Les civils tendent à percevoir la guerre comme doublement éloignée de leur normalité : un temps totalement séparé de la paix et une affaire essentiellement militaire. Aussi, lorsque la guerre surgit, non seulement elle interrompt la normalité mais elle apparaît d’autant plus scandaleuse qu’elle affecte les civils. Ainsi, les frappes contre les populations sont soit présentées comme des « dommages collatéraux » s’il s’agit de les excuser, soit comme des crimes de guerre s’il s’agit de les dénoncer. Dans les deux cas comme une règle brisée à l’intérieur de la violence extrême que suppose la guerre. Ce double éloignement rassurant (temps de la guerre et chose circonscrite au militaire) ne correspond cependant pas du tout à la façon dont se pense la guerre dans les lieux de pouvoir où elle se décide, surtout quand la stratégie adoptée est contre‑insurrectionnelle. Car, alors, la population civile en devient l’enjeu central et les méthodes de contre‑insurrection s’insèrent dans le tissu de son quotidien qu’elle perçoit comme « en paix ». Pour saisir ce propos moins rassurant sur notre présent, nous proposons ici de dresser une histoire de cette façon de concevoir la guerre, celle de l’une des plus virulentes et influentes parmi les doctrines contre‑insurrectionnelles : la « doctrine de la guerre révolutionnaire » (DGR).
Celle‑ci peut être d’abord définie comme une réponse, surgie au sein de l’armée française, au mouvement de décolo‑ nisation qui a suivi la Seconde Guerre mondiale. Dans cette période, de 1954 à 1960, elle a en effet été la doctrine militaire officielle, enseignée aux officiers à l’École de guerre de Paris1. Et elle a été appliquée, de façon spectaculaire, lors de la « bataille d’Alger » de 1957, ainsi que lors de la « guerre secrète » au Cameroun de la fin des années 1950 à la fin des années 1960. Puis elle le sera plus tard dans nombre d’autres armées – notamment étatsuniennes et latino‑américaines dans les années 1960 et 1970, mais aussi… algérienne dans les années 1990 (puis à nouveau en Irak et en Afghanistan par les Américains dans les années 2010). Cette doctrine militaire est caractérisée par l’objectif de conquérir « les cœurs et les esprits » des populations, par la combinaison variable de diverses techniques, certaines affichées (action psychologique, œuvres sociales…) et d’autres plus occultes : déplacements forcés de population, torture comme instru‑ ment de terreur, exécutions extrajudiciaires, disparitions forcées, infiltrations des forces adverses, faux maquis…
Malgré son importance, toujours d’actualité, son histoire est difficile à établir et reste largement méconnue. Depuis les années 2000, les articles académiques et études ponctuelles sur la question se sont certes multipliés, ce qui marque une rupture bienvenue après des décennies de quasi‑absence dans les productions scientifiques sur l’histoire militaire contempo‑ raine. Mais ces travaux ne s’adressent pour l’essentiel qu’aux spécialistes, et il n’existe pas encore d’ouvrage présentant de façon rigoureuse et accessible les grandes lignes de l’histoire de cette doctrine militaire, dans toutes ses dimensions2.
Dans une première acception étroite, la DGR serait née durant la guerre d’Indochine et se serait imposée durant celle d’Algérie, connaissant une fulgurante ascension dans la seconde moitié des années 1950 et une brève hégémonie stratégique (1957‑1960). Elle désignerait alors un corpus relativement succinct de textes et serait identifiée à un nombre assez limité d’officiers français, dont les parcours suffiraient à saisir les influences à l’origine de la doctrine et indiqueraient ses exportations au sein d’autres armées.
Cette approche restrictive présuppose cependant une définition surtout théorique, strictement militaire, de la doctrine. Or elle se caractérise par une conception totale de la guerre, qui inclut les champs politique, économique, social et culturel, si bien qu’elle interagit nécessairement avec le monde civil qu’elle imprègne, ce qui élargit déjà considé‑ rablement le champ de l’enquête visant à faire l’histoire de cette « doctrine ». De plus, elle n’est pas stable mais, tout au contraire, adaptable à l’envi, de sorte que certains de ses éléments peuvent être repris isolément tout en gardant sa logique générale (c’est le cas parmi les polices qui s’en abreuvent, mais aussi dans des campagnes médiatiques ou de relations publiques d’entreprises ou d’organisations civiles). Il s’agit donc de saisir la DGR dans ses multiples dimensions, ce qui amène à explorer ses influences dans des domaines apparemment très éloignés du militaire. Nous la verrons par exemple se saisir de la justice conçue comme arme psycho‑ logique ou des relations publiques du patronat français.
Par ailleurs, les origines de la DGR ne peuvent se limiter à la seule guerre d’Indochine, alors que les premiers officiers français qui la formalisent et la pratiquent sont souvent issus de l’armée coloniale et ont tous vécu la Seconde Guerre mondiale dans l’armée d’armistice ou de la France libre. Ce genre d’expériences ne laisse pas indemne. Aussi, à l’extension fonctionnelle de la définition de la DGR, il faut ajouter une extension chronologique pour mieux en saisir les origines.
Apparemment, ces officiers sont des militaires qui ne connaissent pratiquement que des défaites (1940, l’Indochine, l’Algérie) ; et la seule période durant laquelle ils occupent le pouvoir militaire est caractérisée par une armée particu‑ lièrement agitée, en partie responsable de crises de régime à répétition (1958, 1960‑1961). Pourtant, loin de les discré‑ diter, ces échecs sont interprétés de manière à ce que la « doctrine » sorte indemne de ses fiascos, avec des formules telles que « la guerre d’Algérie a été militairement gagnée mais politiquement perdue » dont nous verrons la parfaite inanité. Cette capacité à se raconter lui permet de rester attractive pour de nombreuses armées à travers le monde. Quant à sa responsabilité dans l’instabilité de la République française, elle n’affecte en rien sa séduction pour d’autres armées qui n’hésiteront pas à prendre le pouvoir dans leurs pays respectifs.
Que ce soit dans l’armée française ou dans celles qui l’importent, la DGR est notablement plus prégnante parmi les « forces spéciales » (commandos parachutistes, bérets verts, différents services « Action », « gardes présidentielles », voire troupes mercenaires). Il s’agira donc de comprendre les liens existant entre la DGR et ces « forces spéciales ». Nous verrons en quoi la doctrine est tributaire du déploiement de ces troupes d’élite, surgies principalement à partir de la Seconde Guerre mondiale, ainsi que les rôles qu’elles jouent par la suite dans ses applications.
Un outil central identifié à la DGR est l’« arme psycho‑ logique ». L’incursion des militaires dans ce champ soulève une série de questions aux évidentes résonances dans l’actua‑ lité, dont celles sur les manipulations, le statut de la vérité, la guerre des récits et autres fakenews. Il s’agira dès lors de limiter autant que possible le sujet, en se demandant comment précisément la DGR a défini et utilisé cette « arme » et s’il est possible de dresser un bilan de ses effets sur ses différentes cibles (les militaires eux‑mêmes, leurs ennemis et les différentes populations visées). En l’état actuel des connaissances sur le sujet et vu la difficulté a priori insurmontable d’un bilan précis, il s’agira surtout de repérer les structures officiellement dédiées à cette arme et son évolution à travers ses multiples importations, puis de s’interroger sur les nombreuses passerelles qu’elle dresse avec le monde civil.
On observe également que les crises politiques imputées à la DGR, entre autres l’apparition en 1961 de l’Organisation armée secrète (OAS) en Algérie et en France, puis des régimes dictatoriaux qui l’appliqueront implacablement dans diverses parties du monde, sont toutes identifiées à l’extrême droite. Existe‑t‑il un lien entre la DGR et un courant politique parti‑ culier ? Pourquoi plusieurs idéologies de droite intègrent‑ elles cette doctrine militaire parmi leurs références ? Et, plus fondamentalement, la DGR est‑elle bien une doctrine militaire ou, plus largement, une conception politique du monde ?
