S’il est un moment bien oublié de l’histoire de la guerre de Libération nationale, c’est assurément l’action menée par la cellule FLN d’Es-Sénia (Oran) contre un avion d’Air France qui effectuait la liaison entre Oran et Paris.
J’exprime ici toute ma reconnaissance à Mohamed Fréha qui, il y a quelques années déjà, avait attiré mon attention sur cet événement, alors hors champ historique, personne n’en avait fait mention. En effet, ni le récit national, ni les historiens, ni les journalistes n’ont évoqué «l’explosion en plein vol d’un avion commercial d’Air France !». Mohamed FREHA est bien le seul. Dans son ouvrage J’ai fait un choix, (Editions Dar el Gharb 2019, tome 2) il lui consacre sept pages. Ses principales sources étaient la mémoire des acteurs encore en vie, celle des parents des chouhada et la presse d’Oran de l’époque, (L’Echo d’Oran en particulier). Les archives du BEA (Bureau d’enquêtes et d’analyses pour la sécurité de l’aviation civile), Fonds : Enquête sur les accidents et incidents aériens de 1931 à 1967 et plus précisément le dossier Accidents matériels de 1957 intitulé à proximité de Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), Armagnac (F-BAVH) 19 décembre 1957, conservées aux Archives nationales de France, ne sont pas encore consultables. Qu’en est-il des archives de la Gendarmerie française ? Qu’en est-il de celles de la Justice civile et militaire là-bas dont celles des Tribunaux permanents des forces armées (TFPA). Et ici ? Et chez nous ? Il reste à retrouver et travailler les minutes du procès.
C’est ainsi que le jeudi 19 décembre 1957, à 14 heures, affrété par Air France, un quadrimoteur « Armagnac SE » numéro 2010, immatriculé F-BAVH appartenant à la Société auxiliaire de gérance et transports aériens (SAGETA), avait quitté l’aéroport d’Oran-Es-Sénia pour Paris qu’il devait atteindre vers 20 heures. A 18 heures 15, il fut brusquement détourné vers Lyon alors qu’il survolait Clermont-Ferrand. Une déflagration venait de se produire à l’arrière de l’avion au niveau du compartiment toilettes. Selon le témoignage d’un passager, la vue des stewards et hôtesses de l’air, qui couraient dans l’allée centrale vers la queue de l’appareil avec des extincteurs à la main, inspira un moment d’inquiétude. Le vol se poursuivit normalement malgré une coupure d’électricité et la baisse soudaine de la température dans la cabine.
Un petit travail de recherches nous apprend que l’aéronef, l’Armagnac SE, avait une excellente réputation de robustesse. Il était le plus grand avion de transport français jamais construit à ce jour et avait la réputation d’avoir «servi à de très nombreux vols entre Paris et Saïgon (actuellement Ho-Chi-Minh-Ville) lors de la guerre d’Indochine, principalement dans le rapatriement des blessés et des prisonniers». A-t-il été repéré et choisi pour cela ?
Il n’en demeure pas moins que le commandant de bord décida alors de se poser à l’aéroport de Lyon-Bron, rapporte le journaliste du Monde (édition datée du 21 décembre 1957). Toujours selon le commandant de bord : «La robustesse légendaire de l’Armagnac nous a sauvés, car d’autres appareils dont la queue est plus fine auraient certainement souffert davantage ». Une photographie montre bien cette brèche de deux mètres carrés.
Débarqués, les passagers comprennent qu’ils ne sont pas à Orly et l’un d’entre eux remarque une « grande bâche qui recouvre le flanc droit du fuselage ». Ils apprennent qu’ils sont à Lyon et qu’il y avait eu une explosion dans l’arrière de l’avion. Ils sont tous interrogés par les enquêteurs de la police de l’Air. L’hypothèse d’un accident technique est écartée et celle d’une action (un attentat, disent-ils) du FLN s’impose, ce qui provoque l’intervention des agents du SDECE. Et pour cause, c’est bien une bombe qui avait explosé.
Mais il y avait aussi le fait que cet avion transportait 96 passagers et membres d’équipage parmi lesquels 67 étaient des militaires de tous grades, venus en France pour les fêtes de Noël. L’enquête reprend à l’aéroport d’Es-Sénia qui se trouvait, à cette époque encore, au sein d’une base de l’armée de l’Air. Elle est confiée dans un premier temps à la gendarmerie d’Es-Sénia et s’oriente vers le personnel civil algérien, femmes de ménage comprises. Mais les soupçons se portent vers les bagagistes qui étaient dans leur grande majorité des Algériens. Elle aboutit à la découverte d’une cellule FLN à Es-Sénia à laquelle appartenaient, entre autres, des bagagistes.
Dans son récit construit sur la base des témoignages, Mohamed Fréha nous donne des noms et un narratif assez détaillé de l’action de ces militants. Le chef de l’Organisation urbaine FLN d’Oran avait transmis à un membre de la cellule dormante d’Es-Sénia, un ordre du chef de Région. Ils devront exécuter «une action armée spectaculaire.» Lors d’une réunion, le 15 décembre, la décision fut prise de «détruire un avion de ligne en plein vol». Mais il fallait «trouver une personne insoupçonnable de préférence avec un faciès européen». Ce fut un Européen, Frédéric Ségura, militant du Parti communiste, bagagiste à l’aéroport. Mohamed Fréha nous donne six noms des membres de la cellule auxquels il ajoute un septième, Frédéric Ségura. Madame Kheira Saad Hachemi, fille d’Amar Saad Hachemi el Mhadji, condamné à mort et exécuté pour cette affaire, nous donne treize noms dont celui de F. Ségura et présente un autre comme étant le chef du réseau. Ce dernier n’est pas cité par Mohamed Fréha.
Lorsque les militants du réseau avaient été arrêtés l’un après l’autre suite à des dénonciations obtenues après de lourdes tortures, Frédéric Ségura, qui avait placé la bombe, est torturé et achevé dans les locaux de la gendarmerie. Selon un policier algérien présent lors de l’interrogatoire, Ségura n’avait donné aucun nom. «Je suis responsable de mes actes !» avait-il déclaré à ses tortionnaires du SDECE. Son corps n’a jamais été retrouvé. Après l’indépendance, le statut de martyr lui fut certes reconnu, mais son sacrifice n’est inscrit nulle part dans l’espace public d’Es-Sénia. Rien non plus sur cette action. La mémoire est impitoyable quand elle est courte et qu’elle laisse la place à l’oubli. Quant au chef de la cellule, Lakhdar Ould Abdelkader, il aurait trouvé la mort au maquis.
Lors du procès, fin mai 1958, Amar Saad Hachemi el Mhadji, gardien de nuit à l’aéroport, fut condamné à mort et guillotiné le 26 juin 1958. Il avait introduit la bombe, crime impardonnable. Dehiba Ghanem, l’artificier, qui avait fabriqué la bombe artisanale, fut condamné à la prison à perpétuité. Les quatre autres impliqués, Kermane Ali, Bahi Kouider, Zerga Hadj et Salah Mokneche, furent condamnés à de lourdes peines de prison. Quant aux quatre autres, la justice a condamné trois à des peines légères et en a acquitté un. Non seulement ils étaient dans l’ignorance de ce qui leur était demandé (transporter la bombe ou la cacher dans leur local) mais de plus ils n’étaient pas membres de la cellule FLN. Des questions restent en suspens faute d’avoir accès aux archives : l’avion a-t-il été choisi à dessein, à savoir le fait qu’il transportait des militaires ? L’objectif était-il vraiment de donner la mort aux passagers ? Sur cette question, Mohamed Fréha rapporte que, réprimandé par sa hiérarchie, l’artificier répondit : « Non seulement que le dosage n’était pas conforme à la formule, mais également la poudre utilisée était corrompue par l’humidité».
Pourtant, Le correspondant du Monde à Lyon avait alors écrit : «Des dernières portes de la cabine jusqu’à la cloison étanche, le parquet était éventré. Il s’en fallait d’une dizaine de centimètres que les gouvernes n’eussent été touchées, ce qui eut entraîné la perte du quadrimoteur». Enfin et curieusement, le passager avait conclu son témoignage en établissant un lien avec un autre événement survenu une année plus tôt: «Réagissant à la piraterie de la «France coloniale» le 22 octobre 1956, lorsqu’un avion civil qui conduisait Ahmed Ben Bella du Maroc à la Tunisie, en compagnie de Mohamed Boudiaf, Hocine Aït Ahmed, Mohamed Khider et Mostefa Lacheraf est détourné par les forces armées françaises, le FLN voulait une réciprocité spectaculaire».
