent à peupler les prisons, et leurs familles qui protestent fortement contre cet état de fait. C’est qu’un nouvel élément vient secouer les mémoires traumatiques, quand Hans Speidel, ancien chef d’état-major de l’armée allemande d’occupation en France et responsable notamment des activités de contre-espionnage, est nommé début mars 1957 au commandement Centre-Europe de l’OTAN (Organisation du traité de l’Atlantique Nord), dont le siège est à Fontainebleau. »
Le fils d’un ancien résistant fusillé écrit alors à René Coty, président de la République, pour affirmer être prêt à donner sa vie pour son pays, comme le fit son père, mais jamais en servant sous les ordres de ceux qui l’assassinèrent.
À ce passé qui ne passe pas, s’ajoute un avenir qui ne passe plus : l’ordre colonial français dans les trois départements d’Algérie. L’insoumission et la désertion des militaires « indigènes » amènent sous les verrous bien des « tirailleurs nord-africains » jugés par le TPFA (tribunal permanent des forces armées).
Viennent les rafles et les tortures, « comme sous la Gestapo », s’indignent d’anciens résistants. Sans oublier les exécutions capitales de militants du FLN. Et ce, autre télescopage, alors qu’est sorti en salle le film de Robert Bresson, tourné dans la prison de Montluc même, à propos de l’évasion spectaculaire du résistant André Devigny : Un condamné à mort s’est échappé (1956).
Aucun condamné à mort algérien ne s’est échappé de Montluc, dont Marc André détaille la refonte sécuritaire, avec la mise en place de séparations étanches (entre soutiens du FLN et de Messali Hadj en particulier). Ce temps des cloisonnements et des cliquetis, mais aussi d’une prison qui « se transforme en espace de lutte », est admirablement rendu. Grâce à un travail d’historien qui prit dix ans et conduisit l’auteur des fonds d’archives à des entretiens approfondis avec les survivants, sans omettre la lecture des témoignages écrits, publiés ou non, laissés à la postérité.
Des noms émergent, trop souvent inconnus du grand public au nord de la Méditerranée : Moussa Lachtar, Salah Khalef, Mostefa Moudina. Ce dernier, en 2012, à l’occasion des 50 ans de la fin de la guerre d’Algérie, est revenu à Montluc, où il avait été enfermé, en 1960, après avoir été condamné à mort par le TPFA de Lyon.
Sénateur algérien, qui devait publier en 2013 un livre de souvenirs sur l’attente emplie d’incertitudes qu’il passa dans la prison de la capitale des Gaules (La nuit a peur de l’aube, éd. Anep, Alger), il a provoqué un esclandre politico-mémoriel dont Marc André fait son miel.
Mostefa Moudina visitait donc en 2012 l’établissement carcéral devenu mémorial en 2010 : il ressortit aux dix prétendus « hauts lieux de la mémoire nationale » sous la tutelle du ministère des armées – au même titre que la nécropole et la tranchée des baïonnettes de Douaumont, que le mont Valérien, ou encore que le mémorial des guerres en Indochine de Fréjus, au même titre, toujours, que le mémorial national de la guerre d’Algérie et des combats du Maroc et de la Tunisie…
Voilà dix ans, le sénateur algérien fait part de son étonnement : aucune trace de la souffrance des Algériens en ces murs. Jean Lévy, délégué régional des Fils et filles des déportés juifs de France, lui réplique alors que Montluc est uniquement dévolue à la Seconde Guerre mondiale. Jean Lévy enfonce le clou en janvier 2022, affirmant que l’Algérie n’a pas droit de cité en ces lieux : « C’est incompatible avec notre pensée, nous avons promis à ceux qui sont morts dans cette prison que nous serions les vigiles contre le nazisme. »
Le président de la Région Auvergne-Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez, saute sur l’occasion et dénonce le « grand méli-mélo de la mémoire » qu’occasionnerait l’évocation des prisonniers algériens à Montluc. Comme si les « hauts lieux de la mémoire nationale » cités plus haut et administrés par le ministère des armées ne relevaient pas eux-mêmes du méli-mélo à gogo, favorisant un fatras franchouillard sous couvert de réconciliation !
Or Marc André prend à rebours les sornettes mémorielles d’un Laurent Wauquiez doublement fautif – puisqu’en sus d’encourager la pleutrerie politicienne, cet agrégé d’histoire, auteur de recherches universitaires sur les Lumières arabes, se renie intellectuellement.
L’auteur d’Une prison pour mémoire, tout en ne cessant de montrer que Montluc est traversée par des communautés d’expériences distinctes, plaide pour un regard critique sur le lieu de mémoire. Celui-ci ne doit pas servir de simple levier partisan mais s’avérer à la fois complexe et objet d’histoire.
Communautés « d’expériences »
et « témoignantes »
L’historien distingue deux communautés mémorielles : « La première peut être qualifiée de militante : portée par un objectif structuré par une idéologie, fortement médiatisée, elle est dirigée vers l’action politique au présent. L’usage du passé est instrumental avec pour volonté clairement affichée la construction d’une mémoire collective et la captation d’une reconnaissance (donc de privilèges) en faveur d’un groupe particulier. »
Marc André situe dans cette première catégorie aussi bien le sénateur algérien Mostefa Moudina que le délégué régional des Fils et filles des déportés juifs de France Jean Lévy. Et il leur oppose une seconde communauté, non pas « d’expériences », mais « témoignante » ; non pas tapageusement autocentrée, mais aussi discrètement que foncièrement ouverte sur l’altérité, la solidarité, par-delà les épreuves hétérogènes : « Façonnée à l’échelle individuelle, animée par des souvenirs personnels, partagée dans une sphère plus restreinte, elle considère la mémoire comme un matériau utile à l’écriture de l’histoire. »
Pour l’auteur, la distinction entre ces deux communautés « et surtout leur croisement offrent la possibilité de dépasser les logiques d’affrontement identitaires et victimaires – ce que certains appellent les “guerres de mémoires” – à travers une nouvelle histoire dans laquelle les victimes de divers régimes n'ont, en fait, jamais cessé de dialoguer, hier comme aujourd’hui ».
Ainsi seulement un persécuté cesserait de chasser l’autre en un fâcheux mouvement binaire, qui convient aux clous mais pas aux humains, animaux politiques et roseaux pensants…
D’autant que dans une France post-coloniale et à laquelle l’Empire semble manquer comme une dent arrachée, le développement séparé (qui se dit apartheid en afrikaans) mémoriel en vigueur aboutit au déni sinon au négationnisme.
Savons-nous que dans les quatre dernières années de la IVe République et les quatre premières années de la Ve, 300 « assignés à résidence » environ ont séjourné dans la prison, avant leur transfert en Algérie ? Et que près de 10 000 raflés, dont une quinzaine de femmes algériennes, ont été fichés dans le fort Montluc transformé en centre d’identification ?
Savons-nous que 10 Algériennes, 16 Françaises et 41 Français ont été détenus, de quelques semaines à plusieurs années, pour leur participation aux réseaux indépendantistes ou pour leur action antimilitariste ? Que plus de 850 accusés ont comparu devant le tribunal militaire pour leur engagement durant la guerre d’indépendance algérienne ? Que 75 Algériens condamnés à la peine capitale ont attendu dans le couloir de la mort et que 11 d’entre eux ont été guillotinés in situ – deux autres à Dijon ?
« Les faits, au terme de ce travail, sont fermement établis », écrit Marc André en conclusion d’un livre qui se veut « un dialogue entre les ombres ». Tout en regimbant à juste titre face à la tournure du souvenir français : « Montluc rejoue, à l’échelle d’une prison, ce qui se passe à une échelle bien plus vaste. Il est parfaitement légitime de se demander aujourd’hui de quel devoir de mémoire on parle quand on exfiltre tous les autres, quand le devoir de mémoire se mue en désir d’exclusion. »
Si je n'avais rien fait, j'aurais été complice de ceux
qui tuaient en Algérie au nom de ma citoyenneté française"
Claudie Duhamel, à son procès au tribunal militaire
de Lyon, en avril 1961
Revenir à Montluc
Une femme en prison pendant la guerre d'Algérie
Agée d’à peine vingt ans, Claudie Duhamel s’engage dans un réseau de soutien au FLN, parti nationaliste en guerre pour l'indépendance de l'Algérie. Elle est arrêtée en novembre 1960 et incarcérée dans la prison lyonnaise de Montluc pendant trois ans.
Convoquant la difficile mémoire de son incarcération, Claudie Duhamel témoigne notamment de la dernière exécution capitale d'un militant du FLN qui a eu lieu à Montluc, en janvier 1961, sous la fenêtre de sa cellule. Une expérience qui la marque à jamais.
Son récit d'un parcours carcéral semé d'épreuves dessine le portrait d'une femme digne qui, par-delà les années, reste une militante fidèle à ses idéaux humanistes.
Un documentaire de 70 minutes
de Béatrice Dubell
"Béatrice Dubell cherche et parvient à restituer le vécu de Claudie Duhamel, qui raconte le choc des exécutions de condamnés à mort, l’isolement, la façon dont il était brisé, à l’occasion des rencontres avec les avocats ou encore du procès ; elle évoque ses peurs, ses maux – en particulier la grève de la faim qui marque son corps – mais aussi ses joies et le quotidien, l’étourdissement de la libération après laquelle il faut se réhabituer à la vie du dehors. Cette approche fait tout le sel du film. Non pas que l’histoire soit absente – le récit est chronologique et les événements marquants rappelés – mais la sensibilité est bien l’apport du film à une histoire par ailleurs documentée."
Sylvie Thénault, historienne, spécialiste du droit et de la répression en Algérie à la période coloniale
Musée Gadagne MHL - Musée de l'histoire de Lyon
1 place du petit Collège, 69005 Lyon Mercredi 3 mai, 18 heures
La projection sera suivie d'une rencontre avec la réalisatrice et les historien·nes qui ont accompagné la réalisation du film.
Quel est l’impact de la colonisation sur une famille qui l’a subie ? Comment s’en remettent ceux qui en ont été acteurs ? Inès, 18 ans, accompagnée de sa grand-mère algérienne, Lalia, 81 ans, discutent de ce lourd héritage avec Michel, 83 ans, ancien appelé en Algérie et son petit-fils Timoléon, 15 ans.
Comment un exil forcé vécu par une famille se ressent de génération en génération ? Josselin, 35 ans, petit-fils d’Henri, pied-noir arrivé en France en 1962, croise son récit familial avec celui de Nora, 43 ans, petite-fille d’immigrés algériens, et Rahim Rezigat, algérien arrivé en France dès 1947.
Comment les douleurs du passé se transmettent-elles ? Saïd, fils de harki, et sa fille Lilia rencontrent Annie-Paule, juive d’Algérie, et sa fille Sarah, en compagnie de Raphaël et sa mère Véronique, dont le père, rappelé français est mort au combat en Algérie. Ensemble, ils et elles parlent de leur héritage douloureux et comment, malgré tout, l’Algérie les attire.