Derrière ces nombreuses questions s’en pose une plus centrale. La population est au cœur de la DGR : elle est à la fois son terrain de bataille et son arme principale. Or la population est, par ailleurs, sinon le souverain dans les cas de peuples institués (par exemple dans les régimes se revendiquant de la démocratie), du moins l’objet et l’enjeu central du politique dans notre modernité, laquelle définit la nature des régimes politiques en fonction, précisément, de la place qu’y occupent les peuples. De sorte que faire l’impasse sur la signification en termes de régime politique que la DGR propose ou induit conduirait à ignorer l’une de ses conséquences essentielles. Évacuer cette question sous prétexte qu’il s’agirait d’une doctrine militaire séparée du champ politique n’est pas recevable, entre autres parce que l’imbrication entre population civile et guerre est posée par la DGR elle‑même. Cette imbrication qui va à l’encontre des conceptions traditionnelles de la guerre, dont la sépara‑ tion entre combattants et population civile est une arête (du moins théorique, depuis les premières esquisses de « droit de la guerre » érigées par l’Église dès le Moyen Âge), interroge aussi sur ce que serait la paix pour la DGR.
Pour tenter de répondre aux nombreuses questions posées ici, nous raconterons une histoire incarnée par des hommes en particulier, et non pas seulement des grands mouvements historiques. Aussi, nous attacherons une grande attention aux parcours de certains officiers (dont de rares travaux statistiques confirmeront en partie la représentativité), ce qui nous permettra notamment de saisir les distances et les liens entre les théories et les pratiques. Pour bien saisir les logiques mises en œuvre par la DGR, nous tâcherons aussi d’identifier des récurrences dans ses diverses applications à travers le monde, au‑delà des contextes particuliers locaux qui seront néanmoins restitués le plus fidèlement possible afin de comprendre les raisons des différentes importations de cette « école française » de la contre‑insurrection.
Table
Introduction. Une doctrine pour la guerre moderne 5
ORIGINES ET APPLICATIONS DE LA DGR JUSQU’EN 1962
Lesorigines:maintenirl’ordrecolonial 13
Le parrainage ambigu du maréchal Lyautey, 13.
Terreur et politique : Bugeaud, Gallieni, Lyautey, trois phases combinées de la colonisation, 17.
Les bureaux arabes, une police politique, 23.
La Coloniale, une armée frondeuse, 28.
– Les officiers de la Coloniale, théoriciens de la DGR,34.
– Les enseignements majeurs de la guerre du Rif, 38
SecondeGuerremondialeetguerrepsychologique 44
Münzenberg, Goebbels, Bernays : trois maîtres de l’action psychologique dans les années 1920 et 1930, 45.
– Un savoir‑faire global, 52.
– La propagande d’État française en 1940, 54.
– Armée d’armistice et armée de la France libre : deux armées françaises, deux sources d’influence, 56.
– 1944 : la « révélation de Casablanca » de Michel Frois, 60
SecondeGuerremondialeetcommandos 64
Aux origines des forces spéciales « à la française » : le modèle britannique, 65.
– L’expérience très politique de l’opération Jedburgh, 69.
– À l’école du terrorisme, 73.
– Les fortes têtes des commandos, méfiants des hiérarchies, 76
Laguerred’Indochine, mythefondateurdelaDGR 81
La référence des éphémères maquis français d’Indochine en 1945, 82.
– 1951 : une nouvelle stratégie maquisarde, financée par le trafic d’opium,
– Derrière une insubordination surjouée, le triomphe progressif des officiers de la DGR, 89.
De nouvelles méthodes de maîtrise de l’image : la fabrication du mythe Bigeard, 93. – Une connaissance du communisme sous le prisme des camps viêtminh, 98
Né à Lyon de parents originaires de Sétif, en Algérie, Azouz Begag n’a évidemment pas manqué de suivre de près les déclarations du président français, qui doit terminer ce samedi 27 août une visite officielle de trois jours en Algérie, et celles de son homologue algérien, Abdelmadjid Tebboune. Ancien ministre français délégué à la Promotion de l’égalité des chances du gouvernement de Dominique de Villepin, il a désormais tourné la page de la politique politicienne, et revendique une liberté de parole retrouvée. Mais pour l’écrivain, scénariste et chercheur, la création et le politique se côtoient dans son œuvre comme dans son parcours.
Pour Azouz Begag, l’année littéraire a d’ailleurs été faste. Il a d’abord publié L’Arbre ou la maison (éd. Julliard, 2021), roman dans la veine autobiographique de son immense succès Le Gone du Chaâba (éd. Seuil, 1986). Puis Les Français ont encore leur mot à dire (éd. Plon, 2022), essai qui prend le pouls de la société française en proie à la montée de l’extrême droite. Pour Jeune Afrique, il livre également son regard sur les relations complexes entre l’Algérie et la France, en insistant particulièrement sur la question mémorielle.
Jeune Afrique : Dans votre dernier livre, Les Français ont encore leur mot à dire, le chapitre « L’Algérie, toujours et encore » commence par : « Soixante ans après son indépendance, l’Algérie fait encore jaser en France. » Emmanuel Macron s’apprête à clore, ce samedi, trois jours d’une visite officielle très attendue. Comment expliquer que les relations entre la France et l’Algérie soient aussi tendues ?
Azouz Begag : On n’efface pas cent-trente-deux ans de brutale colonisation en soixante ans ! Il y a tant de non-dits, de choses non-avouées, non-reconnues, qui sont encore enfouis dans les mémoires de là-bas et d’ici. La colonisation et la guerre qui a suivi ont créé des traumatismes de longue durée. À leur propos, chaque mot prononcé hier et aujourd’hui – « évènement », « crime contre l’humanité », « repentance » – a une charge émotionnelle insoupçonnable. L’hypersensibilité française et algérienne est encore très forte.
L’histoire de la colonisation et de la guerre sont-elles bien transmises en France et en Algérie ?
Bien sûr que non ! Qui connaît en France l’émir Abdelkader ? Qui sait ce que signifie « smala » ? Aux États-Unis, dans l’État de l’Iowa, une ville a été dédiée à l’émir Abdelkader : Elkader city ! Pour lui rendre hommage. En France, le maréchal Bugeaud est bien plus célébré que l’émir. Et pourtant…
Pensez-vous que le nouveau contexte géopolitique peut avoir un impact sur ces relations et, plus généralement, sur la politique étrangère algérienne ?
La manne gazière, qui a pris une valeur encore plus stratégique en raison des conséquences de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, est en train de changer la donne pour le pouvoir et le peuple. L’Algérie est aujourd’hui courtisée pour ses richesses gazières. Elle a les cartes en main. J’espère qu’elles vont être utilisées pour améliorer le sort des millions de jeunes qui veulent se construire un avenir dans leur pays.
Le peuple algérien, en particulier sa jeunesse, s’est révolté en 2019, mais, malgré la chute de Bouteflika, nombreux sont ceux qui considèrent que l’ancien régime est resté en place, sous une nouvelle forme. Le Hirak a-t-il été un échec ou un premier jalon vers un véritable changement ?
Actuellement, le pouvoir en place ne peut pas ignorer la colère qui gronde chez nombre d’Algériens frustrés par leur sort et qui ne veulent plus s’y résigner. En ce sens, le Hirak laissera des traces dans l’histoire. Notamment celle d’un beau mouvement populaire cité en exemple dans le monde entier.
Comment sortir de ce qui ressemble à une impasse dans les relations entre le Maroc et l’Algérie ?
Les peuples algérien et marocain sont frères. Dans leur cœur, il n’y a pas de frontières. Le bon sens populaire va aider à la solution politique des différends qui minent ces deux pays depuis des décennies.
Vous portez un regard très critique sur l’évolution du débat politique en France. Dans votre livre, vous évoquez le « grand remplacement ». Comment a-t-on pu en arriver là en France ?
Comme « race », « islamo-gauchisme », la formule « grand remplacement » est d’une perversité effrayante. Elle voudrait rendre compte d’une invasion des barbares qui se ferait par les canalisations de la société. L’antisémitisme s’est toujours nourri de ces odieuses imageries. « On n’est plus chez nous ! » J’entends ce slogan depuis une génération. Qui sont les « nous » qui se revendiquent légitimes chez eux et souhaiteraient purifier la France et son identité ?
Le zemmourisme s’est abreuvé depuis une dizaine d’années à cette source profonde et féconde du racisme élémentaire. Zemmour est enterré, mais 89 députés du Rassemblement national sont entrés à l’Assemblée nationale pour défendre ses idées au sein même de la République. La France a tellement changé. C’est anxiogène.