Spectaculaire ? C’est bien ce qu’avait demandé le chef FLN de la Région. L’action le fut et à un point tel qu’aujourd’hui rares sont ceux qui croient qu’elle a vraiment eu lieu. Il est triste de constater que cette opération qui a causé la mort de deux militants : Frédéric Ségura et Amar Saad Hachemi, n’est inscrite ni dans notre récit national ni dans la mémoire locale. Il nous faut visiter le musée créé par Mohamed Fréha au boulevard Emir Abdelkader à Oran pour y trouver des traces. Ces martyrs et leurs frères du réseau d’Es-Sénia méritent la reconnaissance de la Nation. Peut-être alors que leurs frères d’Es-Sénia et d’Oran leur rendront hommage à leur tour. Inch’a Allah !
par Fouad Soufi
Sous-directeur à la DG des Archives Nationales à la retraite - Ancien chercheur associé au CRASC Oran
Le maire (PS) de Montpellier, Michaël Delafosse, est dans les starting-blocks. Il n’attendait que le feu vert du président français pour s’atteler sérieusement à ce vieux chantier, initialement prévu dans la cité languedocienne et sans équivalent en France. Il a réaffirmé en août la légitimité de sa ville, terre d’accueil de nombreux rapatriés et harkis, pour accueillir cet établissement, afin de « regarder courageusement le passé, mais aussi tracer des lignes d’avenir ».
L’opportunité est inespérée. L’édile garde un souvenir amer de l’enterrement du projet par son prédécesseur. Imaginé en 2002 par le tonitruant Georges Frêche – non sans polémiques –, le musée avait été abandonné en 2014 par Philippe Saurel malgré les millions d’euros engagés. Ce dernier, installé à l’hôtel de ville jusqu’en 2020, avait justifié son choix par le coût des travaux, mais beaucoup lui ont reproché des motivations plus politiques, notamment d’avoir cédé à la pression des associations algérianistes et d’avoir passé un deal politique avec le Front national (FN, devenu Rassemblement national) pour décrocher la mairie. Cette affaire, qui avait déclenché de vives réactions d’historiens et d’intellectuels, illustre bien la difficulté persistante d’assumer l’histoire croisée de la France et de l’Algérie et le déni face à un passé qui ne passe pas, toujours en proie à l’instrumentalisation politique.
Florence Hudowicz, la conservatrice du département des arts graphiques et décoratifs du Musée Fabre à Montpellier, qui a rejoint l’aventure en 2010, espère que cette fois sera la bonne. Dans l’ombre, elle s’est attelée à constituer une collection à la hauteur de cet ambitieux projet. Cela fait des années qu’elle en attend la concrétisation. Membre de la commission « Mémoire et Vérité » chargée de mettre en œuvre les préconisations du rapport Stora et membre d’un comité scientifique élargi informel sur le projet du musée, Florence Hudowicz raconte le destin inachevé de cette collection.
C’est à Marseille, dans un bâtiment du centre de conservation et de ressources du Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM), que patientent les quelque 5 000 objets de la collection du futur musée de l’histoire de la France et l’Algérie. Comment avez-vous conçu sa composition ?
Florence Hudowicz La collection de départ, constituée avant mon arrivée dans le projet, avait vocation à être présentée dans un « Musée de la présence française en Algérie », puis dans un « Musée de l’histoire de la France en Algérie, 1830-1962 ». Cela donnait l’impression que l’Algérie n’existait que du temps où la France y était et qu’il s’agissait de rendre hommage à cette présence française.
Quand j’ai rejoint l’aventure, j’ai souhaité faire évoluer le projet. J’ai considéré une histoire dans laquelle toutes les mémoires de l’Algérie étaient associées avec non seulement celles des pieds-noirs et des anciens combattants, mais aussi celles des harkis et des Algériens. Et dans un temps qui dépasse les frontières de la période coloniale. La collection devait également s’intégrer dans une géographie méditerranéenne. Pour rendre compte de ce rééquilibrage, on a changé l’intitulé. C’est devenu le « Musée de l’histoire de la France et de l’Algérie ».
A partir de ce cadre, il nous fallait restituer la chair de cette histoire. Qu’elle soit suffisamment rigoureuse et surplombante pour que tous ses héritiers puissent poser un regard apaisé sans faire un bond de trois mètres en arrière. Le discours devait être audible pour tout le monde. L’histoire entre la France et l’Algérie reste vive car elle n’est pas accordée. Or elle est commune, même si elle n’a pas été vécue de la même manière.
Comment votre postulat s’est-il traduit dans la collection ?
Des acquisitions, estimées à 2,6 millions d’euros, ont été réalisées en complément de dépôts venant des réserves nationales du Louvre, de Vincennes, d’Orsay ou encore du musée de l’Armée promis par ces établissements. Nous avons réuni près de 6 000 objets et documents comme des tableaux, des bijoux, des costumes, des jouets, de la vaisselle, des figurines, des cartes postales, des affiches, des photographies, des correspondances, des manuscrits…
A titre d’exemple, nous avons voulu montrer comment dès le XVIe siècle, au moment de la période de la « course » [raids lancés par les corsaires sur les côtes européennes ou à l’assaut des navires chrétiens, NDLR] et de la piraterie pratiquées sur l’ensemble du pourtour méditerranéen, pour des raisons tant politiques que commerciales, les liens d’Etat à Etat avaient cours entre la France et la régence d’Alger qui préfigure l’Algérie actuelle. L’Algérie précoloniale existe ! On a acquis des gravures montrant cette « course » en Méditérannée. On avait la promesse de dépôt d’un canon ottoman du musée de l’Armée. On voulait resituer Alger dans une histoire plus vaste qui ne commençait pas avec sa prise en 1830.
Hubert Rouaud m’a invité à une émission ITS à laquelle j’ai assisté depuis chez moi, elle a duré presque 3 h 30, il a beaucoup été question des « Pieds-Rouges » j’aurai aimé parler des témoignages que vous verrez ci-dessous… mais j’ai compris que cela allait gêner le bon déroulement de l’émission et j’ai préféré abandonner. Hubert Rouaud avait lui aussi préparé un extrait d’un documentaire qui n’a pas pu passer non plus, mais vous pourrez le visionner ci-dessous… il ne dure qu’environ 14 mn.
Par contre l’émission intégrale existe aussi mais celle-ci dure 3 h 30 avec des témoignages intéressants, mais vous faites ce que vous voulez… la regarder ou pas. J'ai aperçu dans la salle la présence de Gilles Manceron et j'ai apprécié le témoignage de M'admed Kaki.
Michel Dandelot
Personne n’ignore qui sont les « pieds-noirs », ces Français installés en Afrique du Nord jusqu’aux indépendances. En revanche, peu d’Algériens ou de Français savent qui sont les « pieds-rouges ». Il s’agit des militants de gauche ou d’extrême gauche, français, s’étant rendus en Algérie au lendemain de son indépendance afin d’œuvrer pour sa reconstruction et son développement, en dehors du cadre de la coopération.
Alors que les « pieds-noirs » rentraient en France dans la précipitation, les « pieds-rouges » arrivaient sur la terre algérienne pour participer à la Révolution, au rêve algérien. Un ensemble assez hétéroclite de personnes. Des militants humanitaires, des professionnels de la santé, d’anciens « porteurs de valises », des enseignants et même des étudiants, ayant tout quitté pour rejoindre le peuple algérien. La plupart des Algériens les accueillirent à bras ouverts au début. Mais, suite à trois ans de période de grâce, beaucoup sont rentrés en France à cause du coup d’Etat du 19 juin 1965 du colonel Houari Boumediene. La répression du mouvement kabyle et le code de la nationalité qui liait la religion à la citoyenneté, ont dissuadé beaucoup de « pieds-rouges » de rester. De surcroît, « les socialistes en peau de lapin », comme les appelle Boumediene, ne sont clairement plus les bienvenus.
Après l’indépendance, des Français partent bâtir l’Algérie socialiste. Catherine Simon raconte l’engagement de ces « pieds-rouges », qui vira au cauchemar.
L’atmosphère est électrique en Algérie en ce mois de juillet 1962. La France a officiellement reconnu l’indépendance du territoire qui sombre dans l’anarchie. Entre les fusillades de l’armée française, les règlements de compte des groupes algériens rivaux, les enlèvements et exécutions d’Européens, les attentats et sabotages de l’OAS, les pieds-noirs embarquent pour une métropole qui ne goûte pas le pataouète. Leurs meubles ont envahi les trottoirs, vestiges de cent trente-deux ans de colonisation : l’exode débute par une immense braderie. A la fin de l’été, 700 000 Européens seront partis (4 sur 5). Au même moment, quelques milliers de Français – on ignore leur chiffre exact – traversent la Méditerranée en sens inverse. Médecins, chirurgiens, infirmiers, instituteurs, ingénieurs, artistes, ils viennent occuper les postes vacants. Ils font don de leur personne pour participer à l’édification du socialisme dans la nouvelle Algérie. Anticolonialistes, porteurs de valises du FLN, insoumis, déserteurs, ils savourent leur victoire. Ils ont le sentiment de vivre le grand soir, entre révolution cubaine, guerre d’Espagne et résistance. Ils sont chrétiens de gauche, trotskistes, anciens communistes. Des journalistes pieds-noirs, entre mépris et dérision, baptisent « pieds-rouges » « cette ahurissante sous-espèce d’oiseaux migrateurs », raconte Catherine Simon dans une enquête remarquable sur cet épisode méconnu de l’histoire franco-algérienne.