Que faire d’une mémoire trop lourde à porter ? L’enfouir, l’assumer, la transmettre ? Dans Générations guerre d’Algérie - Le poids de la mémoire, Dominique, pied-noir, née à Alger en 1953, raconte pourquoi, malgré la douleur, elle a écrit un livre pour ses petites filles dont Jeanne, 16 ans, présente à ses côtés. À 15 ans, Ilyess a lui, au contraire, hérité de toute l’histoire de l’Algérie par son père M’Hamed, né en Algérie et arrivé à Paris en 1968. Enfin, Léo, 15 ans, accompagne son grand-oncle, Jean-François qui a lui mis des décennies avant de partager les deux périodes de son service militaire en Algérie, l’une heureuse, en tant qu’instituteur, l’autre désastreuse en tant qu’agent du maintien de l’ordre à Alger. Jeanne, Ilyess et Léo découvrent ces récits de vie complémentaires et posent leur regard sur la question de la transmission, notamment dans le cadre scolaire. De l’espace “mémoire” que chaque binôme visite tour à tour, à la rencontre où les 6 se réunissent, les regards se croisent et les paroles s’échangent, les générations s’écoutent et s’interrogent. Pendant ce moment intime et fort, les langues se délient, les souvenirs surgissent, les secrets se révèlent et les mémoires s’apaisent.
Le 18 mars les Accords d’Évian sont signés, mettant fin à la guerre d’Algérie. Soulagement, mais pas pour tout le monde cependant. Dès le lendemain, l’OAS initie un nouveau et terrible cycle de violences dans le but d’empêcher leur application et l’indépendance de l’Algérie. Profitant de son désarroi, l’OAS va entraîner une partie importante de la population européenne dans cette entreprise suicidaire. Résultat, des attentats, des morts, des blessés, de la contre violence, des destructions, l’exode de la majorité de la population européenne, les harkis laissés pour compte. Le PSU, également dans le viseur de l’OAS, participe à la lutte contre l’OAS, intervient dans le débat, notamment lors du référendum du 8 avril 1962.
L’Institut Tribune Socialiste organise une rencontre-débat pour un retour lucide sur cette période qui n’est pas sans écho sur la situation d’aujourd’hui en France et en Algérie.
La publication par Jean-Philippe Ould Aoudia de son enquête sur les disparus de la « Bataille d’Alger » en 1957 touche à un point fort de la guerre en Algérie. Comme l’écrit Benjamin Stora: « La question des « disparus » n’a cessé de hanter les mémoires blessées de la guerre d’Algérie. Comment accomplir un travail de deuil en l’absence du corps de celui qui a disparu ? » (France-Algérie. Les passions douloureuses). Nous voudrions en rendre compte et accompagner cette nouvelle publication d’un retour sur des ouvrages antérieurs signés H.G. Esméralda, Alexis Jenni et Mouloud Feraounqui ont fait de 1957 une date incontournable.
Dans la troisième partie de son rapport de janvier 2021, Benjamin Stora insiste sur la question primordiale des disparus : « Pour que le détachement de la période traumatique de la guerre puisse s’amorcer, rendant finalement possibles de nouveaux investissements (affectifs, sociaux, familiaux), les avancées vers cette question sont nécessaires ». Les archives et leur accessibilité sont incontournables pour mener à bien cette recherche : « La vérité ne sort pas automatiquement des archives. Néanmoins, leur communication est un enjeu central dans une démocratie et le travail de communication des archives concernant les disparus de la guerre d’Algérie doit être poursuivi, notamment par le recours aux témoignages, la fabrication d’archives orales ». On sait que dans tous les conflits, la question des disparus est une question centrale des Droits de l’homme.
C’est justement à ce travail que contribue, depuis des années, Jean-Philippe Ould Aoudia : il vient de publier aux éditions Tirésias-Michel Reynaud, Alger 1957. La ferme des disparus — une date (ô combien !) liée à la « Bataille d’Alger ». Le 19 juin 1956 ont eu lieu les deux premières exécutions de condamnés à mort algériens, Zabana Ben Mohamed et Ferradj Abdelkader Ben Moussa, exécutions qui déclenchent des représailles du FLN. De l’autre côté, l’ORAF (Organisation de résistance de l’Algérie française) s’est structurée et mène différentes actions dont une bombe posée, le 10 août 1956, rue de Thèbes, en pleine Casbah, faisant des dizaines de mots civils. Le 30 septembre, ce sont les bombes posées par des militantes du FLN au Milk Bar et à la Cafétéria, faisant 4 morts et une cinquantaine de blessés. L’engrenage de la violence se poursuit, comme on peut le lire dans l’ouvrage de Sylvie Thénault, Histoire de la guerre d’indépendance algérienne (2005). C’est la grève générale, sous l’impulsion de Larbi Ben M’Hidi pour le 28 janvier 1957 lorsque l’ONU va examiner la question algérienne. Le Général Massu met les moyens pour faire échouer le mot d’ordre : « L’expression française » bataille d’Alger » désigne mal les opérations menées par les parachutistes, qui ne sont pas de nature strictement militaire. Du point de vue français, elle traduit bien, cependant, la dualité de la guerre conduite par l’armée en Algérie, entre combat et répression. Aucune expression alternative n’a pu être proposée, à moins de se placer du point de vue algérien et de la désigner comme » la grande répression d’Alger », comme l’a proposé l’historien Gilbert Meynier ».
Dans Alger 1957, Jean-Philippe Ould Aoudia écrit : « Du 7 janvier au 8 octobre 1957 se déroule ce qui est communément appelé la » bataille d’Alger ». Nous préférons parler de » L’écrasement d’Alger » tant la population civile, majoritairement algérienne, fut l’objet de violences indicibles dans le cadre d’un affrontement inégal entre environ trois mille militants indépendantistes mal armés et pas entraînés, contre environ 20 000 membres des forces de l’ordre ».
En écrivant Alger 1957 – La ferme des disparus, l’auteur veut poursuivre le travail minutieux qui a donné lieu à son remarquable ouvrage, L’assassinat de Château-royal Alger 15 mars 1962, où il faisait toute la lumière sur ces exécutions et nommait les responsables de l’assassinat de son père et des cinq autres inspecteurs des centres sociaux dont Mouloud Feraoun. Il montre dans Alger 1957 la convergence entre la force militaire, les forces de police et ce qu’on a nommé le contre-terrorisme. Il dénonce le refus constant de dire où les corps des disparus ont été enterrés : « un doute subsiste toujours sur la réalité du crime tant que le corps de la victime n’est pas retrouvé ». Voulant prouver « un crime de masse », il avance des hypothèses bien étayées sur les lieux possibles où ces corps pourraient être retrouvés. Cela permettrait d’offrir aux victimes une sépulture et aux familles d’avoir un lieu où se recueillir.
L’enquête proprement dite est exposée sur une cinquantaine de pages en cinq chapitres. Le premier est l’explication de la fusion entre les différentes forces françaises de répression en interaction. Le second chapitre dessine cet « écrasement » et se focalise sur les 3024 disparus, chiffre rapporté par Raphaëlle Branche dans La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie (2001). Le troisième chapitre resserre le propos sur le lieu probable de l’enfouissement. Le Général Aussaresses (Services spéciaux, Algérie 1955-1957 : Mon témoignage sur la torture, 2001) a fait état de ses contacts et de ses lieux de résidence et de « travail » et, en particulier, la ferme de Chebli, « La Cigogne », dans la Mitidja. On lira avec intérêt tous les détails que donne Jean-Philippe Ould Aoudia pour illustrer son enquête. Les chapitres IV et V tirent des conclusions à partir d’hypothèses qu’il faudrait exploiter : « En cas de mise au jour de ces fosses communes, pourra être établie la matérialité de 3024 assassinats suivis de dissimulation de personnes soumises à la torture, à des peines ou traitements cruels, inhumains, ou traitements dégradants ». Les chapitres VI, VII, VIII sont des sortes d’annexes qui proposent un premier recensement nominal des disparus, qui listent les récompenses dont ont bénéficié les acteurs français de ce crime.
Ce livre est une contribution, sous l’angle de la justice à apporter aux disparus, à la bibliographie déjà impressionnante concernant la Bataille d’Alger. Pierre Vidal-Naquet, dans La Torture dans la République, et à propos de la disparition de Maurice Audin, évoquait déjà Aussaresses comme chef de file « de ce qu’il faut bien appeler une équipe de tueurs professionnels ». On peut également lire, de Raphaëlle Branche, La guerre d’Algérie : une histoire apaisée ? (2005).
Fin 1956 et 1957 furent une période d’arrestations, de tortures, d’emprisonnements ou d’internements pour nombre de militants et de militantes. Djamila Bouhired a été arrêtée le 9 avril 1957, Zohra Drif, le 22 septembre 1957 ; Hassiba Ben Bouali est morte dans la Casbah, dans la cache explosée par les paras, le 8 octobre 1957. Citons enfin, Annie Steiner – qui vient de mourir à Alger ce 22 avril 2021 –, arrêtée le 15 octobre 1956 et dont le procès avec d’autres a lieu en pleine Bataille d’Alger en mars 1957, « le procès des médecins » qui a duré trois jours, appelé ainsi car il jugeait aussi les trois frères Timsit, Meyer, Daniel et Gabriel, tous trois médecins. Daniel a écrit ses mémoires. Mais c’est le témoignage de leur sœur Huguette Timsit – Huguette Akkache car elle était mariée alors avec Ahmed Akkache –, que nous souhaitons évoquer parce qu’il est moins connu que celui de son frère et que sa sobriété fait toucher du doigt l’intolérable.
Celle qui signe H.G. Esméralda a aussi connu le pire en cette année 1957 et publie son témoignage en 2004, Un été en enfer. Barbarie à la française. Témoignage sur la généralisation de la torture, Alger, 1957. Dès les premières lignes, elle précise que son texte a été écrit en 1957, « ce récit, d’abord gravé dans ma mémoire dès les premières minutes de ma détention, je l’ai fixé, à ma sortie, en quelques notes clandestines ». En décembre 1958 quand elle arrive à Paris, elle les a confiées à un journaliste qui les a transmises à des personnalités ; elle cite le général de Gaulle, François Mauriac et Jean-Paul Sartre. Elle précise encore que la Commission de sauvegarde des droits et des libertés individuels a bien enregistré tous les éléments tangibles donnés. Son désir alors : que les coupables soient sanctionnés mais cela n’a pas été le cas, bien au contraire. C’est en 1959 que la seconde partie de son témoignage sur les camps – dans Le Monde et Témoignage chrétien – a été publiée, la coupe du début sur « le centre de tortures » visant à protéger ses frères emprisonnés (les frères Timsit), ses parents encore en Algérie et la protéger elle-même d’une nouvelle arrestation. En 2004, c’est donc la version complète de son témoignage qui est éditée, pour rappeler ce qu’H.G. Esméralda nomme « la barbarie à la française » pendant la guerre d’Algérie et rappeler le nom de ceux qui se sont élevés contre la torture, comme le général Paris de Bollardière et aussi de jeunes appelés anonymes. H.G. Esméralda n’est pas angélique et sait très bien toutes les injustices et les atrocités qu’engendre une guerre. Mais elle publie aussi ce récit à l’adresse des jeunes de banlieue dont certains oublient le combat de leurs aînés qui comptaient dans leurs rangs des juifs et des chrétiens : « moi-même, judéo-berbère, auteur de ce récit, j’ai partagé les souffrances de ces aînés ». Elle précise enfin qu’on ne guérit jamais de cet enfer mais on apprend à vivre avec. Le témoignage d’Esméralda est d’une grande sobriété et d’une grande précision ce qui le rend parfois rude à affronter.