Vous parlez également de « l’islamo-gauchisme » en dénonçant le flou du terme. Certains l’ont utilisé pour dénoncer son influence dans le milieu universitaire que vous connaissez bien. De quoi ce mot est-il le nom ?
C’est vraiment un vocable nauséabond. Il ne veut rien dire du tout, mais signifie beaucoup dans les esprits des gens qui le colportent. Quand je pense que Frédérique Vidal, l’ancienne ministre de l’Enseignement supérieur voulait commander une étude au CNRS pour cerner l’ampleur de ce soi-disant fléau qui gangrènerait l’université. Pure folie !
L’écrivain Salman Rushdie a été victime d’une attaque au couteau. Êtes-vous inquiet quant aux atteintes à la liberté d’expression ? Que pensez-vous du droit au blasphème ?
Personnellement, je ne pratique jamais le blasphème. Je respecte trop les croyants de toutes religions. En tant qu’écrivain, cependant, j’interdis quiconque d’interdire à un artiste la totale et libre expression de sa vision du monde. Je suis voltairien. Je suis un amoureux éperdu de la liberté.
Quels sont vos projets littéraires ?
Je termine un roman d’amour sur la jalousie maladive et ses terribles conséquences sur l’équilibre d’un couple.
Et vos projets politiques ?
C’est fini depuis longtemps. J’en suis content. Je suis libre !
Dans « Les Vertueux », Yasmina Khadra évoque les Turcos de l’armée française. Un roman dont le souffle épique est au service de la mémoire collective. Interview.
Difficile de se réinventer quand, comme Yasmina Khadra, on a écrit une œuvre aussi riche et passionnante. Et pourtant, avec Les Vertueux, l’écrivain algérien, aujourd’hui âgé de 67 ans, parvient encore à nous surprendre. Toujours aussi inspiré lorsqu’il parle de son pays, il ressuscite la mémoire des Turcos, les tirailleurs algériens qui ont servi dans l’armée française, et nous plonge dans les tranchées de la première guerre mondiale, au sein de leur héroïque deuxième régiment.
Parmi les Turcos, Yacine Chéraga, à peine sorti de l’adolescence, contraint de faire la guerre à la place du fils d’un caïd qui a pouvoir de vie et de mort sur le jeune homme et sa famille. Yacine s’illustre sur les champs de bataille sous le nom de caporal Hamza.
Ce n’est que la première partie d’une fresque épique qui fait vibrer la corde sensible des grands sentiments humains. Selon les propres dires de Yasmina Khadra, « dévoiler un seul pan de cette histoire gâcherait tout le reste ». C’est pourquoi nous resterons discrets sur les multiples rebondissements qui nous captivent du début à la fin.
Lors de son retour en Algérie, après la guerre, Yacine demande à Sid, son frère d’armes : « Alors pourquoi ne se souviendrait-on pas de nous autres [les tirailleurs algériens] ? — Parce que c’est comme ça. Si nous avons été égaux dans le martyre, l’Histoire ne retiendra que les héros qui l’arrangent », répond Sid. Par la puissance de sa plume, Khadra met des noms, des visages, des récits sur ces grands oubliés de l’Histoire.
Jeune Afrique : D’où vous est venue l’idée de ce roman ?
Yasmina Khadra : Elle s’est ancrée en moi il y a une quinzaine d’années, quand j’ai préfacé une bande dessinée consacrée aux Turcos. Ne me manquait plus qu’à trouver une bonne histoire capable de nous transporter, de nous faire vivre une époque qui expliquerait pourquoi nous sommes devenus un peuple d’écorchés vifs. Yacine Chéraga, mon personnage principal, m’a paru à même d’incarner ce que les Algériens de la première moitié du siècle dernier ont traversé.
C’était une époque où les paradoxes s’affrontaient sans pour autant se croiser. Les différentes communautés évoluaient dans des mondes parallèles. Face aux milliers de questions qui se posaient, les réponses étaient rares et n’expliquaient pas grand-chose. Yacine était dans cette perplexité permanente. Il subissait sans savoir pourquoi. La Grande Guerre, la trahison, la traque, la peur et les aléas de la loyauté le rendaient étranger à lui-même. Cependant, grâce à sa candeur prophétique, il continuait à garder le cap, tirant de chaque épreuve une formidable leçon de vie. Les Vertueux sont une escale dans la mémoire tourmentée, une sorte de conjuration que je laisse découvrir au lecteur. Dévoiler un seul pan de cette histoire gâcherait tout le reste.
Comme tous les habitants du douar, Yacine est un miséreux, voué à le rester toute sa vie. L’armée, dans laquelle il est enrôlé de force, est-elle paradoxalement une chance pour lui d’échapper au système féodal qui règne alors ?
Yacine n’a pas accepté de partir à la guerre pour échapper à la tyrannie du caïd, ni pour offrir à sa famille les moyens d’une existence décente. Il n’a pas eu le choix. Le caïd a été très clair. La menace qui pesait sur lui en cas de refus ne faisait aucun doute.
À l’époque, certains caïds se permettaient tout. C’étaient des satrapes, pour qui la vie d’un sujet n’avait pas plus de valeur que celle d’un mouton sacrificiel. Ils bénéficiaient d’une impunité absolue aux yeux de l’administration coloniale, qui leur avait délégué une partie de son autorité afin d’assujettir « la populace ». Beaucoup de caïds ont participé à la spoliation des terres appartenant aux autochtones pour les céder aux colons. Les incessantes insurrections du peuple algérien ont souvent été torpillées par la trahison de ces mêmes caïds. Le roman s’attarde sur ces faits-là.
L’histoire des Turcos, et des soldats coloniaux en général, est-elle suffisamment racontée en France et en Algérie ?
Qui se souvient des Turcos aujourd’hui, notamment en Algérie ? Les nouvelles générations n’en entendent même pas parler. Dans nos livres d’histoire, on se limite à la guerre de libération de 1954-1962. Nos héros sont les maquisards et leurs dirigeants. Les Turcos, eux, sont perçus chez nous comme des souvenirs dérangeants. Ils étaient les soldats de la France.
Quand le seul fait d’écrire en français est considéré comme une infâme allégeance à la France, imaginez comment sont perçus ceux qui sont morts ou qui ont combattu sous l’uniforme français ! Il ne s’agit pas là de traumatismes historiques, mais d’un besoin maladif de s’inventer des ennemis, des souffre-douleur et des boucs émissaires. Le mal est profond. Pour certains, la seule culture qui reste est la culture de l’invective, de la diabolisation et de l’exclusion. Cette attitude se veut « légitime ». Ceux qui n’ont pas d’arguments choisissent la dramatisation outrancière et l’animosité criarde pour se donner de l’importance et un minimum de contenance.
« Les Vertueux », de Yasmina Khadra, Mialet-Barrault Éditeurs.
Vos scènes de bataille sont saisissantes. Vous êtes-vous servi de votre expérience militaire pour vous mettre à la place de vos personnages ?
L’écrivain a cette faculté de s’interroger sur les époques et les événements, puis de se les approprier. C’est sa vocation. Beaucoup d’auteurs ont magistralement décrit la guerre sans avoir tiré un seul coup de feu, sans même avoir touché à un fusil. Pour ce qui me concerne, peut-être mon expérience militaire m’a-t-elle aidé à mieux cerner l’absurdité des hommes. Je n’ai pas raconté la guerre, je l’ai écoutée avant de la traduire aux lecteurs. Les événements que je relate ne sont que des supports destinés à exposer les états d’âme de ceux qu’on envoie au charbon sans qu’ils sachent, au juste, pourquoi on leur fait croire que se trouver sur un champ de bataille est plus gratifiant que d’être dans le lit d’une femme.
Dans l’Algérie colonisée que vous dépeignez, il y a énormément de misère, et aussi une petite frange de bourgeois musulmans que Yacine côtoie. La colonisation est-elle l’enfant du capitalisme ?