La force du récit de la journaliste du Monde repose sur les témoignages. L’entreprise relève de l’exploit. Jusqu’ici, les pieds-rouges s’étaient tus. Y compris ceux qui, entre-temps, avaient acquis une notoriété : l’ancien patron de TF 1 Hervé Bourges – qui refuse l’appellation – le géopoliticien Gérard Chaliand, l’écrivain Ania Francos, l’avocat Tiennot Grumbach, le photographe Elie Kagan, les cinéastes Marceline Loridan et René Vautier, le parolier Pierre Grosz… Il est difficile de parler d’un échec, encore moins d’un cauchemar. La réalité fut à mille lieues de l' »illusion lyrique » des premiers jours. Les pieds-rouges découvrent le poids de l’islam, le machisme, le mépris à l’égard des « gaouris » (nom donné aux chrétiens par les Arabes), l’absence de démocratie, les règlements de compte violents, la corruption… Le désenchantement est à son comble lors du coup d’Etat du colonel Boumediene et du renversement de Ben Bella, le 19 juin 1965. Des pieds-rouges entrent dans la clandestinité, d’autres sont arrêtés et torturés dans les ex-centres de détention de l’armée française ! Et pourtant, les victimes ne parlent pas. Leur culpabilité – françaises, elles doivent assumer les fautes du colonialisme – est trop forte. A leur tour elles sont contraintes au départ, sans ménagement. Elles laisseront leurs chimères sur le port d’Alger. Quelques rares entêtés resteront. Jean-Marie Boëglin, qui a abandonné Lyon, le TNP et Roger Planchon au début des années 1960 pour créer le Théâtre national algérien, rentre en France en 1981. Il se définit comme un « idiot utile ». Lénine utilisait la formule pour désigner les Européens apologistes du régime soviétique jusqu’à l’aveuglement. Une majorité des pieds-rouges – remplacés entre-temps par le coopérant, figure centrale des relations franco-algériennes – ont recouvré leurs esprits. Leur gueule de bois idéologique s’est dissipée. Mais à quel prix ?
Entretien avec Catherine Simon, journaliste
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Décédé le 23 novembre 2020, à l’âge de 92 ans, il a cofondé le Théâtre national algérien après avoir été « porteur de valises » pour les militants du FLN pendant la guerre d’Algérie.
Voici donc l’histoire d’un pied rouge
celle de Jean-Marie Boëglin
« Nous aussi, nous sommes les cocus de l’histoire. Pas de manière aussi dramatique que les pieds-noirs ou les harkis mais quand même un peu », a déclaré Jean-Marie Boëglin. Cet ancien « pied-rouge » de 85 ans (en 2012) n’aura pas connu d’hommages ni d’insultes pour ce 50e anniversaire de l’indépendance algérienne. Il est juste tombé dans les oubliettes de l’histoire.
Jeunes français militants, engagés à gauche, ils ont rejoint l’Algérie à partir de 1962 pour aider le nouveau pays à se construire. Avant de plier bagage quelques années plus tard, désenchantés. On les appelle les pieds-rouges.
En ce cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, la presse dégouline de témoignages de pieds-noirs, « cocus » de l’histoire. Mais il en est d’autres, bien plus discrets, qui ont longtemps répugné à parler. Jusqu’à ce qu’un jour… « J’ai été une sorte d’idiot utile. Mais si c’était à refaire, je recommencerais. Avec cette distance de savoir que l’homme est mal fait et que, quand on vous parle de collectif, il y a toujours un malin pour ramasser la mise, derrière… Mais oui, je recommencerais ! » L’œil bleu pétille sous la casquette. À 85 ans, Jean-Marie Boëglin doit s’aider d’une canne pour marcher, mais ne cherche pas ses mots. Il a fallu le prier un peu pour le convaincre de convoquer les fantômes de ses années pieds-rouges. Il râle qu’il va mal dormir après, raconte que la dernière fois qu’il a ouvert un carton de souvenirs, il a tout balancé dansl’Isère, juste en bas de chez lui, puis se lance. « Ce n’est même pas par idéologie ou par militantisme que je me suis engagé auprès du FLN, je suis plus instinctuel [sic]. Pour vous situer, à 15 ans, je me suis fait virer des Jeunesses communistes parce que trop libertaire et, à 17, de la Fédération anarchiste parce que trop marxiste ! Mais ma vie, c’était le théâtre. En 1957, je traînais à Lyon avec Roger Planchon. J’ai rencontré un jeune qui s’appelait Kader, passionné de théâtre lui aussi. Peu de temps après, il a disparu et ses amis m’ont appris qu’il était mort sous la torture dans un commissariat. Choqué, j’ai proposé un coup de main, puis l’épaule y est passée, puis tout le reste. »
De son père, ancien chef de réseau Francs-tireurs partisans (FTP) durant la seconde guerre mondiale, Jean-Marie Boëglin a appris les techniques de la clandestinité. En 1961, il est condamné à dix ans de prison par contumace, et passe au Maroc. À l’été 1962, il entre en Algérie avec l’Armée de libération nationale (ALN) et gagne Alger. « Toutes les nuits, on entendait des coups de feu. Très vite, je me suis aperçu qu’il y avait une lutte pour le pouvoir mais bon, je me disais, c’est normal, c’est les séquelles du colonialisme. Quand je posais des questions, on me répondait toujours : “Ce n’est pas le moment.” Ça m’a refroidi, mais en même temps, on avait des moyens et puis, on se sentait un petit peu bolchevik quand même ! »
Le théâtre, à nouveau, dirige sa vie. Avec Mohamed Boudia, qu’il a connu en France, et Mourad Bourboune, il fait partie de la commission culturelle du Front de libération nationale (FLN), qui crée le Théâtre national d’Alger en lieu et place de l’Opéra, et nationalise les salles d’Oran, Constantine et Annaba. La révolution est en marche, les pablistes ont l’oreille de Ben Bella, l’autogestion est le mot d’ordre sur toutes les lèvres. Boëglin devient l’un des enseignants les plus en vue du tout nouveau Institut national des arts dramatiques. Années heureuses où il a le sentiment de participer à la construction d’un monde et d’un homme nouveau. Jusqu’au coup d’état du général Boumediene, le 19 juin 1965. L’armée prend le pouvoir, l’islam est proclamé religion d’état, l’arabisation décrétée. « Les socialistes en peau de lapin », comme les appelle Boumediene, ne sont plus les bienvenus.
« Le vrai visage d’un tas de gens s’est révélé à ce moment là. Et il n’était pas beau. Beaucoup de pieds-rouges sont partis, d’eux-mêmes ou chassés. Malgré tout, j’y croyais, je croyais très fort au théâtre, je ne voulais pas laisser tomber l’école de comédiens. Malgré l’exil de Boudia et de Bourboune, je me disais que tout n’était pas terminé. Et puis, en tant que petit blanc, je culpabilisais comme un fou. Alors, je ne suis pas parti. » Il est arrêté, brutalisé, puis relâché et retrouve son poste. En 1966, les actions commises contre la sûreté de l’État durant la guerre d’Algérie sont amnistiées en France. Vexé d’être mis dans le même sac que les militants de l’Organisation armée secrète (OAS), Boëglin refuse de rentrer. Fin 1968, il est viré de sa chère école de théâtre et trouve à se recaser dans la communication. « J’avais la vanité de me dire : si je gêne, c’est que je sers à quelque chose. Et puis, avec le recul, je me dis que quelques graines ont germé. »
En 1979, des rumeurs l’accusent de sionisme et il comprend qu’il doit partir. Ce qu’il fera définitivement en 1981. De retour en France, à la Maison de la culture de Grenoble, il n’aura de cesse de mettre en scène des auteurs algériens.
Le soir est tombé dans l’appartement au bord de l’Isère. Jean-Marie Böeglin tire sur sa pipe, en silence, puis lâche : « Nous aussi, nous sommes les cocus de l’histoire. Pas de manière aussi dramatique que les pieds-noirs ou les harkis mais quand même un peu… » Cette fois, l’œil bleu se voile. Pas longtemps. D’un revers de main, Jean-Marie Boëglin chasse les fantômes et assène : « Je survis parce que je suis en colère. Et cette colère me donne de l’énergie. Tout est en train de craquer et j’espère que je ne crèverais pas avant d’avoir vu l’effondrement du système capitaliste. »
Anne-Sophie Stefanini : "Les pieds-rouges ont pris part à l'indépendance de l'Algérie"
À Paris, Catherine s’est battue avec ses amis communistes pour l’indépendance algérienne. En septembre 1962, elle se rend à Alger. Elle veut enseigner, aider le gouvernement de Ben Bella à bâtir un pays libre. Elle est grisée par l’inconnu, cette vie loin des siens : elle explore la ville chaque jour, sûre qu’ici tout est possible. C’est le temps des promesses : Alger devient sa ville, celle de sa jeunesse, de toutes ses initiations. En 1965, Catherine est arrêtée par la Sécurité militaire : le coup d’État de Boumediene chasse du pouvoir Ben Bella. Catherine et ses amis sont interrogés. En prison, face à celui qui l’accuse, elle se souvient de ses élans politiques et amoureux, de ce qu’elle a choisi et de ce qu’elle n’a pas voulu voir. Qui étaient vraiment ces «pieds-rouges» dont Catherine faisait partie ? Quelle femme est-elle devenue ?