Tout commence, à Alger, le 6 août 1957, jour de son arrestation où elle est emmenée avec brutalité « à l’école Sarrouy, rue Montpensier, en plein centre ville ». A son arrivée, elle note l’envahissement de l’école par des parachutistes en tenue négligée : « mon esprit courait au rythme du gibier pourchassé ». C’est le premier interrogatoire, la première séance de torture à l’électricité : « les premières secousses furent telles que je tombai à terre en hurlant ». Puis c’est le téléphone et la gégène : « j’appris donc à me familiariser avec ce vocabulaire macabre ! » Ensuite, de la pièce où on la relègue, elle entend des gens qui viennent demander des nouvelles de leurs proches disparus et que l’on renvoie sans ménagement. Elle pense à ses proches, pas loin et qui pourtant ne savent pas où elle a disparu. Attendant la seconde séance de torture dans l’angoisse, elle met au point une stratégie : « j’avais milité dans un réseau médical clandestin depuis à peine huit mois, et si la torture m’obligeait à céder, je comptais limiter ce temps à trois mois, et en dernier ressort ne citer que des militants déjà emprisonnés ». Effectivement, elle cède un peu mais la réplique des tortionnaires redouble : « Plus tard, j’appris au camp, que la première faiblesse faisait que nos tortionnaires ne nous lâchaient plus, voulant toujours en savoir davantage ». Une détenue lui apprendra plus tard ce qu’elle a entendu alors, du fameux Schmitt (cité 13 fois dans ce récit) : « Elle a eu son compte, la petite A. 220 volts d’affilée pendant trois quarts d’heure ! »
On la met alors dans une salle avec d’autres torturés encore plus malmenés qu’elle. Toute la nuit, elle entend des hurlements : « Le courant provoque une soif atroce, je demandais constamment à boire. Les sentinelles qi se succédaient toutes les deux heures et demie se réjouissaient à ma vue ; plus d’une en profita pour me peloter les seins ». Elle est dans l’attente, la peur de la suite : « La Casbah était là, deux mètres au-dessus de nos têtes, en cet après-midi d’août, avec ses rues peuplées d’enfants. Leurs rires et les échos de leurs jeux nous parvenaient nettement. La vie libre au-dehors, la vie tout court, éclatait avec l’insouciance de ces enfants, et ce bidon de lait métallique qu’ils agitaient joyeusement, je n’en oublierai jamais le son. Apparemment ils entendaient nos cris en dépit de la musique censée les couvrir car ils poussaient leur inconscience jusqu’à imiter par jeu nos hurlements ».
Et c’est le troisième interrogatoire, sans torture physique cette fois. Il y a beaucoup d’arrivages, des noms de femmes hurlés avec joie par les paras. Les morts succèdent aux suppliciés en une ronde infernale pour celles et ceux qui attendent sans connaître leur sort : « Toute la fatigue de ces quatre journées et de ces quatre nuits blanches m’avait nerveusement éreintée ; outre la terrible attente d’une prochaine séance de torture, suivant leur bon vouloir, j’étais persuadée que l’on tenait à me faire disparaître parce que j’avais été témoin de trop de crimes ». L’inattendu une fois de plus survient : elle est réveillée et on lui ordonne d’aller dans la cour pour partir. Où ? Bien entendu, elle ne le sait pas. Elle va découvrir la vie dans « les camps noirs ». Elle sera libérée le 18 septembre 1957. Comme l’a écrit Malika El Korso, le 20 janvier 2019 dans le quotidien national algérien El Watan : « Le lecteur est introduit à son insu dans l’univers terrible des interrogatoires sans fin, des sévices en tous genres, des nuits de sang, des puanteurs, de corps meurtris, épuisés à l’infini… ».
À propos de 1957 et de la Bataille d’Alger, il faut également revenir au prix Goncourt 2011, L’Art français de la guerre d’Alexis Jenni. Dans différents entretiens, le romancier a raconté les étapes d’un parcours qui a abouti à ce roman de guerre autour du personnage de Victorien Salagnon. Il déclara ainsi à Baptiste Liger (L’Express de novembre 2011) en avoir eu assez « du discours classique et rassurant comme « les tortionnaires sont des salauds » ». Et il situe aussitôt son entreprise par rapport aux livres de Jérôme Ferrari et de Laurent Mauvignier qui ont inscrit leur fiction du côté de l’armée française. Alexis Jenni dit aussi qu’il s’est attaqué à un sujet tabou dans la littérature française, la guerre d’Algérie : « je sais bien que l’Algérie n’est pas la France, mais il me semble que c’est une erreur de parler de guerre coloniale. C’est avant tout une guerre civile. Quand on revoit un film comme La Bataille d’Alger de Pontecorvo, on accepte l’idée que la guerre d’Algérie se résume à une opposition entre le FLN et l’armée française – ce qui est honteux. Tous les autres n’ont ici plus le droit à l’Histoire, à l’image des pieds-noirs… Leur présence même interdisait la résolution du conflit ». Cette déclaration suscite bien des questionnements mais il est intéressant qu’Alexis Jenni choisisse la Bataille d’Alger comme blason de cette guerre, et que c’est au nom de cette séquence qu’il récuse le terme de « guerre coloniale ».
Dans son rapport de janvier 2021, Benjamin Stora a commencé par aborder « les traces, survivances, effets de mémoires de la colonisation et de la guerre d’Algérie sur la société française. De l’installation de l’oubli à la séparation des mémoires ». Comment représenter le passé ? Comment affronter les souvenirs ou les reconstitutions des uns et des autres : « exercice difficile que d’écrire sur la colonisation et la guerre d’Algérie, car longtemps après avoir été figée dans les eaux glacées de l’oubli, cette guerre est venue s’échouer, s’engluer dans le piège fermé des mémoires individuelles ». Il me semble que c’est un des « pièges fermés » qui fonctionne dans le roman d’Alexis Jenni par la scénographie qu’il choisit pour illustrer cette guerre en privilégiant la Bataille d’Alger. Toute fiction s’élabore sur des choix, des oublis, des trappes. Grégoire Leménager, dans Le Nouvel Obs, parlait à raison d’une « ambiguïté gênante » qui plane et « ajoute à la puissance du livre » « comme si nos belles années sécuritaires étaient faites pour aboutir à un grand livre sur l’armée coloniale, ses crimes inutiles et ses encombrants fantômes ».
Alexis Jenni le souligne dès les premières pages : « Dans les guerres coloniales on ne compte pas les morts adverses, car ils ne sont pas morts, ni adverses : ils sont une difficulté de terrain que l’on écarte, comme les cailloux pointus, les racines de palétuviers, ou encore les moustiques. On ne les compte pas parce qu’ils ne comptent pas ». En conséquence, gloire à celui qui compte l’ennemi lui donnant le statut d’ennemi par son comptage… c’est le long portrait de Paul Teitgen, secrétaire général de la police à la préfecture d’Alger, adjoint civil du général des parachutistes. Pourquoi faut-il lui ériger une statue ? Parce que même s’il n’a rien pu empêcher, il a compté les morts, « ces Arabes d’Alger ». Quatre longues pages expliquent combien compter les morts est un geste hautement humain. Alexis Jenni dénonce toutes ces guerres qu’il raconte. Mais son point de vue est très ancré du côté des dominants : ainsi quand il évoque la guerre à Bagdad, il ne voit que les bombes et non ceux qui les reçoivent, les Bagdadis. Quand il est question de la Bataille d’Alger, les individus « adverses » n’existent pas : heureusement que Paul Teitgen a compté !
Dans sa préface à l’enquête de Jean-Philippe Ould Aoudia, Alain Ruscio insiste sur l’aspect urbain de la Bataille d’Alger et pointe son retentissement à partir de cette caractéristique, puisque tout était fait au vu et su de tous. Il ajoute que « les campagnes d’Algérie, dès le premier jour, connurent la répression la plus violente, les ratissages, les raids, les déplacements de populations, la première utilisation du napalm. De 1954 à mi-1956, cependant, les villes avaient été, sinon épargnées, du moins exposées de façon moindre au quotidien ». Pour appuyer cette remarque, le lecteur peut se reporter au Journal-1955-1962 de Mouloud Feraoun
dont toute une partie est consacrée à « 1957 » alors que l’écrivain-instituteur vit en Grande Kabylie.
Le 10 janvier il commente le discours de Guy Mollet : « Le président du Conseil français promet aux musulmans d’Algérie ce qu’ils ont toujours vainement espéré. Puis il promet aux Français d’Algérie ce qu’ils ont toujours eu et que maintenant ils craignent de perdre. Mais comme le président ne pourrait nous offrir que ce qu’il leur enlèverait, sa déclaration d’intention prend à nos yeux l’éblouissante clarté d’une incommensurable bulle de savon ».
De Fort-National où il réside, il note, le 16 janvier, ce qui va être le début de la Bataille d’Alger qui ne se nomme pas encore ainsi : « Dans une semaine s’ouvrira le débat à l’ONU sur la question algérienne et ici en Algérie commencera une grève insurrectionnelle que les Français tentent déjà d’étouffer dans l’œuf. Pour nous n’échappe pas le caractère sacré de cette grève, il faut que les Algériens proclament aux yeux du monde qui hésite à les croire leur douleur et leur colère ; il faut que les voix doucereuses et hypocrites qui protesteront de leur innocence et nous accableront de bienfaits imaginaires, nous, les fanatiques et les ingrats, soient couvertes de nos hurlements d’écorchés vifs, de nos cris d’épouvante, de nos râles d’agonie. Ill faudrait que tous nos morts franchissent l’Atlantique et fassent entendre leurs ricanements sinistres à la tribune de l’ONU, derrière les sirènes de Paris qui se flattent déjà d’avoir séduit l’oncle Sam ». À la suite de ces premières remarques de ce début d’année 1957, Mouloud Feraoun proclame son appartenance, sans ambiguïté, à « un peuple digne qui est grand et restera grand ». Il reconnaît les freins dans son engagement qu’a pu provoquer son éducation française, il dit vivre un déchirement : néanmoins sa lucidité lui fait accepter les objectifs à terme (24 janvier). Le 10 février, il dresse un portrait sans concession de M. Achard, administrateur des Ouadhias, « celui qui a ordonné les dizaines d’exécutions, les viols, les tortures dans ce malheureux douar ».