Aucun rapport. L’Algérie était une nation moderne avant 1830. Elle avait autant de madrasa que la France avait d’écoles. Elle avait ses poètes, ses savants, ses architectes, ses hommes d’affaires, ses administrateurs, ses seigneurs, ses jardins d’Eden, ses médinas florissantes. Et elle comptait énormément de familles riches. Certaines d’entre elles ont financé les différentes insurrections qui ont jalonné les cent trente-deux ans d’occupation. L’histoire coloniale a occulté cette réalité pour se focaliser sur les franges sociales défavorisées, afin de montrer la colonisation sous l’habit humanitaire et civilisationnel.
Yacine a beaucoup enduré et, pourtant, il pardonne. Peut-on tout pardonner individuellement ? Peut-on et doit-on tout pardonner collectivement, en particulier l’histoire coloniale de la France en Algérie et dans le monde ?
Le pardon est un accès à la libération de soi-même. Chacun est libre de choisir la façon de renaître de ses meurtrissures. On peut soit tourner la page et ouvrir un nouveau chapitre pour aller de l’avant, soit se verrouiller dans la frustration et cohabiter avec ses vieux démons jusqu’à ce que mort s’ensuive. Tourner la page ne signifie pas l’effacer. La mémoire se doit d’être préservée, mais elle ne doit pas chahuter l’aube des lendemains qui chantent.
Or c’est exactement l’effet inverse qui se produit de nos jours. En France comme en Algérie, les vieux démons veillent au grain. Pour quel dessein ? Aucun de sérieux. On entretient la haine faute de savoir se recueillir sur les morts en pensant aux générations de demain, qui n’ont aucune raison de porter sur leurs épaules et dans leur conscience les méfaits de leurs ancêtres. Il existe, hélas, des gens qui sont persuadés que la rancœur est l’unique port d’attache qui leur reste en ce monde à la dérive.
Vous parlez de l’absurdité de la première guerre mondiale et ce mot, qui revient à plusieurs reprises, fait écho à l’actualité. Une troisième guerre mondiale est-elle possible ?
Je ne pense pas à la guerre, mais à ses victimes, à ces jeunes qui aspirent à vivre le peu de joies que l’existence leur concède et qui sont appelés à mourir pour des slogans aussi creux que les douilles des balles perdues. La guerre est la plus grande arnaque que les hommes aient inventée depuis qu’on leur a fait croire qu’il existe des causes plus importantes que leur vie.
Tant que l’on continuera à « s’atomiser » les uns les autres afin que les harangues belliqueuses nous paraissent plus enthousiasmantes que nos propres chants intérieurs, les tambours funèbres supplanteront toutes les symphonies de nos rêves et de nos certitudes. Heureux celui qui envoie au diable les causes idéologiques pour s’émerveiller devant une coccinelle courant sur du gazon ou un colibri s’abreuvant dans une corolle de fleur. Dans L’Attentat, j’ai écrit : « Il n’y a rien au-dessus de ma vie, et ma vie n’est pas au-dessus de celle des autres. » C’est peut-être ce que l’on devrait se répéter, de temps en temps, pour s’éveiller à la vérité, c’est-à-dire à la plus juste des causes : vivre et laisser vivre.
Les Vertueux, de Yasmina Khadra, Mialet-Barrault Éditeurs, 541 pages, 21 euros
ttérature peut-elle nuire ? C’est l’une des questions qui traversent le cinquième roman de Kaouther Adimi, « Au vent mauvais », qui se déroule sur fond d’histoire de l’Algérie au XXe siècle.
Tarek et Leïla sont mis en scène par leur ami d’enfance, Saïd, dans un livre. Une publication qui transforme leur vie, percutée par ailleurs par la colonisation, la guerre mondiale, les luttes d’indépendance et la guerre civile.
Un récit fictionnel où l’on croise aussi Frantz Fanon, les Black Panthers, Yacef Saadi, la musique de Warda Al-Jazaïria, un récit qui nous entraîne, en un souffle, d’Alger à Rome en passant par Paris. Rencontre avec son autrice, Kaouther Adimi.
Jeune Afrique : Au vent mauvais s’inspire de l’histoire de vos grands-parents. Quand commence la fiction ?
Kaouther Adimi : Il y a une idée de départ : moi, qui reconnais dans un roman publié en Algérie mes grands-parents, car ils sont nommés et qu’il s’agit du même village où j’ai passé du temps. Après, j’ai imaginé tout le reste. Je dédie le livre à mes grands-parents car ils sont en quelque sorte à l’origine de cette idée, mais passée la dédicace, il n’y a que le roman. L’écrivaine disparaît – du moins jusqu’aux ultimes pages.
Le roman a pour décor l’histoire politique de l’Algérie au XXe siècle. Saïd, qui a fait de ses amis d’enfance, Tarek et Leïla, des héros de roman, dit qu’il s’agit de » « personnages dont les trajectoires ont été déterminées par les bouleversements du pays ».
Je crois que le XXe siècle fracasse Tarek et Leïla. Ils subissent la seconde guerre mondiale, la guerre d’Algérie, puis la parution du roman de Saïd qui les force à fuir et, enfin, la guerre civile. S’ils ne sont pas déterminés uniquement par les bouleversements de l’Algérie, ils sont en prise avec ces événements. Que faire à l’intérieur de ce cadre ? Tarek comme Leïla vont dévier de leur trajectoire initiale. Le premier en partant à Rome, la seconde en apprenant à lire. La parution du livre de Saïd va les forcer à prendre une nouvelle voie.
Vous faites référence à plusieurs pages de l’Histoire, dont la mutinerie de Versailles de 1944. Pouvez-vous revenir sur cet épisode méconnu ?
Le roman est constitué d’ellipses car ce n’est pas un roman historique. Je ne voulais pas que la grande histoire prenne le pas sur les trajectoires des personnages, mais pour autant, je ne pouvais pas faire abstraction de certains événements. Il me fallait par exemple trouver une façon de raconter le début et la fin de la seconde guerre mondiale sans être expéditive ni convenue. Lors de recherches, j’ai lu un article d’Emmanuel Blanchard sur une révolte de soldats nord-africains à Versailles, en décembre 1944. J’ai contacté les archives départementales des Yvelines et fouillé des tas de boîtes de documents. J’ai pu lire la correspondance du ministère de l’Intérieur, des militaires et officiels de l’époque.
L’histoire m’a semblé extraordinaire : il y avait ces centaines de soldats africains cantonnés à Versailles au lendemain de la libération de la ville, qui attendaient de pouvoir rentrer chez eux après deux ou trois ans au front ou dans les camps et qui vivaient dans des conditions déplorables. Peu à peu, le cinéma, les cafés, l’alcool leur ont été interdits par toute une série d’arrêtés, jusqu’à l’arrestation de trois d’entre eux et la mutinerie d’une partie des soldats. Ce qui donne lieu quelques semaines plus tard à une rafle organisée par le ministère de l’Intérieur. Tarek est au centre de cette révolte.
Le film La Bataille d’Alger et sa fabrication est une autre page importante racontée dans Au vent mauvais. Pourquoi ?
J’ai été marquée par le fait que ce tournage a eu lieu au lendemain de l’indépendance dans les lieux mêmes de la bataille d’Alger, filmé avec des acteurs non professionnels, des gens qui avaient connu la guerre. La réception du film est intéressante aussi : la France a mis des années à délivrer le visa d‘exploitation, les rares cinémas à l’avoir programmé ont dû faire face à une hostilité importante orchestrée par l’extrême droite et les nostalgiques de la colonisation… Pour Tarek, le tournage de La Bataille d’Alger, c’est ce moment où il réalise que la guerre perdure, à Alger dans les lieux de la guerre, mais aussi en banlieue parisienne.
Suite à une agression à Paris, Tarek décide de laisser derrière lui « la France, l’Algérie et tout ce merdier ». À quoi sert sa parenthèse à Rome ?
C’est un temps suspendu et le seul coup de folie que s’autorise Tarek, une folie nécessaire car il peut enfin mettre de côté ses démons, oublier un temps les guerres. C’est aussi, peut-être, une façon de dire que s’éloigner de l’axe Algérie-France permet une distance salutaire.
Votre année de résidence à la villa Médicis à Rome a-t-elle permis cela ?
J’ai été heureuse de pouvoir m’éloigner un peu, de ne pas être en France pendant l’année électorale, même si les débats puants sont tout de même arrivés jusqu’à moi. Rome a été pour moi, en revanche, un moment important de rencontre avec des artistes exceptionnels.