Invitée de #MOE, l'écrivaine, Anne-Sophie Stefanini, revient sur son dernier roman, "Nos années rouges", paru aux éditions Gallimard. Elle évoque le parcours de Catherine qui faisait partie des pieds-rouges, ces Français qui ont voulu faire de l'Algérie un pays idéal.
Par micheldandelot1 dans Accueil le 10 Avril 2023 à 08:48
Le bruit de l’éclatement des mines continue de résonner à jamais dans les oreilles des victimes. On ne peut pas compter les victimes, parce que l’effet psychologique est insondable, beaucoup de familles de blessés et de morts sont souvent traumatisées.
La France coloniale a exploré tous les instruments imaginables de mutilation et d’anéantissement du peuple algérien. Sauf les procédés humains, de la guillotine aux réseaux parallèles minés et des essais nucléaires en passant par toutes sortes de centres de torture et de camps de regroupement des civils. Croyant venir à bout des combattants de la Révolution algérienne, la France avait opté pour l’édification de deux lignes électrifiées et semées de mines en vue de couper les maquis de la guerre de leurs bases étrangères.
La première ligne Morice, réalisée en 1957, du nom du ministre de la Défense André Morice, s’étendait de Annaba à Negrine sur 450 km. La ligne Challe, à l’Ouest, bâtie en 1959, allait de Ghazaouet à Béchar sur 750 km. Elle porte le nom de Maurice Challe, commandant des forces françaises en Algérie. Tout au long des frontières avec le Maroc et la Tunisie, ces lignes de la honte, barbelées, minées, électrifiées et surveillées en permanence par l’armée française, ont constitué une véritable gêne pour les résistants algériens pendant la Guerre de libération nationale.
Pas seulement. Ces réseaux parallèles étaient un chantier laborieux pour l’Algérie post-indépendance où plusieurs centaines de milliers de mines sont restées non désactivées pendant plus de 50 ans. L’opération de déminage est très difficile sur plus de 62 000 hectares, aggravée par les conditions géographiques et l’effacement des repères des lignes minées. L’Algérie a relevé, avant même qu’elle rejoigne le Traité d’Ottawa sur l’interdiction des mines antipersonnel en 2001, le défi de détruire plus de 8 millions de mines sur les 11 millions posées par l’armée française durant la Guerre de libération grâce aux opérations menées par des détachements spécialisés de l’Armée nationale populaire (ANP) dont l’assainissement définitif du “rideau de la mort” en 2017 a constitué le point d’orgue, une œuvre qui couronne plus d’un demi-siècle d’efforts constants et de travail sur le terrain soigneusement accompli par les éléments spécialisés de l’ANP. 4 830 victimes ont été recensées pendant la guerre d’Algérie et 2 470 autres civils ont péri après l’indépendance du pays, le prix de la traversée qui a coûté cher aux combattants de l’ALN. Si la vie a repris son cours sur tout le territoire algérien, les plaies ne sont pas encore refermées et les séquelles continuent à torturer les esprits, notamment dans les wilayas frontalières les plus touchées à l’instar d’El-Tarf, de Souk Ahras, de Guelma, de Tébessa, de Naâma, de Béchar et de Tlemcen.
Rémi Serre, cofondateur de l’Association des anciens appelés en Algérie et leurs amis contre la guerre. | OUEST-FRANCE, MONIQUE CASTRO
Depuis presque 20 ans, les membres de « l’Association des anciens appelés en Algérie et leurs amis contre la guerre » reversent leur pension de retraite d’anciens combattants pour mener des projets humanitaires en Algérie et en Palestine. Rencontre avec quelques-uns des 400 adhérents de cette association créée il y a presque vingt ans à Albi (Tarn).
« À 65 ans, malgré ma modeste retraite d’agriculteur, j’ai refusé celle de combattant. Je ne voulais pas de cet argent taché par tout le sang versé en Algérie », affirme Rémi Serre cofondateur de l’Association des anciens appelés en Algérie et leurs amis contre la guerre (association 4ACG), qui a tenu son assemblée générale 2023 les 25 et 26 mars, à Albi (Tarn). « Cet argent, je voulais le renvoyer en Algérie pour qu’il soit utile à ceux que nous avions fait souffrir. » Il en parle alors au Comité des objecteurs du Tarn (COT) qui le met en contact avec trois autres anciens appelés, des petits agriculteurs comme lui, rêvant d’une réconciliation avec le peuple algérien. Ensemble, ils créent l’association 4ACG en 2004. « À la première assemblée générale nous étions 15 mais l’année suivante, après l’émission (de radio) « Là-bas si j’y suis », de Daniel Mermet, 60 ! », se réjouit-il.
400 adhérents
Aujourd’hui, l’association compte 400 adhérents, une centaine d’anciens appelés dont la moyenne d’âges est de 85 ans, un peu moins nombreux chaque année, et des « amis », souvent les enfants d’anciens appelés ou de pieds noirs. « Ma mère est née en Algérie, j’ai adhéré il y a trois ans. Lors de la dernière assemblée générale, j’ai découvert l’ampleur de l’action de l’association et l’humanité de chacun des membres. C’est dans cet héritage moral que je souhaite m’inscrire », souligne Philippe Czapla, 56 ans, infirmier psychiatrique à Toulouse.
Depuis sa création, la 4ACG a soutenu une trentaine de projets culturels ou humanitaires pour presque 1 million d’euros, soit environ 80 000 € par an, provenant des 810 € annuels de la retraite des anciens combattants et les cotisations, 30 € minimum, des « amis ».
60 % du budget est attribué à l’Algérie et 30 % à la Palestine où l’association aide notamment Medina, une association qui apporte son soutien psychologique aux enfants traumatisés par la guerre.
« En Algérie, nous avons, entre autres, participé au financement d’une adduction d’eau pour un potager et acheté un bus scolaire pour les habitants d’un village que les Français avaient détruit et que dix-sept familles reconstruisent », enchaîne Rémi Serre. Les 10 % restant permettent de financer diverses actions dans des pays en guerre.
« Quelle connerie, la guerre ! »
Les anciens appelés interviennent également dans les établissements scolaires pour témoigner de leur expérience. Parfois en duo avec l’Association nationale des Pieds noirs progressistes et de leurs amis (ANPNPA) qui souhaite également la réconciliation entre la France et l’Algérie. « Quand on demande à une classe de lycéens ce qu’ils feraient s’il y avait une guerre, un sur deux partirait et se disent prêts à tuer au nom de la patrie », désapprouve-t-il, montrant la cicatrice d’une balle qui lui a traversé le cou. Lors d’un voyage en Algérie organisé par l’association, il a rencontré un ancien fellaga (combattant pour l’indépendance de l’Algérie) et en recoupant leurs souvenirs ce dernier lui a dit : « Tu sais, c’est peut-être moi qui t’es tiré dessus. Quelle connerie, la guerre ! »
Profondément pacifiste, Rémi Serre est intervenu au procès de son fils Pierre jugé pour insoumission, en novembre 1987 : « Une guerre, un conflit, si petit soit-il ne se règle pas par les armes » mais par la négociation « alors pourquoi attendre ? À qui profite la guerre , toutes ces souffrances, toutes ces famines ? »
« Il y a en a plein qui vident leur sac pour la première fois »
Stanislas Hutin, 92 ans, le doyen de l’association, « opposé à la torture et dans le collimateur de sa hiérarchie » se souvient « d’avoir donné à boire et à manger à des prisonniers ». Ce qui aurait pu lui coûter cher. Un jour, il a photographié un jeune Arabe de 14 ans qui venait d’être torturé et qu’il a retrouvé en 2013 après de nombreuses recherches et dont la photo a été publiée dans son livre : Journal de bord, Algérie novembre 1955-mars 1956.« J’ai eu de la chance par rapport à d’autres, à mon retour, j’ai été entendu, écouté. J’ai pu parler et pour moi cela a été une véritable catharsis », ajoute-t-il.
Stanislas Hutin montre la photo du jeune garçon torturé qu’il avait pris en photo et retrouvé 60 ans plus tard. | OUEST-FRANCE, MONIQUE CASTRO
Ce ne fut pas le cas pour tout le monde. Certains n’avaient jamais rien raconté avant de rejoindre la 4ACG. « Il y en a plein qui vident leur sac pour la première fois. Au début, quand ils prennent la parole, ils ne veulent pas de micro, et au fur et à mesure qu’ils parlent leur voix baisse et à la fin, ils pleurent », témoigne Rémi Serre, les yeux embués.