Lorsqu’il descend à Alger voir son ami Emmanuel Roblès, il note les personnes rencontrées, ceux qui sortent de prison, ceux qui ne sont pas revenus. Toute cette année 1957 est ainsi jalonnée de noms de disparus, ici 49 morts, là des disparus. C’est le 17 février : « J’ai revu Alger triste, telle que je l’imaginais. Alger gardée, motorisée, militarisée telle qu’on la décrivait mais j’ai eu la chance de n’avoir rien vu d’autre. D’ailleurs j’ai évité les sorties inutiles ». Avec son ami, ils ont eu une discussion sur les attentats terroristes, Roblès n’évoquant que ceux du FLN. Feraoun lui répond en s’appuyant sur son propre cas lorsqu’on le somme de devoir « rendre » ce que la France lui aurait « donné », de « défendre la cause de la France au détriment des miens qui ont peut-être tort mais qui meurent et souffrent dans le mépris ou l’indifférence des nations policées. Simplement on me demande de mourir en traître moyennant quoi j’aurai payé ma dette ». Feraoun continue le décompte macabre. Ainsi le 18 mars : « À la gendarmerie de Fort-National, on torture comme partout ailleurs. Ceux qui en sortent vous parlent de coups, d’électricité, de baignoire, et le reste. Ceux qui n’en sortent pas, en sortent quand même et, un jour, on les retrouve aux abords de leur village, criblés de balles ». Le 6 mai, il note : « Je reviens d’Alger où j’ai passé trois jours ; J’ai vu les gens de chez moi à l’hôtel. Quelle misère ! Ils sont méconnaissables : ahuris, amaigris, silencieux, misérables. La désolation qui se lit sur leur visage n’est qu’un pâle reflet des souffrances qu’on endure là-bas. Les soldats frappent, volent, torturent et tuent. Le fils de Si Chérif a été fusillé en dessous du couvent des sœurs, il n’est pas mort mais grièvement blessé. On l’avait emmené comme suspect à Beni-Douala, puis, après interrogatoire classique, revêtu d’une vareuse miliaire et gratifié d’un fusil. On l’a ramené en jeep à Tizi-Hibel. Là on lui a dit de partir et on lui a tiré dessus. A Béni-Douala on me cite des endroits que je connais : magasin, atelier de forgeron où des soldats ont mis des inscriptions idylliques : « Villa des rêves », ou « de plaisance », ou « des doux aveux » : les endroits où l’on torture ».
Le 10 juin encore, il développe l’idée que la mort est partout : ceux qui sont morts ne peuvent plus témoigner et ceux qui sont encore vivants préfèrent se taire pour ne pas mourir à leur tour, tout en refusant de renoncer à l’indépendance. Les bombes qui explosent accroissent ses interrogations. Le 2 juillet, nommé à Alger, Mouloud Feraoun quitte Fort-National avec sa famille : « j’ai laissé un pays triste où il n’y a que des vieillards, des femmes et des enfants ». Le 14 août : « On ne peut pas dire qu’Alger soit un paradis. La vie y est possible, à condition de rester à la maison. Juste en face de l’école, je peux contempler les patrouilles qui stationnent au rond-point et fouillent minutieusement tous les hommes bruns de passage, toutes les femmes brunes voilées de blanc qui les accompagnent, toutes les vieilles voitures qu’ils conduisent ». Et en conclusion de cette année 1957, terrible : « Ainsi l’année qui s’achève laisse le problème insoluble […] les Indigènes attendent le départ des Français et les Français tuent automatiquement tous ceux qui veulent les chasser. Qui se lassera le premier ? C’est là tout le problème ».
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Introduire le roman d’Alexis Jenni dans l’ensemble des quatre textes parcourus montre qu’il n’est pas simple de « rentrer dans les zones d’ombre » de l’autre « camp ». Mais les enquêtes, témoignages, récits aident, même quand ils sont contradictoires, à tenter d’entrer dans la souffrance de l’autre ; encore faut-il adosser ces récits à ce que les historiens nous apprennent sur une période donnée. L’enquête que vient d’éditer Michèle Audin sur le comptage des morts de la Semaine Sanglante en mai 1871 rencontre, me semble-t-il, le travail engagé par Jean-Philippe Ould Aoudia et rend aux victimes des massacres leur droit à la mémoire. Le romancier lui-même se doit de ne pas les faire disparaître dans sa narration : « Il ne s’agit pas, comme l’a dit en son temps le journaliste radical Camille Pelletan, de se jeter des crimes et des cadavres à la tête, mais de considérer les êtres humains qu’ont été ces cadavres avec respect, de ne pas laisser disparaître encore une fois — ce qui oblige aussi à se souvenir de ce qu’ils ont été, de ce qu’ils ont fait » (La Semaine sanglante – Mai 1871. Légendes et comptes).
La semaine dernière, des sépultures d'enfants harkis ont été mises au jour sur le site du camp de Saint-Maurice-l'Ardoise, qui se situe entre Laudun-l'Ardoise et Saint-Laurent-des-Arbres. Une découverte majeure alors que des fouilles archéologiques sont menées depuis plusieurs mois.
Ces fouilles archéologiques sont diligentées par l'INRAP (Institut national de recherches archéologiques préventives) sur le site où ont vécu des harkis, de 1962 à 1976, dans des conditions très difficiles. Des Français musulmans ont fui vers l'Hexagone à la fin de la guerre d'Algérie et certains se sont retrouvés dans des camps de transit et de reclassement. Depuis de nombreuses années, les associations locales se battent pour que cette période de l'histoire ne tombe pas dans l'oubli.
Le camp de Saint-Maurice l'Ardoise en 1962. • photo association Soraya
Nadia Ghouafria a fait partie de l'ARACAN (Association nationale des rapatriés anciens combattants d'Afrique du Nord), avant de monter son association "Soraya". Elle a écumé les archives pour en savoir plus sur l'histoire de sa famille. Ses parents ont vécu 220 jours sur le camp de Saint-Maurice-l'Ardoise avec son frère et sa sœur.
Quand elle est venue à bout de toutes les archives consultables, elle a fait une demande pour accéder aux informations non communicables. Deux ans plus tard, en 2019, elle obtient l'accord. Ce qu'elle découvre est édifiant : un procès-verbal de la gendarmerie datant de 1979 de quatre pages avec le registre des inhumations, des plans, des photos. "Il est mentionné 31 inhumations. Par la suite, j'ai découvert qu'il y avait un adulte et 30 enfants, enterrés entre 1962 et 1964", atteste-t-elle.
Les associations demandent la sanctuarisation du cimetière
Cette nouvelle phase de fouilles méticuleuses est menée depuis lundi 20 mars. "Le vendredi, 26 tombes auraient été découvertes", indique-t-on à l'Agglomération du Gard rhodanien. Pour l'intercommunalité, qui porte un projet de mémoriel harki sur le site, cette découverte rend encore plus "nécessaire l’impérieux travail de mémoire" et elle compte bien l'intégrer dans sa muséographie. Le président de l'Agglomération, Jean-Christian Rey, a d'ailleurs salué "le travail des archéologues Patrice George et Bertrand Poissonnier ainsi que de leurs équipes qui ont permis à la vérité d’être révélée. Je veux apporter mon soutien aux familles et rendre hommage à la mémoire de ces enfants. J’ai une pensée pour les associations harkies du Gard rhodanien."
Du côté des associations justement, la mise au jour de ces tombes est un "soulagement". Ali Laidaoui, président de l'ARACAN du Gard, souhaite que ce lieu devienne un lieu commémoratif et que des statuettes avec plaques soient érigées en mémoire des enfants. Afin "que les familles puissent les visiter". Nadia Ghouafria, également, désire plus que tout la "sanctuarisation" et la "réhabilitation" de ce lieu. "Que ce cimetière illégal devienne légal." Elle était présente mardi dernier, sur place, aux côtés des archéologues et a vu de ses yeux les tombes : "C'est indescriptible. C'est un mélange d'émotions entre la joie, la tristesse. Mais aussi la colère de savoir qu'il y a déjà eu un signalement en 1979 et que rien n'a été fait. Je me mets à la place des familles, c'est une tragédie."
Entretien inédit pour Ballast | Série « Les bidonvilles de Nanterre »
Nanterre, années 2020. Le bus 378 longe le pont de Rouen, file entre une bordée d’immeubles pris dans une toile d’autoroutes, de voies ferrées, de ponts et de passerelles. Ces aménagements modernes, tout en hauteur, ont écrasé l’ancienne ville. Bien qu’elle soit tombée lors des événements de Mai 68, la vieille enceinte militaire qui refermait le territoire sur lui-même semble de nouveau d’actualité. Ici, se trouvaient des années 1950 jusqu’aux années 1970 les bidonvilles de Nanterre. Ils ont vu grandir toute une génération parmi laquelle un certain Mohamed Kenzi. Son récit La Menthe sauvage, récemment réédité, revient sur la vie quotidienne des bidonvilles, l’arrivée du jazz et de la politique à Nanterre, les réseaux de soutien au FLN et les collectifs militants qui, peu à peu, font un pont avec les étudiants et les ouvriers qui animeront les mobilisations à la fin des années 1960. À l’occasion d’une rencontre à la librairie El Ghorba mon amour, Mohammed Kenzi est revenu dans sa ville pour raconter les chroniques de sa jeunesse. L’historien Victor Collet lui donne la réplique. Nous retranscrivons leur échange. Troisième volet de notre série sur la mémoire de Nanterre et de ses bidonvilles.
Quelle était la vie du bidonville de Nanterre durant l’époque coloniale puis pendant la lutte pour l’indépendance algérienne ?
À 7 ans, je pars d’Algérie avec ma mère et mes sœurs, retrouver mon père, parti dès 1957 de Maghnia, près de la frontière marocaine. Arrivés à Nanterre au bidonville, on a vite compris que la guerre n’était pas finie. La répression non plus. Je me souviens de la période avec le FLN. Nous étions tout petits mais j’y ai pris part. Pour moi, sans aucun doute, il fallait le faire. Comme j’étais assez débrouillard, on m’a vite demandé de participer. Les enfants étaient utilisés à l’époque pour transporter soit de l’argent, soit des armes. Je devais suivre un monsieur et s’il détalait, je devais détaler aussi ! Le 17 octobre 1961, je me suis retrouvé avec une petite famille, Madame et Monsieur Saadaoui. On a réussi à arriver jusqu’au pont de Neuilly et puis, d’un coup : le premier tir. C’était terrible, la panique totale. Le FLN tirait des cordes jusqu’aux arbres pour empêcher les gens de reculer. Après ça, avec la petite famille, on a dû marcher pour revenir jusqu’à Nanterre. On a trouvé une cache et on a dormi là. On n’est rentrés que bien après, quand ça s’est calmé. Tout était sans dessus dessous. Je ne savais pas où étaient mes parents. Je ne les ai vus que deux jours plus tard.
« Si tu ne voulais pas mourir, te retrouver jeté dans la Seine, tu l’évitais. La majorité d’entre nous ne savait pas nager : si tu tenais à la vie, tu n’y passais pas. »
8 ans, oui, je n’avais que 8 ans. Je m’en rappellerai toujours. Ça m’est resté ces trucs. C’est comme le pont de Bezons, à l’époque c’était l’horreur. Si tu ne voulais pas mourir, te retrouver jeté dans la Seine, tu l’évitais. La majorité d’entre nous ne savait pas nager : si tu tenais à la vie, tu n’y passais pas. On nous disait à chaque fois : « Y a untel qui a disparu, un autre qu’on ne retrouve pas. » Des fois, des corps remontaient plus bas, d’autres ne remontaient jamais. Nous, ce pont, on ne le traversait que la journée. La nuit, il valait mieux se cacher près de la berge, attendre là et le traverser à l’aube… Durant toute la période coloniale, avant l’indépendance de l’Algérie, nos parents nous disaient : « Il faut pas écouter les Français, il faut pas ceci, il faut pas cela, pas faire confiance, pas parler. » Même à l’école on s’affichait très peu, on restait mutiques. On ne disait rien, on répétait ce qu’on apprenait, point à la ligne. Et, à l’indépendance, c’était : « Il faut aller à l’école, il faut apprendre ! » On pensait : « Ils sont fous ces adultes ! » On ne comprenait pas leur monde. C’était très perturbant. Et raconter comment c’était à la maison, ça, c’est impossible.