Le récit s’ouvre avec la mention des essais nucléaires effectués par la France en Algérie. Le premier « vent mauvais ». Dans quelle mesure le « vent mauvais » est à la fois l’absence de récits tout autant que la dominance de certains autres ?
Le vent mauvais c’est surtout cette chose présente dans les airs et autour de nous, malgré le temps qui passe, et auquel on ne peut échapper.
Ai-je le droit à un joker ? Son déplacement s’inscrit dans une relation entre l’Algérie et la France, qui, quoiqu’on en dise, est importante de par les liens humains, commerciaux, historiques, etc. Ce qui est perturbant dans la position d’Emmanuel Macron, c’est l’évolution du discours : il parlait de crime contre l’humanité lorsqu’il était candidat et aurait pu faire espérer beaucoup. Une ouverture réelle des archives, une approche différente sur les questions d’indemnités pour tous ceux et celles qui ont subi les essais nucléaires, les tortures, les crimes de guerre…
Quelle est la place de la guerre d’Algérie, aujourd’hui, dans les relations franco-algériennes ?
C’est une épine dans le pied de la France et dans beaucoup de familles françaises, souvent avides d’histoires et de réponses, une épine qui s’est infectée. Emmanuel Macron ne veut pas retirer les épines, il veut seulement calmer les douleurs de manière superficielle, alors qu’il faudrait regarder le pied, examiner la plaie et arracher l’épine. Par ailleurs, l’Algérie comme la France font mine de ne pas voir que la question de la guerre d’Algérie concerne aussi la manière dont l’État français a construit sa relation avec les Algériens sur son sol et avec les Français d’origine algérienne.
L’État algérien actuel ne se préoccupe pas de la manière dont nous sommes traités, ce n’est pas un enjeu pour lui. Quant à Emmanuel Macron, il mène une politique islamophobe, portée par un ministère de l’Intérieur d’extrême droite, raciste, qui, chaque jour, contribue à faire de la France un pays de plus en plus dangereux pour les musulmans, les Français originaires du Maghreb, etc. Il est naïf de croire qu’il n’y a pas là un héritage colonial. Certains discours de Marlène Schiappa ne sont pas sans rappeler les discours des femmes de généraux à l’époque de la guerre. La façon de vouloir réglementer la vie des musulmans est directement inspirée de la colonisation. Je ne crois pas de mon côté à une possibilité de relation apaisée entre l’Algérie et la France si ce sujet n’est pas traité avec lucidité et courage.
« Qu’héritent nos enfants de nos peines ? » demande justement Leïla. Vos fictions sont-elles une manière de transmettre les impossibilités de dire ?
L’impossibilité de dire, de parler, de communiquer, d’interagir et en même temps d’oublier sont des thèmes récurrents de mes romans. C’était déjà le cas dans mon premier livre, Des ballerines de Papicha, où chaque membre d’une famille racontait sa journée et se racontait, tout en étant incapables, les uns avec les autres, de la moindre interaction. La difficulté d’être soi, d’exister en tant qu’individu à part entière, de trouver le bon équilibre entre pudeur et parole, sont très présents dans Au vent mauvais.
Quels mots et quels silences vous ont été transmis ?
Je viens d’un pays où le silence est une forme de prolongement de la pudeur. On parle peu de nos douleurs et de nos drames, et c’est l’un des sujets du roman : que gardons-nous et que transmettons-nous des guerres que nous vivons ? Tarek et Leïla en subissent trois, dont ils ne parlent jamais à leurs enfants. Et leurs enfants et petits-enfants feront de même : moi-même, je n’évoque que rarement la guerre civile et ce que nous avons vécu dans les années 1990. Pour autant, ne rien dire ne signifie pas ne rien transmettre. Le silence est une forme d’héritage. Important, car il pousse celui qui le reçoit à essayer de découvrir ce qu’il recouvre.
Saad Khiari est de cette race qui tend à disparaître, celle des intellectuels authentiques, pétri de culture et de connaissances, et qui décline idées et concepts avec une maîtrise parfaite de la langue arabe ou sa consoeur, la française.
Lui qui partage sa vie entre Paris, Alger et Marrakech, animé par un esprit de transversalité maghrébine trop rare aujourd’hui, est d’abord un cinéaste, diplômé, excusez du peu de la célèbre IDHEC, mais aussi auteur, essayiste, romancier.
On lui doit de nombreux articles et analyses sur l’Islam, la dialogue des religions, l’Algérie, etc., parus dans les plus grands titres de la presse maghrébine et hexagonale, et, notamment, deux ouvrages qui ont fait grand bruit lors de leur parution : « Catholique/Musulman : je te connais, moi non plus », en 2006, et « L’Islam et les valeurs de la République », en 2015.
Son dernier roman, « Le soleil n’était pas obligé », édité au Maroc par « La Croisée des Chemins », sera présent au 25è SIEL et figure parmi les titres en compétition pour le Prix Grand Atlas.
Saad Khiari a bien voulu répondre, avec la finesse qu’on apprécie tant chez lui, aux questions de www.lnt.ma et de La Nouvelle Tribune. A déguster sans modération…
Fahd YATA
La Nouvelle Tribune :
Vous avez publié il y a quelques mois aux Éditions La Croisée des Chemins un roman sous le titre : « Le soleil n’était pas obligé » et que vous présenterez lors de la 25ème édition du Salon International de l’Edition et du Livre de Casablanca, du 7 au 17 Février 2019.
Ce livre aborde la relation entre un personnage fictif, Marie Cardona, virtuelle fiancée de Meursault, le personnage principal du célèbre roman d’Albert Camus, « L’étranger », et l’écrivain algérien Kamel Daoud.
Ce romancier avait publié en 2016 un livre dédié à la victime inconnue de Meursault, « l’Arabe » sous le titre, « Meursault, contre-enquête » dans lequel il évoque le destin du frère de cet homme assassiné par le principal personnage d’Albert Camus.
Pourquoi reprendre à votre manière et aujourd’hui « la saga » de « L’étranger » en mêlant imaginaire et réel ?
Saad Khiari
J’aimerais en préliminaire avant de répondre à votre question, vous remercier de votre accueil et de l’hospitalité de vos colonnes et ensuite apporter la réponse à une question qu’on me pose souvent à propos du titre : « Le Soleil n’était pas obligé ». Je l’ai choisi en hommage à mon ami feu Cheikh Ahmadou Kourouma, dont le roman « Allah n’était pas obligé » a obtenu le Prix Renaudot en 2000. C’était un grand écrivain ivoirien engagé et un grand militant anticolonialiste.
Pour revenir à votre question, je dois à la vérité de préciser que je n’avais nullement l’intention de reprendre comme vous dites la saga de « L’Etranger ». L’idée m’est venue à la suite d’une lettre que j’avais fait publier par un grand hebdomadaire français, suite à la parution de « Meursault, contre-enquête » le roman de Kamel Daoud qui venait d’obtenir le Goncourt de premier roman. L’auteur tentait d’explorer à son tour et avec un immense talent, les zones d’ombre du fameux roman de Camus et notamment le fait que son auteur n’ait pas donné un nom à « l’Arabe ». Cette lettre avait eu beaucoup de succès auprès des internautes. Je l’ai adressée à Kamel Daoud et signée « Marie Cardona », la « fiancée » de Meursault.
Elle demande à le rencontrer au nom de ce que j’ai appelé la « proximité dans le malheur » puisque Marie Cardona avait perdu l’homme de sa vie (Meursault), le héros du roman de Camus. Il avait été condamné par la justice et exécuté pour avoir tué « l’Arabe » qui n’est autre que le frère du héros du roman de Kamel Daoud. J’avais pris le risque de donner corps à un personnage fictif (Marie Cardona) et à la faire exister en m’adressant à un auteur vivant ( Kamel Daoud ) au sujet d’un personnage fictif ( Meursault). L’exercice était séduisant d’une part, parce que j’en profitais pour parler d’un aspect important du drame de la guerre d’indépendance en Algérie ( nous y reviendrons ) et d’autre part, parce que je tenais là l’occasion de mettre mon petit grain de sel à mon tour dans le débat autour de l’œuvre d’Albert Camus, en créant une situation absurde, pour rester dans l’atmosphère du roman et d’un aspect majeur de l’œuvre d’Albert Camus.