Voici l'émission intéressante dont parle Rémy Serre que j’avais mis en ligne sur mon blog en 2017 organisée par le média [LÀ-BAS SI J'Y SUIS]
À Béziers, contre la « Nostalgérie »
voici le remarquable témoignage
de Rémy Serres
ancien appelé de la guerre sans nom
Face à cette NOSTALGÉRIE dont l’extrême-droite exploite la mémoire douloureuse, voici le bouleversant récit d’un ancien appelé de la guerre sans nom, un des deux millions de petits soldats qui eurent vingt ans dans les Aurès.
Prenez le temps de partager ce témoignage pour la réconciliation et la fraternisation.
La première attaque militaire étrangère contre la toute jeune Tunisie indépendante a lieu en 1958, et ce sont les Français qui l’ont lancée. Motif : le soutien apporté par Tunis à l’Armée de libération nationale (ALN) algérienne.
QUAND LA TUNISIE EST ATTAQUÉE (1/4) – Le 8 février 1958, la guerre d’Algérie s’invite sur le territoire tunisien. Les forces françaises en ont assez de devoir riposter aux accrochages avec l’Armée de libération nationale (ALN) algérienne, qui utilise le territoire d’une Tunisie indépendante depuis 1956 comme base arrière et bénéficie d’une aide logistique appréciable de la part des autorités de Tunis.
L’armée française décide donc de monter une opération aérienne contre Sakiet Sidi Youssef, village tunisien à la frontière algérienne qui abrite une base de l’ALN. Pour Paris, il ne s’agit pas d’une violation de territoire mais d’« un droit de suite » : les militaires s’arrogent le droit de poursuivre leurs ennemis où qu’ils se trouvent, y compris sur le territoire tunisien. Le contexte est agité et la France veut en découdre.
Mais la violence des « événements de Sakiet », comme on les appelle encore en Tunisie, va profondément marquer les relations entre Tunis et Paris, et renforcer la détermination tunisienne de récupérer l’intégralité de son territoire, opération qui s’achèvera en 1962 avec le départ du dernier soldat français de la base militaire de Bizerte.
Le 8 février 1958 était une journée d’hiver banale. Les gens allaient faire quelques emplettes au marché hebdomadaire, récupérer une pièce mécanique ou des chaussures chez le cordonnier ou tout simplement échanger des nouvelles au gré des rencontres. La vie quotidienne d’un bourg paisible, en apparence.
À Sakiet, tous savaient aussi que la présence de groupes de l’ALN irritait l’armée française. Les gradés étaient excédés par l’appui de la Tunisie aux combattants algériens et par la porosité des frontières entre les deux territoires.
À Tunis, Bourguiba n’avait pas voulu entendre le messager du président du Conseil français, Félix Gaillard, qui lui rappelait le devoir de neutralité de la Tunisie. Péremptoire, le président tunisien avait déclaré : « Si l’action continue, je demanderai l’installation d’un régiment de l’ONU aux frontières. » Internationaliser la guerre d’Algérie n’était pas l’intention de la France, qui campait sur ses positions sans mesurer la détermination des combattants algériens.
Une longue série d’accrochages
Mais le feu couvait depuis le début de cette année 1958. Le 2 janvier, l’ALN avait capturé, à la faveur d’un accrochage, quatre soldats français qu’elle avait conduits dans la région du Kef. Le 11 janvier, l’attaque d’une patrouille de 19 soldats français par un groupe de l’ALN venu de Sakiet Sidi Youssef faisait 14 morts et 5 prisonniers dans les rangs français.
Les forces françaises assuraient que, lors de leur repli, les combattants algériens avaient été accueillis à la frontière par des véhicules de la garde nationale tunisienne. Le 28 janvier, un avion français touché par un tir de mitrailleuse venu de Sakiet Sidi Youssef, se posait en catastrophe à Tebessa. Pour Paris, c’était trop.
C’est le général Edmond Jouhaud, commandant de la cinquième région aérienne, qui décide alors de lancer un raid sur Sakiet en représailles. Le ministre de la Défense, Jacques Chaban-Delmas, donne un accord oral et autorise l’utilisation de bombardiers lourds. Félix Gaillard, lui, ne sera pas informé de cette opération, qui engage 25 avions dont 11 bombardiers B-26, 6 chasseurs-bombardiers Corsair et 8 chasseurs Mistral.
À Sakiet Sidi Youssef, cette matinée du samedi 8 février, jour de marché, est particulièrement animée. La Croix-Rouge et le Croissant-Rouge effectuent une distribution de vivres et d’aide humanitaire aux familles algériennes réfugiées dans la zone.
Pour les habitants, dont beaucoup ont des liens familiaux avec les populations installées de l’autre côté de la frontière, la cause est juste. « Les frontières ont été imposées, relisez l’histoire, nous sommes tous berbères, un seul peuple depuis des siècles », répète encore Khmiss, qui a assisté au bombardement de son école primaire, vers 11 heures, ce 8 février 1958, et vu mourir plusieurs camarades et un enseignant. Il avait 7 ans, mais n’a oublié ni les images, ni les explosions, ni les cris qui interrompent encore son sommeil.
Le raid des avions français vise le campement de l’ALN, installé à proximité d’une ancienne mine de plomb à l’extérieur de la ville. Mais avertis par le caïd d’un village algérien, les combattants ont eu le temps de fuir dans les campagnes environnantes. Les équipages des bombardiers s’en aperçoivent et décident d’attaquer l’école voisine, dont certains enfants affolés ne parviendront pas à se mettre à l’abri dans la mine. Puis les avions visent la place du marché et la grande rue commerçante.
« La visibilité était bonne »
Les avions passent en plusieurs vagues : certains pilonnent, d’autres mitraillent. Tous sèment la mort. En une heure, il ne reste du centre de Sakiet Sidi Youssef que ruines et désolation, avec des corps fauchés dans une tentative de fuite désespérée. « La visibilité était bonne », commentera un gradé français à Alger, tandis que Sakiet enterre ses 76 morts et soigne ses 148 blessés. Quinze garçons et cinq fillettes, tous âgés de moins de 11 ans, sont au nombre des victimes.
Pour les autorités tunisiennes, la tragédie de Sakiet, qui a frappé de plein fouet des innocents, n’est pas un simple dommage collatéral du conflit algérien où s’est engluée aveuglément la France. C’est aussi une atteinte à la souveraineté d’un pays et de son peuple. Bourguiba rompt les relations diplomatiques avec la France, expulse cinq consuls, met sous blocus les casernes françaises et organise une visite du village pour la presse internationale.
L’affaire s’internationalise. La Tunisie porte plainte devant les Nations unies, qui diligentent une médiation confiée au diplomate américain Robert Murphy et à son homologue britannique Harold Beeley. Lesquels soutiendront la position de la Tunisie. À Paris, on continue à se justifier en évoquant « une provocation des rebelles ». Le 15 avril, le cabinet Gaillard est renversé par l’Assemblée et la crise politique se conclut par le retour aux commandes du général De Gaulle. Le 17 juin, un accord entre la Tunisie et la France prévoit « l’évacuation de toutes les troupes françaises du territoire tunisien à l’exception de Bizerte ».
"Elle est enterrée ici, quelque part...", lâche en larmes Malika Tabti, qui pour la première fois se retrouve face au cimetière de fortune d'enfants harkis où sa sœur alors bébé a été inhumée en 1963, un lieu enfoui dans l'oubli depuis 60 ans et récemment révélé par des fouilles.
Son visage crispé d'une "immense tristesse", Malika, 59 ans, dépose doucement un bouquet de fleurs sur une allée de tombes de plusieurs dizaines de mètres, recouvertes de terre, et délimitées par des piquets où plusieurs peluches ont été accrochées.
Le 20 mars, ce cimetière de fortune de dizaines d'enfants morts dans des camps harkis voisins au début des années 60 est sorti de l'oubli, localisé sur un terrain militaire dans le Gard (sud-est) grâce à des fouilles de l'Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap).
Ces fouilles sans précédent ont été décidées par l'Etat français après la révélation de l'existence de ce cimetière dans une enquête de l'AFP en septembre 2020 et le travail inlassable d'associations locales.
Malika Tabti dépose un bouquet de fleurs sur la tombe de sa soeur dans le cimetière de fortune d'enfants harkis, le 6 avril 2023 à Laudun-l'Ardoise, dans le Gard / AFP
Malika - prénommée comme sa sœur en hommage à sa mémoire - s'est recueillie jeudi au nom de sa famille, le souffle coupé par l'émotion, dans ce cimetière où reposent 31 personnes, dont 30 jeunes enfants.
Comme n'en croyant pas ses yeux, sa silhouette frêle arpente longuement l'allée de tombes de ce terrain vague, dont l'entrée est marquée d'un panneau "terrain militaire".
- "Là où est le bouquet" -
La famille Tabti a enfin une réponse sur le lieu d'inhumation de la petite Malika, décédée à un an et deux mois en février 1963, vraisemblablement de la rougeole, au camp de harkis de Saint-Maurice l'Ardoise tout proche.