Une des forces de La Menthe sauvage est que vous avez osé décrire des difficultés au sein des bidonvilles qui sont souvent éludées, par pudeur ou par honte…
Les gens masquent ces questions pour ne pas créer une mauvaise image de la communauté. Mais l’alcool, oui, était très présent. Mon père, quand il buvait, il nous tapait dessus sans raison. C’était dur. Pour moi, la boisson a débarqué avec leur désespoir. Ils pensaient réussir à pouvoir construire leurs baraques, réussir à avoir, je sais pas, un avenir pour leurs enfants. Et finalement, ils se retrouvaient dans ce bidonville, dans une pièce où ils vivaient à douze dedans. Chez nous, quand il pleuvait, ça s’infiltrait de tous les côtés, c’était terrible. Et quand quelqu’un rajoutait un bout de mur ou quelque chose sur sa baraque, il y avait cette brigade spéciale, la fameuse « brigade Z1 ». Ils arrivaient, ils cassaient tout et repartaient. Ils ont continué à venir après l’indépendance mais les jeunes comme moi, qui en avaient marre de tout ça, ils avaient grandi. Ils se sont fait caillasser plusieurs fois et ils sont plus revenus. Mais c’était vraiment une période difficile. Et, pour mon père, l’alcool, je crois que ça lui permettait de ne plus être là, de ne plus vivre cette vie-là, de disparaître. À l’époque, je ne comprenais pas toute cette réalité. Ce n’est que plus tard que je me suis dit qu’il devait y avoir des raisons que je ne voyais pas.
[Élie Kagan, « Bidonvilles de Nanterre », 21 octobre 1961 | Collection de la bibliothèque La contemporaine]
L’atmosphère que vous décrivez est très sombre, très dure. Pour autant, vous ne tombez jamais dans une forme de fatalisme. On sent cette envie, malgré tout, d’ouvrir les horizons au pied de biche.
Cet esprit de révolte est ce qui m’a aussi permis de réussir à sortir du bidonville. J’avais cet élan, cette envie d’aller vers les autres. Quand j’étais encore à l’école Anatole-France, j’étais à peu près le seul à avoir un copain français. Sinon, le reste du temps, ça passait par des bagarres à la sortie. Durant cette période les rapports entre les Français et ceux qui habitaient au bidonville étaient rudes, ça ne se mélangeait pas. Dans la classe non plus d’ailleurs : les petites têtes blondes devant, les Portugais et les Espagnols au milieu et, au fond, les petits comme nous avec la boue sur les chaussures. Les familles françaises habitaient dans la zone pavillonnaire, de l’autre côté de l’avenue de la République. Parmi ces familles, on avait quand même quelques amis. Je me souviens des Letertre, qui avaient une petite maison qui longeait le bidonville… mais c’est tout. Pour le reste, on était exclus. Les Français ne voulaient pas se mélanger. Dès qu’ils nous voyaient, ils nous disaient : « Je parle pas avec un Arabe, il a un couteau dans la poche » ou encore « C’est des voleurs… » Des clichés comme ça, on en entendait à longueur de journée. Mais moi, quand même, j’avais ce copain. Sa famille m’avait ouvert la porte alors que son père était militaire !
Comme beaucoup, vous quittez rapidement l’école…
« Ça ne se mélangeait pas. Dans la classe non plus : les petites têtes blondes devant, les Portugais et les Espagnols au milieu et, au fond, les petits comme nous avec la boue sur les chaussures. »
Vers 1968–69, j’ai arrêté l’école. Mon père n’arrêtait pas de faire des allers-retours entre le travail et le chômage. J’ai trouvé un travail pour aider un peu ma famille à la papeterie de la Seine. Ça a duré six mois. Je regagnais l’estime de la communauté avec ce travail mais c’était assommant, je n’en ai vite plus voulu. C’était un peu tendu, il commençait à y avoir plus de problèmes de chômage. Mon père était dans le bâtiment mais il ne trouvait plus de poste. J’ai essayé de le faire engager à la papeterie mais il n’y est pas resté.
Quelles étaient les conditions de travail et les relations avec ce monde-là — notamment avec les communistes —, du point de vue des immigrés ?
Les rapports entre Français et immigrés n’existaient que dans le travail : ils n’acceptaient de se fréquenter que quand ils allaient bosser. Mais il y avait déjà des tensions. « L’immigré qui vient voler le travail du Français », tout ça. Les communistes, c’est dur à dire, mais ils nous voyaient d’un mauvais œil. Nos parents n’étaient pas aussi politisés, ils n’avaient aucune notion de la grève. Pour eux, il fallait travailler. Du coup, ils étaient très mal vus par les ouvriers français qui les considéraient comme des briseurs de grève… C’est ce qu’ils disaient d’ailleurs : « Les immigrés ne participent pas. » Comme si on n’était pas de leur classe ! Pour eux, on n’appartenait pas à leur monde. Nos parents, nous, on était des gens qui venaient faire leur boulot à leur place. Point à la ligne. Moi, là où j’ai travaillé, à Flins, c’était la CGT qui régnait en maître, c’étaient eux qui dirigeaient, qui donnaient les ordres. Il n’y avait pas de représentants de la communauté ouvrière maghrébine ou immigrée, ça n’existait pas. Nos parents non plus n’avaient pas de relations avec le parti communiste, ou que rarement. D’ailleurs, on n’avait aucune idée de ce qu’était le PC, le PS. On ne les voyait qu’à travers les affiches pour les élections, avec la tête de Barbet, tout ça. Je savais que le Parti communiste existait parce qu’il y avait Georges Marchais, bien sûr. Il nous faisait rire des fois quand on le voyait à la télé, avec sa manière de parler. Mais rien d’autre. Aucun de nous n’avait vraiment une vision claire, une idée de ce qu’était le PC. Finalement, le PC, à cette époque, c’était la mairie. Et la mairie, franchement, elle nous mettait des bâtons dans les roues dès qu’on essayait quelque chose, comme avoir accès à l’eau. Sur l’ensemble des bidonvilles à Nanterre, il n’y avait que la fontaine du bidonville de la Folie à cette époque. Du pont de Rouen où j’habitais, on marchait près de quarante minutes pour simplement ramener l’eau chez nous
[Élie Kagan, « Usine Renault de Flins, première fête de Lutte ouvrière : concert de Claude Nougaro », 31 mai 1971 | Collection de la bibliothèque La contemporaine]
C’est à cette période que naissent les premiers mouvements étudiants de Nanterre. Est-ce que ces milieux ont pu interagir, se croiser ?
Il faut savoir qu’avant, l’université, c’était une zone interdite pour nous. On était petits, en pleine guerre d’Algérie, avec la police, l’OAS… Imaginez traverser cette enceinte du vieux camp d’aviation militaire sur des kilomètres, sans aucune issue. La nuit, on avait très peur. Nos parents nous interdisaient d’y aller. Nos parents, la mairie, les anciens, mais aussi les grands frères, qui ont pris la suite des anciens. Tous essayaient de nous cadrer. À ce moment-là, pour moi, clairement, le bidonville, c’était la prison. Une cellule à ciel ouvert où on se retrouvait tous ensemble enfermés. J’avais le sentiment que je n’avais aucune échappatoire, ma vie était un enclos. À part les quelques bandes de loubards, les Blousons noirs qui étaient un peu les anarchistes de cette période, il n’y avait aucune raison de se croiser avec les Français. Par conséquent, le reste du temps, on vivait en communauté, refermée, en cercle, de manière tribale. C’était tout tracé, je devais suivre le chemin : épouser une femme arabe, faire des enfants et travailler. À l’époque, dans le bidonville, il n’y avait qu’un seul homme qui vivait avec une Bretonne, Aïcha. Elle avait changé de prénom en arrivant là. C’était la seule, on n’imaginait pas pouvoir vivre avec une Française, qu’on pouvait sortir ensemble. C’était un peu comme avec les Noirs aux États-Unis, la ségrégation : une Blanche ne marchera jamais avec un Noir. C’étaient des mondes qui se faisaient face, avec le quartier pavillonnaire des Français d’un côté, les bidonvilles de l’autre. Le bidonville de la Folie, celui des Pâquerettes — à l’époque on l’appelait Tartarins — et jusqu’au bidonville de la rue des Prés, près des papeteries, et celui du pont de Rouen, sur les bords de Seine : tout ça faisait vraiment un cercle autour de l’université. Il y avait comme une frontière physique entre ces deux mondes — trois mondes devrais-je dire, avec l’université.
« C’était un peu comme avec les Noirs aux États-Unis, la ségrégation : une Blanche ne marchera jamais avec un Noir. »
Mais un jour, Mustapha, un des habitants du bidonville, est revenu de Paris tout remué : « Il y a les Français qui se battent entre eux. Il faut plus sortir du bidonville ! C’est la terreur dehors ! » Quand tu connais la tragédie algérienne, pour eux, ce moment, c’était un peu comme revivre la guerre. Mais avant, c’étaient des Algériens contre des Français ; là, c’étaient des Français entre eux… Nos parents ne comprenaient plus rien : « On ne sait pas ce qui se passe, il vaut mieux rester à l’abri. » Et c’est à ce moment-là que, d’un coup, les murs qui séparaient le bidonville de l’université sont tombés. C’était un peu comme avec le mur de Berlin : il y a eu une ouverture. On est arrivés avec quelques jeunes et on a fait un tas de rencontres. On s’est rendu compte que les étudiants n’avaient pas du tout les mêmes préjugés envers nous que les autres Français de Nanterre. Là, à la fac, d’un coup, c’était très différent. Ils t’accueillaient, ils te parlaient. Ce qui était impossible auparavant est devenu possible. Mai 68, ça a été marquant pour moi, c’était un peu comme un mirage, c’était la liberté. Ça m’a vraiment permis de m’ouvrir… L’université, c’était comme s’échapper.
Qu’est ce qui vous a le plus marqué ?
Les concerts de jazz, les Black Panthers, Jim Morrison… Toute cette culture n’existait pas dans le bidonville. Nous, on avait Rapat, les danses allaoui… C’était la culture arabe, les musiques arabes. Et nos parents n’étaient pas instruits, mon père ne savait pas lire. Du coup notre culture était souvent réduite à ce que les parents savaient déjà, ou à ce que les anciens leur disaient. Il y avait ceux qu’on appelait les marabouts. Ils connaissaient bien le Coran, ils détenaient la parole et avaient une capacité de jouer avec les mots, le langage. Leur parole était sacrée, on ne pouvait pas la remettre en cause. On n’avait pas les capacités, on ne maîtrisait pas la langue arabe, donc pour nos parents, c’était « Il a dit », « Il a dit »… Et quand ils disaient « Il a dit », il fallait justement ne plus rien dire et se taire ! En face, d’un coup, l’université ouvre, avec la musique, le jazz, tout ça… Les étudiants, eux, avaient accès aux livres. Ils venaient, ils nous mettaient parfois devant nos contradictions : « Ça se passe comme ça, faut pas croire… » Tout une autre culture est venue s’ajouter à la nôtre. Avant, j’avais une vision de la culture française qui était celle de l’école, celle de « Nos ancêtres les Gaulois », que j’avais toujours refusée. Il y avait vraiment une fracture entre les deux cultures. Et quand j’ai découvert ces étudiants, ce n’était plus du tout cette vision. Ça s’ouvrait, ça se rencontrait.
