Cependant que les flots exhalent leurs soupirs,
Sur les fûts brisés zigzaguent les hirondelles;
Le terrain caillouteux resplendit d'asphodèles
Qui naissent au printemps vierges de souvenirs.
Pénétrant de leur or les vagues de saphir,
Les rayons moribonds du soleil étincellent
Je rêve. Expire au loin le chant des tourterelles
Où suis-je ? A Tipaza ? Dans le pays d'Ophir ?
Le soir tombe. La nuit voilera les ruines
Mais surgit Séléné, riche en clartés divines
Bientôt donc renaîtront tous les dieux disparus,
Et le pas souverain des légions romaines,
Et, proches de la mer où chantent les sirènes,
L'ombre de Jean Grenier et l'ombre de Camus.
Jean Bogliolo
Professeur de lettres classiques au Lycée Gautier
(Jean Bogliolo écrivait Tipasa avec un Z. C'était toléré.)
Un autre poème, de Jean-Claude Xuereb :
Longtemps il écouta aux portes du silence
Les grincements du temps en bruits venus d’ailleurs
Il scruta le regard aveugle de la nuit
Au rêve égaré d’une criblure d’étoiles
Il avait depuis toujours pris rendez-vous
Aux rives du néant où bat l’éternité
Ne le pleurons pas son destin s’est accompli.
Jean-Claude Xuereb est intervenu aux Journées « Albert Camus et René Char : en commune présence », et « Audisio, Camus, Roblès, frères de soleil : leurs combats ».
Je lis à présent ces lignes qui semblent être extraites d'un magazine pour une invitation au voyage alors que je les ai trouvées au début de Noces suivi de L'été. Elles ne sont pas signées. « Tipasa, c'est à 69 kilomètres d'Alger. Une cité romaine dont ne subsistent que des vestiges envahis par la végétation des absinthes, des géraniums et des griffes-de-sorcière. Imaginez des ruines à pic sur une falaise que vient battre une eau claire, brasillant sous l’éclatante lumière méditerranéenne. Tel est le site magnifique où Albert Camus a célébré dans sa vingtième année ses "noces" avec la nature. »
Je sais bien qu'un jour j'y retournerai et que je chercherai ce que Camus n'a pas trouvé. Je serai poussé par l'esprit de tous ceux qui ne sont plus parmi nous. Je foulerai le sable de la plage de Matarès où Albert Camus allait se baigner en compagnie de José Lenzini et du sculpteur José Bénisti. Matarès où nous allions nous aussi, l'été.
A Tipasa, devant les ruines romaines, je rêvais de visiter Rome que je connais aujourd'hui et que j'aime. Envie soudaine de citer Montherlant :"Ce qui est terrible, c'est tout ce que le désir, en se retirant, fait s'écrouler. Des hommes, des pays, des arts, des civilisations, passés et présents, rentrent dans l'ombre, comme un paysage quand le soleil se cache."
Depuis que nous sommes partis, nous, les Européens et les Arabes, le soleil s'est caché. Par bonheur, le paysage de Tipasa ne s'est pas voilé complètement dans notre mémoire.
J'ai commencé à collectionner des photos de Tipasa depuis longtemps. Longtemps ? Je ne sais plus. Je cherchais des poèmes et j'essayais d'écrire quelques strophes à la gloire de Tipasa. Je faisais des vers comme on dit dans le bon peuple.
Mais toujours mécontent, je pestais contre mes courtes compositions et je murmurais qu'il y manquait la petite musique que j'entendais par exemple chez Paul Valéry.
Isabelle-Fleur me reprocha un jour de faire une fixation sur une musique abstraite :
-Si ta musique ne vient pas du premier coup, elle ne viendra jamais. Il vaut mieux que tu ranges tes stylos et tes cahiers. Et puis elle s'est installée au piano :
-Tu veux entendre la musique de Tipasa ? Moi, je sais, je sens. Ecoute !
Ses doigts ont balayé le clavier pour une improvisation et une sorte de poème symphonique est monté, qui a pris tout de suite la direction de mon cœur. La musique avait parfois des accents arabes, des accents à peine suggérés et je découvrais des côtés brillants qui indiquaient le soleil en été et à d'autres moments la mer qui avançait sans avancer. Et puis, j'ai senti un coup de vent comme dans Les jardins sous la pluie de Debussy. La musique s'est assombrie et j'ai deviné un petit orage qui déchirait le ciel. Dans le passage calmé j’ai goûté la poésie des gouttes d'eau. J'ai pensé bêtement que Camus était dans le piano. Ravissement.
C'était sublime parce qu'il y avait comme une petite musique dans la musique. Une petite musique qui semblait se superposer à la ligne principale. Je lisais Camus en transparence. Alors je l'ai suppliée de prendre un papier à musique, un crayon et d'écrire ces pages merveilleuses. Elle a haussé les épaules et a continué à jouer, à jouer . . .
J'ai crié que toutes ces notes, ces noires, ces blanches, ces croches, ces accords et la clef de sol et la clef de fa, que tout ce fatras allait lui glisser entre les doigts et qu'il n'en resterait rien. Il fallait protéger ou bien préparer une bande et enregistrer. Elle a dit que la musique, elle ne la portait pas au bout de ses doigts mais dans son cœur. Elle m'a regardé et elle a posé sa main droite sur son cœur : « Ma musique, elle vient de là ! ». Oui mais je me demandais comment elle avait pu s'imprégner de mon Tipasa au point de le faire passer dans la
http://tipasa.eu/z_tipasa/apres_camus.html
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