"J'imagine qu'elle est peut-être enterrée là où est le bouquet de fleurs", montre à l'AFP Mme Tabti, secrétaire nationale du Secours populaire, une association humanitaire française.
Un cimetière d'enfants harkis retrouvé dans le Gard / AFP
Français musulmans majoritairement recrutés comme auxiliaires de l'armée française pendant la guerre d'indépendance algérienne (1954-1962), les harkis ont été abandonnés par la France à la fin du conflit.
Des dizaines de milliers d'entre eux et leurs familles, tels les parents de Malika, fuient des massacres de représailles, et sont parqués en France dans des "camps de transit et de reclassement" gérés par l'armée, aux conditions de vie déplorables, marquées par une surmortalité infantile.
Dans plusieurs régions de France, il y a 60 ans, des dizaines de bébés de familles harkies ont été enterrés sans sépulture décente par leurs proches ou des militaires, dans les camps ou à proximité, dans des champs.
Avec le temps, les lieux ont été abandonnés, et les familles relocalisées, après avoir enfoui au plus profond d'elles-mêmes ce passé.
L'un des frères de Malika, qui avait assisté à l'enterrement avec ses parents et "des militaires", lui a raconté "les conditions dramatiques", dans la neige. "L'eau montait" alors que la petite tombe était creusée et le bébé déposé dans un linceul blanc.
"60 ans après, j'ai beaucoup de peine... Je pense à mes parents", confie Mme Tabti.
Ils étaient paysans dans l'Ouest algérien. Durant la guerre, son père, Kouider, est devenu harki surtout par "opportunité économique", pour "avoir un revenu pour élever sa famille", même si il avait aussi "une certaine estime pour de Gaulle".
Malika Tabti se recueille devant la tombe de sa soeur dans le cimetière de fortune d'enfants harkis, le 6 avril 2023 à Laudun-l'Ardoise, dans le Gard / AFP
A la fin du conflit, il subit les représailles du FLN, torturé pendant plusieurs jours, les pieds "brûlés à la cigarette", obligé de marcher "sur des fils barbelés". "Toute sa vie il a souffert des pieds", se rappelle-t-elle. Il sera sauvé d'une mort certaine par un jeune lieutenant de l'armée française.
"La peur faisait partie de la vie de mes parents... ils étaient démunis, traumatisés par l'exil", poursuit-elle. "Ils n'étaient pas en capacité de demander des comptes" sur les conditions d'inhumation de Malika. "C'était inimaginable".
Sa famille a bien tenté dans les années 90 de retrouver le lieu, en vain. Mme Tabti avait demandé à rencontrer le commandant de l'époque de la base militaire, qui lui avait répliqué "qu'il n'y avait rien" à trouver, que "c'était un champ de manœuvre", raconte-t-elle.
- Symboles de l'abandon -
Mais 25 ans plus tard, en lisant un reportage de l'AFP de 2022 annonçant la décision des fouilles, Mme Tabti a eu un déclic. "Ca a été comme une libération, et le début d'une bataille".
Pour l'historienne et spécialiste de la guerre d'Algérie Fatima Besnaci-Lancou, elle-même fille de harkis, les corps de ces enfants "symbolisent l'abandon et le drame des harkis, et ce symbole touche à l'humanité même".
Des fleurs et un piquet en bois peint en jaune pour délimiter une allée de tombes au cimetière de fortune des enfants Harki, le 6 avril 2023 à Laudun-l'Ardoise, dans le Gard / AF
"Ces familles n'ont jamais oublié leurs enfants morts dans les camps, elles m'en ont toujours parlé", explique à l'AFP l'historienne, présidente du conseil scientifique du Mémorial du camp de Saint-Maurice l'Ardoise. Depuis le 20 mars, "ces enfants rentrent dans l'Histoire", selon elle.
A Saint-Maurice l'Ardoise, la tragédie s'est doublée d'un autre drame: un procès verbal de gendarmerie établi en 1979 - découvert dans des archives locales par Nadia Ghoufria, fille de harkis, et révélé au grand public par l'AFP en 2020 - atteste que les autorités de l'époque connaissaient l'existence de ce cimetière.
Mais elles ont alors délibérément décider de pas informer associations et familles.
"C'est scandaleux ! C'est une faute lourde de l'Etat", s'exclame Mme Tabti, dénonçant une volonté de "cacher" cette surmortalité infantile, alors que "plusieurs localités alentours disposaient de cimetières".
Elle demande désormais la "réhabilitation" de ce lieu, que "les familles puissent venir s'y recueillir". Elle veut "pouvoir identifier la tombe" de sa sœur par des tests ADN, et espère qu'un jour cette dernière "puisse reposer enfin en paix dans la tombe de notre mère" dans le Sud-Ouest.
Une douce lumière gagne le cimetière retrouvé en fin de journée.
Malika Tabti (g), accompagnée de son amie Nadia Ghoufria, également fille de harkis, se recueille la tombe de sa soeur dans le cimetière de fortune d'enfants harkis, le 6 avril 2023 à Laudun-l'Ardoise, dans le Gard / AFP
Malika Tabti confie ressentir "un peu d'apaisement d'avoir identifié le lieu", mais une souffrance l'étreint à l'évocation de sa mère, Fatna, disparue en avril 2018.
"Ma mère nous a toujours parlé du traumatisme de la perte de Malika, mais elle ne saura jamais que le cimetière a été retrouvé", souffle-t-elle.
Un cimetière de fortune où avaient été enterrés à la hâte des dizaines d'enfants morts dans des camps de harkis au début des années 1960 est sorti de l'oubli dans le sud de la France. Des fouilles archéologiques ont permis de les retrouver sur un ancien terrain militaire dans le département du Gard. Les familles peuvent finalement faire leur deuil.
"Elle est enterrée ici, quelque part...", lâche en larmes Malika Tabti, qui pour la première fois se retrouve face au cimetière de fortune d'enfants harkis où sa soeur alors bébé a été inhumée en 1963, un lieu enfoui dans l'oubli depuis 60 ans et récemment révélé par des fouilles.
Son visage crispé d'une "immense tristesse", Malika, 59 ans, dépose doucement un bouquet de fleurs sur une allée de tombes de plusieurs dizaines de mètres, recouvertes de terre, et délimitées par des piquets où plusieurs peluches ont été accrochées.
Le 20 mars, des tombes non identifiées ont été retrouvées par miracle, grâce à des grâce à des fouilles de l'Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), dans un terrain militaire dans le département du Gard, dans le sud de la France.
Ces fouilles sans précédent ont été décidées par l'État français après la révélation de l'existence de ce cimetière dans une enquête de l'AFP en septembre 2020 et le travail inlassable d'associations locales.
Malika - prénommée comme sa sœur en hommage à sa mémoire - s'est recueillie jeudi au nom de sa famille, le souffle coupé par l'émotion, dans ce cimetière où reposent 31 personnes, dont 30 jeunes enfants.
Comme n'en croyant pas ses yeux, sa silhouette frêle arpente longuement l'allée de tombes de ce terrain vague, dont l'entrée est marquée d'un panneau "terrain militaire".
"Là où est le bouquet"
La famille Tabti a enfin une réponse sur le lieu d'inhumation de la petite Malika, décédée à un an et deux mois en février 1963, vraisemblablement de la rougeole, au camp de harkis de Saint-Maurice l'Ardoise tout proche.
"J'imagine qu'elle est peut-être enterrée là où est le bouquet de fleurs", montre à l'AFP Madame Tabti, secrétaire nationale du Secours populaire, une association humanitaire française.
Français musulmans majoritairement recrutés comme auxiliaires de l'armée française pendant la guerre d'indépendance algérienne (1954-1962), les harkis ont été abandonnés par la France à la fin du conflit.
Des dizaines de milliers d'entre eux et leurs familles, tels les parents de Malika, fuient des massacres de représailles, et sont parqués en France dans des "camps de transit et de reclassement" gérés par l'armée, aux conditions de vie déplorables, marquées par une surmortalité infantile.
Dans plusieurs régions de France, il y a 60 ans, des dizaines de bébés de familles harkies ont été enterrés sans sépulture décente par leurs proches ou des militaires, dans les camps ou à proximité, dans des champs.
Avec le temps, les lieux ont été abandonnés, et les familles relocalisées, après avoir enfoui au plus profond d'elles-mêmes ce passé. L'un des frères de Malika, qui avait assisté à l'enterrement avec ses parents et "des militaires", lui a raconté "les conditions dramatiques", dans la neige. "L'eau montait" alors que la petite tombe était creusée et le bébé déposé dans un linceul blanc. "60 ans après, j'ai beaucoup de peine... Je pense à mes parents", confie Madame Tabti.