[Élie Kagan, « Manifestation à l'université de Nanterre et manifestation de l'UNEF et du SNESup dans la cour de la Sorbonne », 2 et 3 mai 1968 | Collection de la bibliothèque La contemporaine
]
Comment ?
Ces rencontres, elles se sont nouées quand il se passait quelque chose, autour du bordel. Avant 68 déjà, il y avait des échauffourées, des bagarres à l’université. Et moi je faisais partie de ceux qui osaient déjà un peu entrer à l’université. Je participais aux bagarres. C’est comme ça que ça s’est construit, sans avoir ni projet ni rien du tout. Jacques Barda, l’ancien compagnon d’Annette Lévy, qui venait de l’École des Beaux-Arts, est arrivé un jour au bidonville un peu après 1968. On avait ce problème d’approvisionnement en eau et il voulait percer la canalisation pour la faire dériver jusqu’au bidonville ! C’est comme ça qu’on s’est croisés et c’est de là que c’est parti. Jacques, c’était plutôt une sorte de recruteur de Vive la révolution [VLR], il cherchait des personnes qui avaient du bagou. À l’époque, il y avait deux groupuscules qui étaient un peu rivaux. Il y avait VLR qui était plus du côté festif et la Gauche Prolétarienne [GP] qui était plutôt très carrée. Moi j’ai vite choisi VLR pour ce côté spontané, c’est ce que j’aimais. Je me disais : vivre vite et mourir jeune. Je ne voulais pas sortir du bidonville pour retrouver ce côté très militaire et fermé.
« Je me disais : vivre vite et mourir jeune. Je ne voulais pas sortir du bidonville pour retrouver ce côté très militaire et fermé. »
Il y avait aussi un groupe à l’intérieur de l’université avec des Martiniquais, dont Roland Junod — un étudiant du Jura suisse, mon copain —, qui avait appris à jouer des percussions et faisait de la philo. Les copains avaient introduit la musique antillaise ; Roland, lui, c’était plutôt jazzy ; en fréquentant VLR et le Front de libération de la jeunesse [FLJ], la pop est entrée dans le jeu. Ça se passait plutôt en extérieur, ici, sur place, à Nanterre. On appelait ça des trucs sauvages, la France sauvage. On se retrouvait avec des bouteilles, un bout de shit et on faisait la fête. Des fois, à l’université, des gars mettaient de la musique à la fenêtre d’une chambre, alors chacun ramenait quelque chose et c’était parti ! Ça nous faisait la soirée. On finissait le soir avec de grands feux vers la résidence à l’université et quand on avait un peu trop bu, on se retrouvait sur l’île. Ça sortait les instruments, les tambours, on recréait un peu nos univers imaginaires, la savane, le bled. C’est de là qu’est venue la musique… C’était les débuts de Bob Dylan, ça chantait du Brassens. Ça bougeait entre l’université et des bâtiments des bidonvilles. Aux Marguerites, il y avait des appartements où on se retrouvait avec les gens de VLR. On se retrouvait à cinq ou six quand on descendait pour les manifs. Il y avait Khetib, Alain… Ah, Alain ! À l’époque on l’appelait pas comme ça, on l’appelait Khekhet’ ! Je n’ai su qu’après qu’il était mort en prison… De cette époque, j’ai gardé beaucoup de liens : avec Richard Deshayes, du FLJ, avec Henri Leclerc, l’avocat, Yann Chouque, Roland Junot, des amis qui habitaient Nanterre. Certaines relations sont restées, d’autres se sont brisées tout de suite. Mais tout ça, ce moment d’ouverture, ça s’est vite refermé.
Vous décrivez assez durement des formes d’instrumentalisation et un certain paternalisme des « gauchistes », notamment au sein du premier Comité Palestine…
Oui. À Nanterre, tu avais peu de choix à cette période : la communauté, l’université, quelques bâtiments où ça bougeait un peu comme aux Marguerites et le Comité Palestine de Gilbert Mury, qui se trouvait un peu plus loin, au quartier du Chemin-de‑l’Île. Il recrutait les jeunes Maghrébins des alentours. Là, on était plusieurs de la même bande à s’y retrouver, un peu fiers de retrouver dans la cause palestinienne celle de la reconnaissance pour l’indépendance des anciens. Mais ça a été vite faussé, moins la cause que le soutien. Dès qu’on a tenté de parler des conditions de vie dans les cités de transit et dans les bidonvilles, ça coinçait. Et puis Gilbert Mury, c’était déjà un ancêtre, le vieux modèle du PCF dont il avait été exclu, mais sans pouvoir ni force. Il régnait sur sa troupe avec son garde du corps, Messaoud, un agent du FLN et de l’Amicale des Algériens. On est vite allés voir ailleurs. VLR m’a attiré par son aspect festif, les rencontres, je l’ai dit ; là, devant ce cadre aussi rigide qu’au bidonville, on s’est tirés.
[Élie Kagan, « Comités Palestine à la Mutualité, avec Gilbert Mury : An 5 de la révolution armée palestinienne, 14 janvier 1970 | Collection de la bibliothèque La contemporaine]
C’est à cette époque, durant les années 1970, qu’une politique de chantage à l’expulsion se met en place pour les immigrés…
Avec le nouveau président de l’université, René Rémond, les portes ont commencé à se refermer. Il décidait de qui entrait et de qui sortait. Dans le bidonville c’était pareil : on commençait à faire le tri entre les familles. Celles qui n’étaient pas « bonnes », qui étaient là au départ du mouvement. Elles ont rapidement été expulsées. Que des immigrés plutôt de la jeune génération commencent à se politiser, c’était mal vu, ça dérangeait. L’expulsion renvoyait la patate chaude de l’après 1968 aux Algériens et ils devaient se débrouiller avec. C’était la période où Marcellin et Pleven expulsaient facilement. Ce que je n’ai pas décrit dans mon livre, c’est l’Amicale des Algériens. Elle a eu un rôle dans cette fermeture. Tous ces jeunes Algériens qui venaient à l’université devenaient problématiques pour elle, pour ses rapports avec le consulat. L’idée qui se développait était très claire : « Attends ! Si tous ces jeunes, à un moment, débarquent chez nous, ça va être le bordel ! » Ils s’inquiétaient. Donc, à un moment, il y a une concordance, une coordination même, autour de l’idée selon laquelle « Il faut rétablir un peu d’ordre là-dedans »… Il ne faut pas oublier qu’à cette époque, les policiers venaient, ciblaient des gens, nous foutaient des claques sans raison, mettaient en œuvre ce chantage à l’expulsion. La police et nous, on n’était pas copains du tout. À cette période, je suis vraiment parti en révolte contre le système, je voulais tout casser. Le gauchisme m’a un peu permis d’exprimer toute cette rage accumulée. Je faisais ce que je voulais. C’était : « On verra ce qu’ils feront. » Je commençais à moins traîner au bidonville.
Puis cette coercition est passée à une répression policière violente…
« Ce jour-là, on avait décidé avec des membres de la GP d’utiliser les premières rangées comme boucliers et de bazarder un paquet de cocktails Molotov. »
À ce moment-là, il y a eu Richard. On lui a tiré dessus. C’était un tir tendu de grenade lacrymogène lors d’une manifestation à Paris. Là tu as un copain qui est au sol, tu peux pas laisser passer ça. Je me rappelle qu’on avait eu une réunion à la Maison peinte [pavillon prêté par la Cimade, près des Pâquerettes, où se réunissaient des militants immigrés, ndlr] avec les militants de VLR : tous prônaient la révolution mais, d’un coup, ils ne voulaient plus aller manifester, ils ne voulaient plus continuer. Ils disaient : « On peut rien faire… » Richard, à qui on avait crevé un œil, c’était tant pis pour lui ! Ça m’a choqué. Richard, je l’aimais, c’était un ami, un frère. Quand j’étais dans la merde, c’est lui qui m’a aidé. J’ai trouvé injuste ce qui lui est arrivé. À ce moment-là, il y a eu comme une fracture avec VLR. Je me suis dit que ça n’est pas avec ces gens-là que le changement se ferait. Je ne suis plus vraiment revenu à la Maison peinte après ça. Je me suis retiré, j’avais l’impression de ne plus faire partie de cette communauté à laquelle je tenais. Cette histoire m’avait vraiment abattu.
Il y a pourtant eu le Palais des sports où une grosse manifestation anti-policiers était prévue. On a eu une baston pas possible avec la police. Nous, on est arrivés avec ce groupe très informel que VLR utilisait en manif. Un groupe qui venait d’Argenteuil, des Marguerites et qui était très violent. Ce jour-là, on avait décidé avec des membres de la GP d’utiliser les premières rangées comme boucliers et de bazarder un paquet de cocktails Molotov. La police ne s’y attendait pas du tout. Il y a eu une répression très violente. Dès qu’ils ont compris qu’il y avait une volonté de faire mal, ils ont sorti leur brigade d’intervention avec les motos [le peloton des voltigeurs motoportés ou motorisés (PVM), ancêtres des Brigades de répression de l’action violente motorisée (BRAV‑M) créées en 2019, ndlr], une brigade qui a été créée juste après que Richard ait été blessé. Là, on a senti que le vent était en train de tourner.
[Élie Kagan, « Le 17 octobre 1961 : métro Solférino », 17 octobre 1961 / « Manifestations contre les violences du 17 octobre 1961 et contre la guerre d'Algérie : le PSU à la place Clichy et à la place Maubert », 1er avril 1961 | Collection de la bibliothèque La contemporaine]
Ça commençait à être très, très violent. Le nouveau contingent policier qui arrivait avait clairement le champ libre. Je me souviens qu’on se faisait contrôler sans même savoir pourquoi, des dizaines de fois, toutes les trois minutes, qu’on nous tutoyait : « Qu’est-ce que tu fais là le bougnoule ? » Un degré de plus avait été franchi. Quand j’ai été arrêté, à la préfecture, on me mettait des coups de Bottin, ça ne laissait pas de traces… Tu sentais qu’on avait laissé libre cours à leurs pratiques, qu’ils savaient qu’ils ne seraient pas inquiétés et qu’ils pouvaient y aller. Et puis, ils devaient penser qu’on ne porterait pas plainte. La police n’avait plus du tout la même manière d’aborder les manifs qu’avant. Les groupuscules non plus. La GP était déjà dans l’idée de passer dans la clandestinité pour éviter cette répression plus sauvage. Moi je me suis fait avoir à l’université. Un gars m’avait filé un bout de shit. En sortant du restaurant universitaire, il y avait des flics tout autour de nous. Ils ont embarqué Nordine et Madjid. J’ai compris que c’était un coup monté.
Après cette ouverture, ça s’est refermé violemment.
« Tu te dis que dans ton propre pays, t’es devenu immigré par la force des choses. »
Quand je suis sorti de prison, j’avais rejoint Richard Deshayes. Parce que, quand VLR est arrivé en bout de course, lui avait créé le Front de libération des jeunes, avec son journal Tout. À cette époque, moi, je naviguais entre le FLJ et la cité d’urgence des Marguerites, je naviguais entre les lignes, d’un côté et de l’autre. J’ai gardé longtemps un lien avec mes parents qui habitaient à la cité des Prés, vers les Marguerites, vers Bezons. Et puis je suis parti. Je me sentais complètement déclassé — la prison fait le vide. Tu n’as plus que quelques amis, j’avais plus que Richard Deshayes, Françoise et Danièle que je connaissais de la fac. Je me suis rendu compte que ça avait été une période de liberté où l’on pouvait tout faire et que c’était retombé — la grande descente. Ça n’était même pas une désillusion, tu tombais de si haut ! Tu te retrouvais pratiquement tout seul, et tu devais te démerder avec ça. C’était très dur. Pour beaucoup. Et moi, je me suis retrouvé seul dans le circuit, je devais agir et ne plus compter sur personne.