Avec « L’étranger », « Meursault, contre-enquête » et « Le soleil n’était pas obligé », c’est en quelque sorte une trilogie sur la colonisation française de l’Algérie et ses suites qui est évoquée. Pourquoi avez-vous ressenti le besoin de « parfaire » l’œuvre de Kamel Daoud ?
Je suis très flatté par votre question parce qu’elle me place sans crier gare, à côté d’Albert Camus et de Kamel Daoud, mais je décline d’emblée ce que je considère comme une imposture car je n’ai pas leur talent et je n’aurai jamais l’audace et l’outrecuidance de lorgner sur un quelconque rapprochement avec ces deux auteurs immenses ; tout au moins sur ce plan-là.
Même si on l’a souvent écrit, mon roman ne fait pas partie de cette trilogie, sauf à considérer que les deux autres romans traitent essentiellement de la colonisation ; ce qui n’est pas tout à fait exact. J’aborde effectivement la colonisation de l’Algérie et ses conséquences, mais sous l’angle particulier de l’incompréhension entre les êtres à cause de l’absence de dialogue entre eux. Ibn Arabi a écrit : « L’homme est l’ennemi de ce qu’il ignore ».
C’est – mutatis mutandis – l’endroit par où ont péché les Français (pas dans leur ensemble naturellement, nous y reviendrons, là aussi). Comme je l’ai écrit, les pieds noirs « avaient découvert un peu tard qu’ils vivaient sur les terres de voisins dont ils avaient fini par oublier jusqu’à l’existence, à force de certitudes imposées et de mépris inconscients » (sic). Il faut peut-être rappeler pour ceux qui ne le savent pas, que le départ massif et dans des conditions dramatiques de la très grande majorité des pieds noirs au lendemain de la proclamation de l’indépendance en juin 1962, s’est fait sous la menace de l’O.A.S ( Organisation de l’Armée Secrète : groupe armé d’extrême droite animé par les putchistes. NDLR ). Le slogan de cette organisation à l’adresse des Français – « La valise ou le cercueil » – annonce à lui seul l’étendue de la catastrophe.
Il fallait pendant ces terribles semaines sanglantes, beaucoup de courage et l’amour profond du peuple algérien, pour ne pas quitter le pays. J’ai eu l’immense bonheur de connaître dix ans plus tard, quelques-unes des familles qui n’ont pas quitté l’Algérie. C’étaient essentiellement des communistes et des progressistes qui avaient eu le courage de soutenir la lutte du peuple algérien pour son indépendance, au nom de la justice et des valeurs humanistes. Mon roman est pour une large part, une manière de leur rendre hommage. De même que j’y aborde la question de ce qu’on appelle les « petits blancs ». Ce sont ces français modestes qui vivaient entre eux, qui ne se mélangeait pas aux autochtones et qui n’avaient pas vu venir le soulèvement du peuple algérien et sa volonté de se libérer du colonialisme. C’est injuste de les assimiler dans leur totalité à des colons esclavagistes et racistes comme l’ont été les gros colons car il y avait aussi parmi ces pieds-noirs d’origine modeste, des hommes et des femmes qui certes n’avaient pas épousé la cause du peuple algérien, mais qui s’étaient retrouvés involontairement du côté de l’occupant.
Pensez-vous que le passé colonial de l’Algérie, qui est la trame sous-jacente de votre livre, interpelle encore les lecteurs et notamment ceux de votre pays d’origine ? Car, dans un premier temps, on peut penser que la décolonisation des esprits (et des cœurs) n’est pas accomplie après plus de cinq décennies d’indépendance de l’Algérie ?
Est-ce que le passé colonial de l’Algérie interpelle encore les lecteurs ? Je ne peux qu’exprimer un sentiment personnel, fondé plus sur des intuitions que sur des vérités. Je ne pense pas que plus de cinquante après la fin de la guerre, on s’intéresse de manière sérieuse à cette période de l’histoire de l’Algérie et des relations franco algériennes. En Algérie on n’insiste pas trop à mon goût dans l’enseignement sur cette période essentielle ou alors on le fait de manière inadéquate. En France, hormis les historiens et les chercheurs, cette question n’intéresse que l’extrème-droite et les nostalgiques de l’empire colonial. Je regrette profondément cette situation car on gagne toujours à s’adosser à l’histoire de manière objective quand on veut étudier l’évolution de la société et le mouvement des idées.
Guy Pervillé, Histoire de la mémoire de la guerre d’Algérie, Préface de Serge Barcellini, Ed Soteca, 2022
La guerre d’Algérie, contrairement à ce que l’on dit trop souvent, tient une place non négligeable dans les programmes d’histoire de l’enseignement secondaire français depuis les années 1980, et sa mémoire a fait l’objet d’un enseignement méthodologique particulier pour la préparation de l’oral du baccalauréat, concurremment avec celle de la Seconde Guerre Mondiale. Pourtant, ces deux histoires et ces deux mémoires sont loin d’être identiques. Les élèves et les enseignants en sont d’ailleurs bien conscients, et se sentent souvent moins à l’aise avec la plus récente qu’avec la plus ancienne des deux.
D’autre part, le statut reconnu par l’Etat à la mémoire de cette guerre n’est pas du tout le même en France et en Algérie. Il faut comprendre les raisons de cette différence et ses conséquences, d’autant plus importantes que l’Etat algérien s’est efforcé depuis plus d’un quart de siècle d’effacer cette différence en essayant d’obtenir que la mémoire française s’aligne sur la mémoire algérienne, sans succès jusqu’à présent.
L’auteur a donc voulu faire œuvre d’histoire contemporaine et immédiate, en allant jusqu’aux événements les plus récents.
Guy Pervillé, professeur émérite d’histoire contemporaine, a consacré de nombreux livres et articles à la guerre d’Algérie.
L’ouvrage de Guy Pervillé rentre dans la collection « Histoire de Mémoire », dirigée par Serge Barcellini.
Parmi les autres ouvrages publiés dans cette collection :
Rémi Dalisson, Histoire de la mémoire de la guerre de 14-18, 2015
Olivier Lalieu, Histoire de la mémoire de la Shoah, 2015
Emile Kern, Histoire de la mémoire du Premier Empire, 2016
Sophie Hasquenoph, Le devoir de mémoire, Histoire des politiques mémorielles, 2017
Véronique Gazeau-Goddet, Tramor Quemeneur, Mourir à Sakiet, Enquête sur un appelé dans la guerre d’Algérie, puf, 2022
Cet ouvrage vient rompre le long silence tombé sur la mort de l’aspirant Bernard Goddet, l’un de quinze tués du 3/23e Régiment d’infanterie dans l’embuscade de Sakiet du 11 janvier 1958, à la frontière algéro-tunisienne. L’enquête s’est cristallisée autour du jeune homme qui a laissé des écrits et une abondante correspondance, croisés avec des sources archivistiques et des entretiens avec des appelés du 23e Régiment. Sorti d’HEC, chrétien, le jeune homme s’interroge sur différentes solutions pour mettre fin à la guerre. L’opération dans laquelle Bernard Goddet et ses camarades trouvent la mort est enfin mise au jour grâce aux archives militaires. Cette opération était-elle bien préparée ? L’événement soulève aussi la question des frontières. Ainsi, à la suite de l’embuscade, la France bombarde le village de Sakiet Sidi Youssef et déclenche ainsi une grave crise, tant internationale que nationale, qui se solde par la chute de la IVe République, avec le putsch d’Alger du 13 mai 1958.
Ce deuxième numéro de la nouvelle formule de L’Histoire-Collection, réunit les spécialistes de l’Algérie.
Le trimestriel du magazine L’Histoire fait peau neuve et devient un mook de 132 pages. Portfolios, cartes, BD, infographies, entretiens, complètent les articles pour éclairer le passé et en comprendre les enjeux.
Le temps long de l’Algérie a été privilégié : les violences de la conquête et du régime colonial français les huit ans d’une guerre qui déchira tous les camps, mais aussi les drames qui ont suivi l’indépendance de 1962.