Ils étaient paysans dans l'Ouest algérien. Durant la guerre, son père, Kouider, est devenu harki surtout par "opportunité économique", pour "avoir un revenu pour élever sa famille", même si il avait aussi "une certaine estime pour de Gaulle". À la fin du conflit, il subit les représailles du FLN, torturé pendant plusieurs jours, les pieds "brûlés à la cigarette", obligé de marcher "sur des fils barbelés". "Toute sa vie il a souffert des pieds", se rappelle-t-elle. Il sera sauvé d'une mort certaine par un jeune lieutenant de l'armée française. "La peur faisait partie de la vie de mes parents... ils étaient démunis, traumatisés par l'exil", poursuit-elle. "Ils n'étaient pas en capacité de demander des comptes" sur les conditions d'inhumation de Malika. "C'était inimaginable".
Ma mère nous a toujours parlé du traumatisme de la perte de Malika, mais elle ne saura jamais que le cimetière a été retrouvé.Madame Tabti, sœur de Malika
Sa famille a bien tenté dans les années 90 de retrouver le lieu, en vain. Malika Tabti avait demandé à rencontrer le commandant de l'époque de la base militaire, qui lui avait répliqué "qu'il n'y avait rien" à trouver, que "c'était un champ de manœuvre", raconte-t-elle.
Symboles de l'abandon
Mais 25 ans plus tard, en lisant un reportage de l'AFP de 2022 annonçant la décision des fouilles, Madame Tabti a eu un déclic. "Ça a été comme une libération, et le début d'une bataille".
Pour l'historienne et spécialiste de la guerre d'Algérie Fatima Besnaci-Lancou, elle-même fille de harkis, les corps de ces enfants "symbolisent l'abandon et le drame des harkis, et ce symbole touche à l'humanité même".
"Ces familles n'ont jamais oublié leurs enfants morts dans les camps, elles m'en ont toujours parlé", explique à l'AFP l'historienne, présidente du conseil scientifique du Mémorial du camp de Saint-Maurice l'Ardoise. Depuis le 20 mars, "ces enfants rentrent dans l'Histoire", selon elle.
À Saint-Maurice l'Ardoise, la tragédie s'est doublée d'un autre drame: un procès verbal de gendarmerie établi en 1979 - découvert dans des archives locales par Nadia Ghoufria, fille de harkis, et révélé au grand public par l'AFP en 2020 - atteste que les autorités de l'époque connaissaient l'existence de ce cimetière.
Mais elles ont alors délibérément décider de pas informer associations et familles. "C'est scandaleux ! C'est une faute lourde de l'État", s'exclame Malika Tabti, dénonçant une volonté de "cacher" cette surmortalité infantile, alors que "plusieurs localités alentours disposaient de cimetières".
Elle demande désormais la "réhabilitation" de ce lieu, que "les familles puissent venir s'y recueillir". Elle veut "pouvoir identifier la tombe" de sa sœur par des tests ADN, et espère qu'un jour cette dernière "puisse reposer enfin en paix dans la tombe de notre mère" dans le Sud-Ouest.
Une douce lumière gagne le cimetière retrouvé en fin de journée. Malika Tabti confie ressentir "un peu d'apaisement d'avoir identifié le lieu", mais une souffrance l'étreint à l'évocation de sa mère, Fatna, disparue en avril 2018.
"Ma mère nous a toujours parlé du traumatisme de la perte de Malika, mais elle ne saura jamais que le cimetière a été retrouvé", souffle-t-elle.
"Elle est enterrée ici, quelque part...", lâche en larmes Malika Tabti, qui pour la première fois se retrouve face au cimetière de fortune d'enfants harkis où sa sœur alors bébé a été inhumée en 1963, un lieu enfoui dans l'oubli depuis 60 ans et récemment révélé par des fouilles.
Son visage crispé d'une "immense tristesse", Malika, 59 ans, dépose doucement un bouquet de fleurs sur une allée de tombes de plusieurs dizaines de mètres, recouvertes de terre, et délimitées par des piquets où plusieurs peluches ont été accrochées.
Le 20 mars, ce cimetière de fortune de dizaines d'enfants morts dans des camps harkis voisins au début des années 60 est sorti de l'oubli, localisé sur un terrain militaire dans le Gard (sud-est) grâce à des fouilles de l'Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap).
Ces fouilles sans précédent ont été décidées par l'Etat français après la révélation de l'existence de ce cimetière dans une enquête de l'AFP en septembre 2020 et le travail inlassable d'associations locales.
Malika Tabti dépose un bouquet de fleurs sur la tombe de sa soeur dans le cimetière de fortune d'enfants harkis, le 6 avril 2023 à Laudun-l'Ardoise, dans le Gard / AFP
Malika - prénommée comme sa sœur en hommage à sa mémoire - s'est recueillie jeudi au nom de sa famille, le souffle coupé par l'émotion, dans ce cimetière où reposent 31 personnes, dont 30 jeunes enfants.
Comme n'en croyant pas ses yeux, sa silhouette frêle arpente longuement l'allée de tombes de ce terrain vague, dont l'entrée est marquée d'un panneau "terrain militaire".
- "Là où est le bouquet" -
La famille Tabti a enfin une réponse sur le lieu d'inhumation de la petite Malika, décédée à un an et deux mois en février 1963, vraisemblablement de la rougeole, au camp de harkis de Saint-Maurice l'Ardoise tout proche.
"J'imagine qu'elle est peut-être enterrée là où est le bouquet de fleurs", montre à l'AFP Mme Tabti, secrétaire nationale du Secours populaire, une association humanitaire française.
Un cimetière d'enfants harkis retrouvé dans le Gard / AFP
Français musulmans majoritairement recrutés comme auxiliaires de l'armée française pendant la guerre d'indépendance algérienne (1954-1962), les harkis ont été abandonnés par la France à la fin du conflit.
Des dizaines de milliers d'entre eux et leurs familles, tels les parents de Malika, fuient des massacres de représailles, et sont parqués en France dans des "camps de transit et de reclassement" gérés par l'armée, aux conditions de vie déplorables, marquées par une surmortalité infantile.
Dans plusieurs régions de France, il y a 60 ans, des dizaines de bébés de familles harkies ont été enterrés sans sépulture décente par leurs proches ou des militaires, dans les camps ou à proximité, dans des champs.
Avec le temps, les lieux ont été abandonnés, et les familles relocalisées, après avoir enfoui au plus profond d'elles-mêmes ce passé.
L'un des frères de Malika, qui avait assisté à l'enterrement avec ses parents et "des militaires", lui a raconté "les conditions dramatiques", dans la neige. "L'eau montait" alors que la petite tombe était creusée et le bébé déposé dans un linceul blanc.
"60 ans après, j'ai beaucoup de peine... Je pense à mes parents", confie Mme Tabti.
Ils étaient paysans dans l'Ouest algérien. Durant la guerre, son père, Kouider, est devenu harki surtout par "opportunité économique", pour "avoir un revenu pour élever sa famille", même si il avait aussi "une certaine estime pour de Gaulle".
Malika Tabti se recueille devant la tombe de sa soeur dans le cimetière de fortune d'enfants harkis, le 6 avril 2023 à Laudun-l'Ardoise, dans le Gard / AFP
A la fin du conflit, il subit les représailles du FLN, torturé pendant plusieurs jours, les pieds "brûlés à la cigarette", obligé de marcher "sur des fils barbelés". "Toute sa vie il a souffert des pieds", se rappelle-t-elle. Il sera sauvé d'une mort certaine par un jeune lieutenant de l'armée française.
"La peur faisait partie de la vie de mes parents... ils étaient démunis, traumatisés par l'exil", poursuit-elle. "Ils n'étaient pas en capacité de demander des comptes" sur les conditions d'inhumation de Malika. "C'était inimaginable".
Sa famille a bien tenté dans les années 90 de retrouver le lieu, en vain. Mme Tabti avait demandé à rencontrer le commandant de l'époque de la base militaire, qui lui avait répliqué "qu'il n'y avait rien" à trouver, que "c'était un champ de manœuvre", raconte-t-elle.
- Symboles de l'abandon -
Mais 25 ans plus tard, en lisant un reportage de l'AFP de 2022 annonçant la décision des fouilles, Mme Tabti a eu un déclic. "Ca a été comme une libération, et le début d'une bataille".
Pour l'historienne et spécialiste de la guerre d'Algérie Fatima Besnaci-Lancou, elle-même fille de harkis, les corps de ces enfants "symbolisent l'abandon et le drame des harkis, et ce symbole touche à l'humanité même".
Des fleurs et un piquet en bois peint en jaune pour délimiter une allée de tombes au cimetière de fortune des enfants Harki, le 6 avril 2023 à Laudun-l'Ardoise, dans le Gard / AFP
"Ces familles n'ont jamais oublié leurs enfants morts dans les camps, elles m'en ont toujours parlé", explique à l'AFP l'historienne, présidente du conseil scientifique du Mémorial du camp de Saint-Maurice l'Ardoise. Depuis le 20 mars, "ces enfants rentrent dans l'Histoire", selon elle.
A Saint-Maurice l'Ardoise, la tragédie s'est doublée d'un autre drame: un procès verbal de gendarmerie établi en 1979 - découvert dans des archives locales par Nadia Ghoufria, fille de harkis, et révélé au grand public par l'AFP en 2020 - atteste que les autorités de l'époque connaissaient l'existence de ce cimetière.