Et c’est là que le « nous » est revenu, le « nous » de la communauté, celui qui te remet dans le circuit, celui de tous les jeunes immigrés qui sont restés à Nanterre et qui y sont encore. Ce « nous », c’était un peu le retour à la culture algérienne, maghrébine, de l’immigration… Cette période, c’est celle où je revenais souvent à la cité, mais ça n’a pas duré très longtemps. Avec les amis du bidonville, on n’avait pratiquement plus le même langage, la même vision de « nous », de nos vies. C’était très dur comme sentiment, je perdais beaucoup d’amis d’enfance. Et lors de ma deuxième arrestation, ma famille a été expulsée. Je l’ai appris depuis la prison. Mon petit frère, Hocine, a été le plus marqué. Il était en apprentissage ici, il a perdu tous ses amis. Il a dû réapprendre tout là-bas, à commencer par l’arabe. Dans mon livre je parle du « pays », je dis « enAlgérie », je décris comment serait pour moi « ce retour ». Mais ce retour est une illusion, c’est un rêve : c’est le mythe du retour. En fait je n’y suis retourné que bien plus tard. J’avais fui en Suisse. De retour au bled, on nous appelait « les immigrés ». Tu te dis que dans ton propre pays, t’es devenu immigré par la force des choses. Le seul truc intéressant pour eux, ce sont les devises qui arrivent avec nous. On contribue, comme à l’époque de la guerre et de la Fédération de France du FLN.
[Élie Kagan, « Bidonvilles de Nanterre », 21 octobre 1961 | Collection de la bibliothèque La contemporaine]
C’est vrai que toute cette période, ça a été très dur pour moi. C’est aussi pour ça que j’ai voulu la coucher par écrit ensuite. Ça a été salvateur, finalement, quand je regarde les choses maintenant. D’un coup j’ai pris conscience de cette époque entre le bidonville, l’université, la prison. Durant cette période, j’étais visé par un décret d’expulsion. J’ai passé une année en clandestinité. Ce sont les réseaux des amis de la fac qui m’ont planqués. Je suis d’abord allé à Paris avec Richard Deshayes, ensuite à Toulouse chez un professeur de l’Arsenal, et puis en Bretagne, à Lannilis, dans l’Aber Wrac’h, chez Yves Gourves, qui était un des douze membres qui avaient fait sauter la préfecture de Rennes, pour le Front de libération de la Bretagne. Et après, Henri Leclerc et Yann Chouque m’ont proposé l’Espagne pour m’exiler, et puis le Brésil. Mais qu’est-ce que j’allais faire au Brésil en pleine dictature militaire, et en Espagne avec Franco ? Au dernier moment, Leclerc il dit : « Ah ! Il y a une possibilité pour la Suisse. » Ça devait être en 1970–71, ou en 72. Et c’est comme ça que je me suis reconstruit à Genève. J’ai eu une autre vie. Je me suis refait des amis, qui m’ont aussi aidé dans cette route. C’est là que j’ai rencontré ma femme, avec qui j’ai écrit le livre.
Pouvez-vous justement nous parler de la genèse de ce livre, La Menthe sauvage ?
« J’ai ressenti le besoin d’apporter cette pierre à l’édifice. Ce qui a été écrit était vu exclusivement de l’extérieur. »
Finalement, si Jacques n’était pas venu au bidonville pour percer une canalisation, si leur révolte à eux en tant que jeunes n’était pas arrivée à nous, si le mur n’était pas tombé, si je n’avais pas participé à tous ces trucs, y compris les plus violents, il n’y aurait peut-être pas eu tout ça. La Menthe sauvage, au début, c’était surtout pour sortir tout ça, cette période difficile à Nanterre. Pour l’expurger. Ensuite ça a été aussi pour mes filles, qui ont grandi ici, pour qu’elles comprennent d’où je venais, ce que j’avais vécu. Décrire ma trajectoire. Parce qu’à force de me l’entendre dire, je ressentais que mon parcours était un peu particulier, alors j’ai voulu laisser une trace, témoigner, ne pas oublier. C’était aussi une manière de resituer l’histoire des bidonvilles, de les décrire enfin de l’intérieur. Même Mehdi Charef avec Le Thé au harem d’Archimède, il ne parlait pas des bidonvilles. Ou bien je voyais passer des trucs où on racontait n’importe quoi ! Je me disais : « C’est pas possible, il faut faire quelque chose. »
D’où cette phrase d’introduction de Magressi : « On en a marre de voir l’Histoire écrite par d’autres, on est mûr pour l’écrire nous-mêmes. »
Oui, c’est parti de là. À force de voir des choses qui n’étaient pas vraies, ou largement faussées, j’ai ressenti le besoin d’apporter cette pierre à l’édifice. Ce qui a été écrit était vu exclusivement de l’extérieur. Il y a bien celles et ceux qui avaient milité, comme Monique Hervo et son livre Bidonvilles : l’enlisement, publié chez Maspero. Mais c’était surtout des entretiens. Et puis, à cette période, il y avait plein de petites autobiographies de jeunes qui étaient publiées mais les éditeurs, ça les arrangeait bien, parce que ce style, ça leur permettait de réécrire beaucoup. Souvent, c’étaient des jeunes qui n’arrivaient pas à bien écrire. Le livre a failli être publié au Seuil. C’était un ancien mao, Olivier Rolin, qui me l’avait demandé au départ. Mais ils l’ont refusé finalement, on m’a dit que le livre était trop sombre, ils auraient aimé des aspects positifs, plus joyeux, pour l’avenir. Ils voulaient réécrire, justement, et moi je ne voulais pas lisser. Pourtant, à cette époque, j’avais quand même une certaine pudeur, je n’ai pas tout dit… Il y a certaines choses vécues, pour moi intolérables, que je n’ai pas décrites. Et puis finalement le livre a été refusé de nouveau : « On a dépassé notre quota de récits sur l’immigration », m’ont-ils dit !
Photographie de bannière : Élie Kagan, « Bidonvilles de Nanterre », 21 octobre 1961 | Collection de la bibliothèque La contemporaine Photographie de vignette : émission Céline, ses livres
Brigade créée en 1961, faisant partie du dispositif répressif pour éviter le développement de bidonvilles et les protestations lors des démantèlements [ndlr].↑
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Publié le 29 mars 2023 dans Antiracisme, Littérature par Ballast
Le maire socialiste d'Évian-les-Bains Camille Blanc) devant le Palais des Fêtes d'Evian-les-Bains, le 23 mars 1961, quelques jours avant son assassinat par l'Organisation Armée Secrète (OAS) le 31 mars 1961.
Accords d'Evian : une "mémoire discrète"
62 ans plus tard
Evian (France) - La ville d'Evian garde peu de traces des Accords du 18 mars 1962 ouvrant la voie à l'indépendance de l'Algérie, largement occultés dans les mémoires locales par l'assassinat du maire, tué dans un attentat avant même l'ouverture des négociations.
31 mars 1961, "flash" de l'AFP: "M. Camille Blanc, maire d'Evian, est mort des suites de ses blessures". Deux "puissantes charges de plastic" ont éclaté "à 02H35", "à 15 secondes d'intervalle", dans l'impasse séparant "la mairie de l'hôtel Beau Rivage, propriété et résidence de M. Blanc".
Socialiste, grand résistant, ce militant de la paix avait oeuvré pour accueillir dans sa ville les pourparlers qui déboucheront un an plus tard sur un cessez-le-feu destiné à mettre fin à la guerre d'Algérie.
L'élégante cité thermale est sous le choc. "C'était un coeur d'or", pleurent les habitants.
Aujourd'hui, que reste-t-il ? « Rien ».
Les Evianais ont décidé de tourner la page après l'assassinat", d'autant que dans cette ville d'eau proche de la Suisse, les Accords ont "été associés à deux saisons touristiques catastrophiques en 1962 et 1963", résume l'ancien adjoint municipal PS Serge Dupessey, 78 ans.
"Il n'y a pas d'endroit", pas de lieu de commémoration, car "on sent encore cette blessure" de l'assassinat et la guerre d'Algérie demeure "un épisode sensible", décrypte la maire d'Evian Josiane Lei (DVD).
L'hôtel Beau Rivage est aujourd'hui à l'abandon.
Sur sa façade décrépie, une plaque rend hommage au maire assassiné. Sans mention de l'implication de l'OAS, organisation clandestine opposée à l'indépendance algérienne.
- "Guerre civile" -
Les visites guidées de l'Office du tourisme font halte ici, ainsi qu'à l'hôtel de ville contigu, ancienne résidence d'été somptueuse des frères Lumière, les inventeurs du cinéma.
Une verrière soufflée par l'attentat n'a pas été refaite à l'identique "pour précisément rappeler ce drame", explique Frédérique Alléon, responsable de l'Office.
Les visites guidées excluent l'ex-hôtel du Parc, plus excentré, où les délégations du gouvernement français et du FLN discutèrent pendant des mois, sous haute surveillance.
L'établissement Art-déco dominant le lac Léman est devenu une résidence privée, le "salon inondé de soleil" où furent conclus les Accords, comme le racontait l'envoyé spécial de l'AFP le 18 mars 1962, a été transformé.
"On a voulu accompagner notre circuit historique jusqu'à l'entrée du parc" de l'ancien palace, mais habitants et résidents "ont eu du mal à accepter", explique la maire d'Evian.
Serge Dupessey se souvient aussi que "c'est un Evianais de l'OAS qui a assassiné, avec des complices évianais" et "que de la famille de l'assassin habite encore ici". Ce qui selon lui, a pu entretenir une "atmosphère de guerre civile".
Aussi, ses efforts pour convaincre au début des années 1990 l'ancien maire Henri Buet de "faire quelque chose" en mémoire des accords sont-ils restés vains.
Même refus en 2011 d'un autre maire, Marc Francina, de baptiser une rue du nom des Accords du 18 mars.
Et lorsque, pour le 50e anniversaire, la société d'histoire savoisienne La Salésienne réunit des universitaires au Palais des Congrès, "des anciens de l'OAS, venus avec un cercueil, manifestent devant", raconte son président Claude Mégevand.
Un autre témoignage
Camille Blanc, maire socialiste (SFIO) d'Évian-les-Bains, surnommé « l’homme des congrès », était un pacifiste convaincu qui œuvrait pour la paix en Algérie. Issu d’une famille de maraîchers, dont il avait gardé la sagesse et le bon sens paysan, il fut résistant durant la guerre 1939-1945, arrêté et torturé, il ne pouvait que comprendre ce que subissait les Algériens. Il reçu la médaille de la Résistance et la médaille de la Reconnaissance française à la libération. D'abord cafetier à l’Eden Bar, propriété de son épouse Maria-Gabrielle Pertuiset, qui fut le lieu de rencontre le plus prisé de l’époque. Il devient ensuite hôtelier au Beau-Rivage, l'hôtel qui jouxtait la mairie. Ses qualités de combattant, sa gentillesse et sa simplicité lui valurent d’être élu maire successivement en 1945, 1947, 1953 et 1959, il gagna à chaque fois avec une confortable majorité. Printemps 1961, Evian se préparait à accueillir les délégations françaises et algériennes qui négociaient en secret les conditions du cessez-le-feu d’une guerre qui ne disait pas son nom.