Historia, Numéro spécial, Guerre d’Algérie, Le choc des mémoires, mars 2022
Historia revient dans ce dossier sur les points de tensions mémoriels entre la France et l’Algérie et publie, pour la première fois dans l’histoire des relations franco-algériennes un sondage, réalisé des deux côtés de la Méditerranée, qui ouvre de nouvelles perspectives pour un avenir apaisé.
Raphaëlle Branche (Dir) En guerre(s) pour l’Algérie, Témoignages, Tallandier, 2022
La guerre s’est achevée il y a soixante ans en Algérie. Elle a marqué durablement les sociétés française et algérienne et touché directement des millions de personnes. Comment ces Français et ces Algériens ordinaires l’ont-ils vécue ? Quinze femmes et hommes ont accepté de confier leurs souvenirs de jeunesse. Leurs témoignages sont essentiels pour écrire une histoire qui ne soit pas seulement celle des décisions et des grands événements politiques et militaires. Ils éclairent ce que furent des vies simples prises dans la tourmente de la guerre.
Ils étaient appelés du contingent, militaires de carrière, harkis ou militants indépendantistes (du FLN et du MNA) en métropole et en Algérie, mais aussi membre de l’OAS, simples civils algériens ou français. Conscients de l’urgence de témoigner, ils racontent la guerre vue d’un appartement d’Alger, d’une usine parisienne, du maquis, d’une caserne. Quelles peurs les habitaient ? Quels dangers ont-ils affrontés ? Quelles étaient aussi les raisons de leur engagement ? Quels étaient leurs espoirs ? Ils répondent à ces questions avec le souci constant de dire au plus vrai, de raconter au plus juste. Les témoignages ne se situent pas d’un côté ou de l’autre de la Méditerranée. Ils ne sont pas au service d’une groupe de mémoire particulier. Au contraire, ils permettent d’explorer les multiples facettes de ce conflit complexe où guerre de libération et luttes fratricides se sont mêlées, où destruction et ravages se sont accompagnés d’aspiration au renouveau.
Raoul Girardet, L’idée coloniale en France de 1871 à 1962, Bartillat, 2022
Comment s’est développé en France, aux lendemains de la guerre de 1870, une volonté cohérente d’expansion coloniale ? Comment cette volonté s’est-elle affirmée, quels échos a-t-elle rencontrés dans les esprits et dans les cœurs ? Autour de quels thèmes la vision impériale française s’est-elle progressivement définie ? À quelles résistances s’est-elle heurtée et comment celles-ci se sont manifestées ? De l’époque où se consommait le partage du monde jusqu’aux derniers sursauts de la décolonisation, quelle place le fait et le débat colonial ont-ils en définitive occupé dans la conscience nationale française ? C’est à ces questions encore jamais abordées qu’a tenté de répondre Raoul Girardet.
Étude d’histoire collective des mentalités, des sentiments et des croyances, menée avec toute la rigueur méthodologique du spécialiste, ce livre est aussi l’histoire d’une idée, une idée que l’on voit naître, croître, combattre, s’imposer, puis décliner et succomber…
La renaissance de ce livre équilibré et original permettra justement d’offrir un regard pertinent sur le fait colonial qui fait tant débat aujourd’hui.
Simon Murray, Légionnaire, un Anglais dans la guerre d’Algérie, Perrin 2022
Le 22 février 1960, à l’âge de dix-neuf ans, Simon Murray pousse les portes du fort de Vincennes pour s’engager dans la Légion étrangère. L’Aventure commence : l’embarquement à Marseille, l’arrivée en Algérie, à Sidi bel-Abbès, les longs mois d’instruction, l’affectation au 2e régiment étranger de parachutistes, la guerre et la traque des fellaghas de la frontière marocaine à la frontière tunisienne, les Aurès, le putsch avorté de 1961, les accords d’Evian, la lente et difficile adaptation au temps de paix… Durant ses cinq années de service, Murray consigne dans ses carnets de bord son expérience quotidienne de la rude vie de légionnaire, l’entraînement, les marches sans fin et les échauffourées avec les fellaghas dans les montagnes de l’Atlas. La force du récit tient à la personnalité atypique de son auteur. Issu d’un milieu bourgeois, formé dans une vénérable école britannique, il s’enorgueillit de servir dans une unité légendaire. Telle est la vertu première de ce journal de guerre unique en son genre : il dit la vérité, toute la vérité et permet de comprendre l’organisation et les motivations de cette troupe à nulle autre pareille.
Un témoignage essentiel sur la guerre d’Algérie comme sur le quotidien des « hommes sans nom » qui composent la Légion étrangère.
Alice Kaplan, Maison Atlas, Le Bruit du Monde, 2022
Au début des années 1990, Emily quitte le Minnesota pour s’installer à Bordeaux. Sur les bancs de l’université, elle rencontre Daniel Atlas, un juif algérien dont elle tombe amoureuse. Il n’est encore qu’un jeune dandy lorsque la guerre civile déchire son pays, l’obligeant à quitter Emily et la France. De retour à El Biar, le quartier de son enfance, Daniel retrouve ses parents isolés et menacés. Cette illustre famille de commerçants, qui a connu l’Algérie colonisée puis indépendante, a choisi de rester sur cette terre envers et contre tout. Bien des années plus tard, Becca, une jeune Américaine fera elle aussi le voyage jusqu’à Alger pour mieux comprendre leur lignée.
Béatrice Commengé, Alger, rue des Bananiers, Verdier, 2022
« Le hasard m’avait fait naître sur un morceau de territoire dont l’histoire pouvait s’inscrire entre deux dates : 1830-1962. Tel un corps, l’Algérie française était née, avait vécu, était morte. Le hasard m’avait fait naître sur les hauteurs de la Ville Blanche, dans une rue au joli nom : rue des Bananiers. Dans la douceur de sa lumière, j’avais appris les jeux et les rires, j’avais appris les différences, j’avais aimé l’école au Soleil et le cinéma en matinée, j’avais découvert l’amitié et cultivé le goût du bonheur. »
En remontant le cours d’une histoire familiale sur quatre générations, Béatrice Commengé entremêle subtilement la mémoire d’une enfance et l’histoire de l’Algérie française. Au plus près de l’esprit des lieux, elle parvient à donner un relief singulier au récit de cet épisode toujours si présent de notre passé.
Henri-Christian Giraud, Algérie : Le piège gaulliste, Perrin, 2022
« Je ne me sens bien que dans la tragédie » Charles de Gaulle. Au terme de sa longue traversée du désert, Charles de Gaulle s’empare de la cause de l’Algérie française pour prendre le pouvoir en 1958. Loin des hésitations et des tâtonnements que certains historiens prêtent au Général à cette époque, Henri-Christian Giraud dresse le portrait d’un homme déterminé, guidé par une idée qu’il suivra tout au long de l’affaire algérienne : l’indépendance ne fut jamais pour lui une concession accordée à contrecœur, pas plus qu’une noble initiative anticolonialiste placée sous le signe du temps.
Elle fut un moyen, un prétexte pour la France de s’extraire d’une colonie dont elle n’avait plus rien à espérer. Convaincu de servir l’intérêt supérieur de son pays, de Gaulle doit faire face à de nombreux obstacles : l’armée, l’opinion publique, le gouvernement, le peuple français, la presse, les agitateurs, les Européens d’Algérie… Autant d’intransigeants que ce « prince de l’ambiguïté » entend surmonter à sa façon. Faisant miroiter l’association aux uns, la sécession aux autres, louvoyant entre représentants de l’URSS, du FLN, du GPRA et de son propre camp, de Gaulle orchestre d’une main de maître, et par une série de coups montés, le piège dans lequel tous les acteurs du conflit vont être amenés à glisser, jusqu’à la tragédie finale. Un document capital, fondé sur des archives inédites, notamment soviétiques, et des observations presque quotidiennes de nombreux témoins clés des événements.