Mais elles ont alors délibérément décider de pas informer associations et familles.
"C'est scandaleux ! C'est une faute lourde de l'Etat", s'exclame Mme Tabti, dénonçant une volonté de "cacher" cette surmortalité infantile, alors que "plusieurs localités alentours disposaient de cimetières".
Elle demande désormais la "réhabilitation" de ce lieu, que "les familles puissent venir s'y recueillir". Elle veut "pouvoir identifier la tombe" de sa sœur par des tests ADN, et espère qu'un jour cette dernière "puisse reposer enfin en paix dans la tombe de notre mère" dans le Sud-Ouest.
Une douce lumière gagne le cimetière retrouvé en fin de journée.
Malika Tabti (g), accompagnée de son amie Nadia Ghoufria, également fille de harkis, se recueille la tombe de sa soeur dans le cimetière de fortune d'enfants harkis, le 6 avril 2023 à Laudun-l'Ardoise, dans le Gard / AFP
Malika Tabti confie ressentir "un peu d'apaisement d'avoir identifié le lieu", mais une souffrance l'étreint à l'évocation de sa mère, Fatna, disparue en avril 2018.
"Ma mère nous a toujours parlé du traumatisme de la perte de Malika, mais elle ne saura jamais que le cimetière a été retrouvé", souffle-t-elle.
Il s’agissait d’un texte symbolique et politique que le groupe écologiste à l’Assemblée nationale avait décidé de présenter dans le cadre de leur niche parlementaire jeudi : faire reconnaître la répression des manifestations d’Algériens du 17 octobre 1961 en « crime d’État », rapporte le site de20 Minutes. En plein contexte de guerre d’indépendance de l’Algérie, cette manifestation s’était tenue à l’appel de la Fédération de France du FLN. Si l’initiative n’avait pas été déclarée, elle restait pacifiste. Mais des défilés sur les grandes artères parisiennes ont donné lieu ensuite à des affrontements et les policiers ont fait feu.
À ce jour, aucun bilan précis n’est connu, de 38 à 200 morts selon les estimations. Mais au vu des faibles chances de voir le texte adopté, le groupe écologiste a décidé de retirer la résolution, selon les informations de 20 Minutes. La majorité étant opposée à reconnaître cet événement comme un « crime d’État », ce que proposait la rapporteuse du texte, Sabrina Sebaihi. En réunion de groupe ce mardi matin, il y aurait même eu un « gros clash » interne à la suite de cette décision.
Une autre résolution dans quelques semaines ?
Pour le chef de file écologiste du texte, la pilule a du mal à passer : « Ça, on ne le découvre pas aujourd’hui », tance Benjamin Lucas à propos de l’opposition du gouvernement à reconnaître l’événement comme crime d’État. Car pour les écologistes, le temps est précieux au cours de cette niche parlementaire, la seule de l’année où chaque groupe a la main sur l’ordre du jour. Comme la journée commence à 9h et se termine à minuit, il n’y a pas de temps à perdre selon la direction écologiste, qui souhaite donc en gagner en éliminant les textes qui ont peu de chances de passer.
Une prise de position que ne comprend pas la rapporteuse du texte. Avant même la décision de son groupe, Sabrina Sebaihi regrettait ces considérations sur le temps : « C’est quand même compliqué de dire qu’on ne veut même pas prendre le temps de parler de ce sujet, car on ‘perdrait du temps’. » La députée des Hauts-de-Seine ajoutait : « Le sujet du moment, ce sont les violences policières. Imaginez le traitement si à Sainte-Soline, il y avait eu 200 morts à cause des forces de l’ordre ? Est-ce parce que le 17 octobre 1961, c’était des Algériens ? »
Sabrina Sebaihi tient à souligner que même l’historien Benjamin Stora (il avait été chargé d’une mission sur la mémoire de la guerre d’Algérie par Emmanuel Macron) « reconnaît que le terme de ‘crime d’Etat’ s’applique à ce qui s’est passé ce jour-là ». Son groupe en a décidé autrement. Une autre résolution transpartisane pourrait voir le jour dans quelques semaines, remplaçant cette fois-ci le terme de « crime d’État » par « événements atroces ».
Le ministre des Moudjahidines et des Ayants droit, Laïd Rebiga, a affirmé jeudi soir à Alger que les champs de mines antipersonnel dans l’Est et l’Ouest du pays sont un crime colonial abject et atroce qui s’ajoute à des milliers d’autres crimes commis contre le peuple algérien durant la colonisation.
S’exprimant lors d’une cérémonie organisée en hommage aux grands invalides de la Guerre de libération nationale, aux victimes des mines antipersonnel et ayants droit dans le cadre de la célébration du soixantenaire de l’indépendance en présence d’un nombre de ministres, du représentant du ministère de la Défense et du wali d’Alger, M. Rebiga a indiqué que les champs de mines antipersonnel au niveau des frontières Est et Ouest du pays « sont un crime colonial atroce et abject » qui s’ajoute à « d’autres milliers de crimes commis contre le peuple algérien durant l’occupation, et dont les séquelles sont encore présentes aujourd’hui ».
Le ministre a souligné que « la pose des mines qui témoigne de la barbarie coloniale » a provoqué des pertes humaines et beaucoup de maladies et handicaps, durant la Glorieuse révolution et après l’indépendance.
Il s’agit d’un véritable crime contre la terre et contre l’humanité ».
M. Rebiga a salué « le rôle pionnier des éléments de l’Armée nationale populaire (ANP) dans le déminage de toutes les zones frontalières minées par l’occupant durant la Guerre de libération ».
Il a, en outre, rappelé que l’Etat algérien œuvre depuis l’indépendance à « la prise en charge sanitaire, sociale et psychologique des moudjahidine et ayants droit ainsi que les ayants droit des chouhada et des victimes des mines antipersonnel à travers la protection, la promotion et l’indemnisation des victimes outre l’instauration du droit à l’allocation et à la sécurité sociale en sus du droit de bénéficier d’appareils de mobilité et d’accessoires adaptés aux différents handicaps et ce à titre gracieux au niveau du Centre national des invalides et des victimes de la révolution de libération nationale et des ayants droits ».
A cet effet, le ministère des Moudjahidine, poursuit-il, « veille à assurer à la catégorie des invalides et des victimes civiles une prise en charge médico-sociale à travers la promotion des prestations des établissements sous tutelle via ses équipes médicales et sociales pour garantir un accompagnement continu et un service
Depuis 2018, le Gouvernement œuvre pour faciliter l’accès de toutes et tous aux archives de la guerre d’Algérie. Cette ambition s’est concrétisée par une importante modification du code du patrimoine, qui prévoit désormais que les archives relevant du secret de la défense nationale sont automatiquement déclassifiées lorsqu’elles deviennent librement communicables, par des décisions d’ouverture anticipée de fonds entiers non librement communicables, mais aussi par la mise en ligne de guides destinés à faciliter les recherches dans les archives. Après un premier guide sur les disparus de la guerre d’Algérie et un deuxième sur les Harkis, un nouvel instrument de recherche vient d’être publié : il concerne les rapatriés d’Algérie.
Les sources sur le sujet étant très nombreuses, le guide est divisé en trois parties :
Une introduction générale, après les définitions d’usage, présente l’historique complexe de l’administration chargée des rapatriés de 1961 à nos jours, puis aborde les conditions du rapatriement des personnes et des biens.
Une partie relative aux politiques publiques présente les fonds contenant des dossiers individuels, et s'intéresse aux politiques d'indemnisations et d'assistance ainsi qu’aux différents types d'hommages rendus aux rapatriés.
Une partie relative aux politiques sociales aborde, quant à elle, le logement et les conditions de vie des rapatriés, puis le travail, et notamment le reclassement, l'éducation, et enfin la surveillance dont ils ont été l'objet et les revendications qu'ils ont exprimées, notamment à travers leurs associations.
Piloté par le Service interministériel des Archives de France, ce travail d’ampleur est le fruit d’une étroite collaboration interministérielle entre le ministère de la Culture, le ministère des Armées et le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Il fait état des sources qui sont conservées dans les services publics d’archives français, aussi bien au niveau central que territorial ; il s’agit d’un large panorama ne visant pas à l'exhaustivité, mais ouvrant de nombreuses voies de recherche.
Le guide, pensé pour être accessible au public non familier du fonctionnement des archives, s’adresse à tous ceux qui, connaisseurs ou débutants, universitaires ou amateurs, souhaitent entamer une recherche sur le sujet.
Ce travail s’inscrit dans la politique de reconnaissance des mémoires voulue par le président de la République et poursuivie par le Gouvernement français, à laquelle le ministère de la Culture, le ministère des Armées et le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères entendent contribuer pleinement, en permettant aux chercheurs, aux journalistes et à tous les citoyens intéressés d’accéder à des pans entiers de l’histoire partagée entre la France et l’Algérie.
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