Dans la nuit du 30 au 31 mars 1961, vers 2h30 heures du matin, Camille Blanc entend une explosion, sa voiture vient de sauter, il s'approche de la fenêtre de sa chambre sans imaginer que la folie de l'OAS lui donne un rendez-vous macabre. Un engin explosif lui saute à la figure, une charge avait été placée sous sa fenêtre. Sa femme est légèrement blessée par les éclats de verre, son fils est indemne. L'explosion a réveillé la ville, les fenêtres s’éclairent une à une, la ville est pétrifiée. Très vite l'information circule "c’est un attentat. Le maire était visé, il est blessé".
Blessé au cou et atteint gravement à la tête, Camille Blanc est transporté à l'hôpital. Le matin du 31 mars 1962, la France apprend sa mort à 49 ans. Il voulait la paix en Algérie, il l’a payée de sa vie car les colons d'Algérie et le patronat français ne voulaient pas perdre leur poule aux œufs d'or. L'OAS se serait chargé de la basse besogne. Abrité derrière l'organisation terroriste, personne n'imagine que des hommes, et des femmes, dit respectables, finançaient des attentats et commanditaient des assassinats, directement et parfois par des voies détournées. Encore aujourd'hui, seul un murmure ose dire cette horrible vérité, parce que leur capacité de nuisances n'est plus à démontrer.
Qui a pu avoir l'idée de cet attentat, plusieurs hypothèses ont été envisagées par le commissaire Pouzol en charge de l'enquête. L'ordre venait-il de la direction de l’O.A.S. ? Le policier ne le croit pas, Lagaillarde venait de passer un accord avec Salan. Les actions O.A.S. en métropole n'auraient débuté qu'après l'arrivée de l'ex-capitaine Sergent et de l'ex-lieutenant Godot. Mais grâce à Georges Fleury, on apprendra, quelques années plus tard, que le meurtre de Camille Blanc était à mettre sur le compte des colons d'Oran qui avaient organisé la campagne contre les accords d'Evian.
Les poseurs des bombes ne sont arrêtés qu'en juin 1966. Pierre Fenoglio est un ancien d'Indochine, proche de l'extrême droite. Il reconnaît avoir placé les explosifs tout en niant l'intention de tuer le maire d'Evian. Paul Bianchi, de sa retraite allemande, écrit au juge d'instruction de la Cour de sûreté de l'Etat, après l'arrestation de Fenoglio, pour l'informer qu'il n'avait donné qu'une seule consigne : saborder deux des piliers qui soutiennent le ponton du débarcadère d'Evian sur le lac Léman, afin de signifier que les partisans de l'Algérie française n'admettraient pas qu'une délégation du G.P.R.A. soit reçue en France pour des négociations. Fenoglio sans nier la consigne initiale, affirme que Bianchi avait ajouté que si cette mission ne pouvait être accomplie, le plastic serait alors déposé à la mairie d'Evian ou sur les fenêtres de l'hôtel Beau Rivage, propriété du maire et lieu de son domicile. Pour Pierre Fenoglio, le dépôt du plastic au débarcadère a été contrarié par la présence d'une voiture qui semblait appartenir à la police. C'est pourquoi il renonça à fixer ses charges sous le ponton ainsi qu'à la mairie, car il lui aurait fallu monter sur la terrasse, d'où il pouvait être vu par les occupants de cette voiture de police. A l'hôtel Beau Rivage, il était à l'abri de tout regard, la fenêtre sur laquelle il déposa l'engin donnait sur une impasse. Toute la France et même l'Algérie savait que Camille Blanc était menacé, aucune protection n'était présente pour assurer sa sécurité. On peut s'en étonner car si Fenoglio avait repéré cette impasse, les services de sécurité ont dû aussi la remarquer.
En 1967 au procès, l'accusation, soutenue par l'avocat général Pierre Aquitton, ne croit guère aux explications de Fenoglio. Elle pense que le seul objectif était le maire d'Evian, pour cela elle se fonde sur différents éléments. Elle note que dès que fut connu le choix de la ville d'Evian pour les premiers pourparlers entre la France et le G.P.R.A., la presse d'extrême droite déclencha une violente campagne contre le maire d'Evian. L’Echo Dimanche d’Oran affirmait que celui-ci ne se contentait, pas de mettre sa ville à la disposition des organisateurs, mais encore qu'il se réjouissait d'accueillir les délégués du G.P.R.A., qu'il considérait cela " comme un festival ", qu'il avait même commandé en Hollande des milliers de tulipes, etc. Cette presse sans foi ni loi a véritablement contribué à déclencher la haine contre Camille Blanc. Né à Marseille comme Fenoglio, Pierre Lafond fut député oranais. Il créa l’Écho Dimanche Oran en 1948, il assura la présidence du syndicat des quotidiens jusqu’en 1962. Le 19 septembre 1962, deux jours après la nationalisation par le gouvernement algérien de trois journaux : la Dépêche d'Algérie, la Dépêche de Constantine et l'Écho d'Oran, Claude Estier publiait dans Libération un article intitulé : "Une mesure justifiée". On y lit : "A-t-on oublié ce que furent ces organes avant juillet 1962 ? A-t-on oublié comment ils soutinrent sans défaillance, pendant des années, tous les activistes de l'Algérie française", comment ils applaudirent aux ratonnades et aux ratissages des paras de Massu?". Pierre Lafond resta en Algérie jusqu'à la nationalisation de L'Écho d'Oran en 1963. Il travailla pour les éditions Robert Lafond de 1964 jusqu'en 1978, Robert était son frère.
Paul Bianchi, vendeur d'aspirateur dans la région d'Annecy, est désigné comme le donneur d'ordre du meurtre de Camille Blanc. Il est en Allemagne au moment du procès, il est condamné par défaut à la peine de mort. Tous les autres accusés sont frappés de peines inférieures à celles qui avaient été demandées par le réquisitoire. Pierre Fenoglio, qui déposa les charges de plastic et les fit exploser, prend vingt ans de réclusion criminelle alors que la peine perpétuelle avait été requise. Un an plus tard, en juin 1968, Fenoglio fait partie d'une liste de prisonniers graciés parmi lesquels figure aussi l'ex-général Salan. Jacques Guillaumat, employé communal à Evian, écope de huit ans, le réquisitoire avait demandé vingt ans, gracié un an plus tard lui aussi. Tous les autres ont des peines avec sursis…: Laharotte, Laureau, Felber, Montessuit, Joseph Gimenez et André Pétrier. Claude Laharotte, Marcelle Montessuit, Pierre Laureau, André Petrier et sa femme, ainsi que Guy Montessuit avaient déjà bénéficié de la liberté provisoire dès 1966.
Successivement complexe thermal puis hôpital de la Croix-Rouge américaine pendant la Grande guerre, l'Hôtel du Parc restera à jamais comme le théâtre des accords d'Évian. L'Hôtel du Parc (anciennement Hôtel du Châtelet) était pourvu d'un immense terrain avec une vue grandiose sur le lac Léman. De nos jours, l'immense terrain qui descend jusqu'aux rives du lac a été livré aux spéculateurs immobiliers, repoussant ce lieu historique au second plan. Il reste un accès privé pour accéder à la bâtisse qui a conservé son charme d'antan. Mais pour le vérifier, il faut passer des barrières qui indiquent l'aspect privé du site. La plupart des riverains ignorent totalement les événements abrités par cet hôtel. Sur les lieux : pas la moindre trace des évènements qui se sont déroulés en 1961 et 1962. L'Hôtel du Parc a été reconverti en résidence d'habitation, intégrée dans un cadre architectural appelé «Complexe du Châtelet». Pas la moindre trace des «Accords d'Evian», pas même une petite plaque. Deux plaques commémoratives y font allusion - l'une est à la mairie, l'autre à l'hôpital. Comme si les spéculateurs immobiliers, et même des édiles, avaient voulu effacer l'histoire du lieu. L'Hôtel du Parc ne figure ni dans le patrimoine historique d'Evian, ni dans ses annuaires touristiques.
L'assassinat de Camille Blanc n'a donc pas été puni, bien au contraire, il a fait l'objet d'une habile occultation comme pour la plupart des autres meurtres et attentats de l'extrême-droite. Aujourd'hui cette même extrême-droite gesticule et harangue les foules exactement comme en 1954/62, sans que les pouvoirs publics ne les stoppent. Pire, la majorité des médias leur accorde de larges tribunes comme si la presse française et le gouvernement n'avaient retenu aucune leçon du passé. Il serait sans doute temps que la France affronte ses démons plutôt que de les camoufler, tout en prétendant défendre les droits de l'homme dans d'autres pays.
Les 60 ans des accords d'Evian ravivent le passé douloureux de la guerre d'Algérie
L'ancien hôtel du Parc où les accords d'Évian ont été conclus le 18 mars 1962
C'est en France, sur les rives paisibles du lac Léman, qu'a été scellé en partie le conflit entre l'armée française et les indépendantistes algériens. Les accords d'Evian, signés le 18 mars 1962, proclamaient un cessez-le-feu et ouvraient la voie à l'indépendance de l'Algérie après 132 années de colonisation et huit années d'une guerre sanglante.
Soixante et un ans plus tard, dans cette ville plantée au pied des Alpes, il ne reste pas forcément de traces de ces accords historiques : "Dans la ville d’Evian il n’y a pas d’endroit qui rappelle la signature des accords puisque ils ont été signés dans un hôtel, l’hôtel du Parc qui est maintenant un immeuble privé", explique la maire d'Aix-les-Bains, Josiane Lei. "Le seul endroit où l’on pourrait voir cette vie de 1961, c’est derrière la mairie, l’ancien hôtel où le maire Camille Blanc a été assassiné."
A l'image de l'assassinat du maire de l'époque par l'OAS (Organisation de l'Armée Secrète), ce cessez-le-feu du 18 mars puis le référendum du 8 avril 1962 instigué par le Général De Gaulle n'ont pas suffi à apaiser les tensions. Pour l'OAS, ces accords d’Evian étaient vécus comme un véritable affront et pour l'Armée de Libération Nationale (ALN) ce n'était qu'une étape vers l'indépendance de l'Algérie.
Evian, seulement une étape
"Pour nous, soldats, officiers et commandants, le 19 mars était un jour ordinaire qui ne méritait pas d'être mentionné, car nous étions toujours dans une guerre en cours. Sauf que les accords d'Evian donnaient la date du référendum - le 3 juillet - et la date de l'indépendance - le 5 juillet 1962 ", raconte Mohamed Mokrani, ancien membre de l'ALN.
Soixante ans plus tard, les accords d'Evian continuent de faire débat car le conflit a fait encore de nombreuses victimes jusqu'à l'indépendance de l'Algérie en juillet 1962.
L’Organisation Armée Secrète (OAS) avait pratiqué la politique de la terre brûlée, nous ne l’oublierons jamais…
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