Maxime Tandonnet, Georges Bidault, de la Résistance à l’Algérie française, Perrin, 2022
Fondée sur d’abondantes archives personnelles récemment ouvertes et de nouveaux témoignages, cette biographie de Georges Bidault (1899-1983) brosse le portrait romanesque d’un professeur d’histoire issu de la France profonde, militant chrétien dans l’entre-deux-guerres, engagé dans la lutte clandestine au sein du mouvement Combat dès 1941 et devenu, en 1942, le plus proche compagnon de Jean Moulin avant de lui succéder à la tête du Conseil national de la Résistance. Ministre des Affaires étrangères du général de Gaulle à la Libération, il prit personnellement une part déterminante à la reconquête du « rang » international de la France en 1945, malgré des relations tendues avec l’homme du 18 Juin. Créateur d’un parti politique, l’inclassable Mouvement républicain populaire (MRP), Bidault fut l’un des principaux dirigeants de la IVe République, plusieurs fois reconduit au Quai d’Orsay en pleine guerre froide, visionnaire de la réconciliation européenne et bête noire de Staline, mais aussi président du Conseil à l’origine de grandes réformes sociales dont la création du SMIG.
Pourtant, son style exagérément bohème, mâtiné d’un sens aigu de la dérision et de la provocation, le condamna à l’incompréhension puis à la solitude. Au début des années 1960, son engagement en faveur de l’Algérie française acheva de le diaboliser et d’en faire un authentique paria contraint à l’exil avec son épouse Suzanne Borel, ancienne résistante et première femme diplomate française. Grand-croix de la Légion d’honneur, compagnon de la Libération, passé en quelques années de la lumière du héros à la nuit du pestiféré, hanté par le déclin de la France et de l’Europe mais pourfendeur de la résignation, Bidault sort aujourd’hui de l’oubli grâce à la plume savante et passionnée de Maxime Tandonnet.
Pierre Pellissier, Les derniers feux de la guerre d’Algérie, Perrin, 2022
Le couchant de l’Algérie française. Cet ouvrage brasse les derniers mois de « l’Empire » et apporte une réponse à de nombreuses questions demeurées en suspens. Oui, avant même les accords d’Evian, des contacts entre l’Etat français et le FLN ont eu lieu contre l’OAS et les populations réfractaires à l’indépendance. Oui encore, il y a eu un engagement commun contre le maquis de l’Ouarsenis. Un ordre a été effectivement donné pour ouvrir le feu contre des civils, rue d’Isly à Alger, le 26 mars 1962. Un général français a bien refusé de voir les massacres d’Oran et de venir en aide aux victimes. Le livre s’attarde également sur le refus de la métropole d’accueillir les harkis et autres supplétifs au service de la France, sur son indifférence, également, devant l’exode des pieds-noirs. Cet ouvrage, nourri de sources inédites, fait la lumière sur la fin crépusculaire de l’Algérie française.
Saad Khiari, Le soleil n’était pas obligé, orientseditions, 2021
Dans « l’Etranger », le célèbre roman d’Albert Camus, Meursault est condamné à mort et exécuté pour avoir assassiné l’ « Arabe », laissant seule sa compagne Marie Cardona. Des dizaines d’années plus tard, celle-ci vit seule dans le sud de la France et apprend par le roman de Kamel Daoud « Meursault, contre-enquête » que l’auteur n’est autre que le propre frère de l’ « Arabe ». Meursault, l’unique homme de sa vie a donc été guillotiné pour avoir tué le frère unique de l’auteur. Convaincue que le malheur partagé crée la proximité, elle se sent dès lors proche de Kamel Daoud et cherche à le rencontrer. Elle décide de partir en Algérie pour des raisons que l’auteur nous dévoile dans ce roman au cours de ce voyage éprouvant et difficile mais riche en découvertes surprenantes.
Daniel Saint-Hamont, Lionel d’Arabie, Orients Editions, 2021
Daniel Saint-Hamont est un scénariste connu pour avoir décrit au cinéma ou dans ses romans les affres et les souffrances des Pieds-noirs d’Algérie, aussi bien dans leur exode que lors de la leur arrivée en France. Le Coup de Sirocco, Le Grand Pardon, Le Grand Carnaval, l’Union Sacrée, ne sont que quelques-uns des films qu’il a signés ou cosignés, el plus souvent avec le réalisateur Alexandre Arcady.
On ne sait toutefois pas que le père de l’auteur était en fait algérien et musulman, marié à une Pied- noire chrétienne, dont la sœur avait elle-même épousé un Juif. Deux événements très rares dans l’Algérie d’alors.
Lionel d’Arabie revient sur cette histoire familiale enfouie où cultures et religions, Bible, Coran et Evangiles mélangés se bousculent dans un tourbillon étonnant qui fait tour à tour sourire et pleurer.
Alexandre Lalanne Berdouticq, Souvenirs du colonel de la Chapelle, Dans les tempêtes de l’Histoire, de la drôle de guerre au putsch d’Alger, Ed Pierre de Taillac, 2022
En avril 1961, le colonel de la Chapelle commande le célèbre 1er régiment étranger de cavalerie. Considérant « qu’il y a des choses qui ne se font pas », il fait le choix d’engager son unité dans le putsch d’Alger. Cet officier courageux a commencé sa carrière à l’âge de 20 ans comme simple soldat. Pendant les vingt-sept ans où il servira la France les armes à la main, Gilbert de la Chapelle sera impliqué dans toutes les guerres où sera engagé notre pays : la campagne de France (1940), la guerre fratricide en Syrie (1941), la dure campagne de Tunisie (1943) et la libération de la France (1944-45)
Il part en Indochine en 1951 et s’illustre à la tête d’un groupement amphibie pendant deux ans puis sert un an à l’état-major du commandant en chef, entre autres lors de la bataille de Diên Biên Phu. Après un premier séjour en Algérie, il se voit confier le commandement du 1er REC en 1960. Ces souvenirs offrent un éclairage original sur les tempêtes de l’Histoire qu’a traversées l’armée française au XXe siècle, vécues par un acteur étranger aux passions. Son témoignage, inédit, a été recueilli par le général Lalanne Berdouticq en 1995 sur des cassettes audio. Il se révèle exceptionnel et apporte à l’Histoire bien des précisions sur des événements parfois peu connus.
Dominique Lormier, Histoires secrètes de la guerre d’Algérie, Alisio Histoire, 2022
Soixante ans après les accords d’Évian, la guerre d’Algérie (1954-1962) demeure un événement majeur et douloureux de notre histoire contemporaine. De nombreuses zones d’ombre restent à ce jour non élucidées : faits d’armes, arrestations, missions secrètes, guérillas…
Dans cet ouvrage, Dominique Lormier revient sur les moments déterminants du conflit jusqu’à la déclaration d’indépendance et donne voix aux récits de 23 acteurs de la guerre d’Algérie : politiques, anciens combattants, officiers et simples soldats, Pieds-noirs et nationalistes algériens, partisans et adversaires de l’Algérie française. Ils racontent à l’historien leur guerre, ce qu’ils ont vu, ce qu’ils ont vécu. Et leur parole, bien des décennies après, brûle encore.
Jean-Claude Degras, De la monarchie à la France libre, Destins d’officiers et de soldats français de la Caraïbe, 2022
Il y a quatre siècles, le hasard et la géographie ont placé les Antilles au cœur du monde. De la monarchie à la République, des soldats et des officiers nés sur ces terres françaises ont par éducation, désir de s’émanciper ou esprit d’aventure, choisi le métier des armes. Dans le chaos de l’histoire, leurs motivations disparates en ont fait des héros et rarement des proscrits avec pour seule devise la France ou l’honneur de servir leur conscience. Ce dictionnaire qui décrit leur parcours rappelle l’apport des îles des Caraïbes à l’histoire de France avec pour seul passeport pour l’existence : la vie ou la mort.
Jean-Claude Degras est délégué général du Souvenir Français pour le département de la Guadeloupe.
Jean-Yves Séradin, La maison d’à côté ou les trois filles du Professeur Lot, à l’ombre des Mots, 2022
En 1939, le grand historien Ferdinand Lot achète la villa Breiz-Izel à Trégastel sur la Côte de Granit rose. Le prix Osiris obtenu pour l’ensemble de son œuvre lui permet cette acquisition. Il a 73 ans. Avec son épouse Myrrha d’origine russe, médiéviste et théologienne, il projette d’y retrouver ses filles lors des longues vacances d’été : Irène et son mari Boris Vildé, linguiste et ethnologue né à Saint-Pétersbourg comme sa belle-mère, Marianne et son mari Jean-Berthold Mahn, historien et Eveline, la cadette. La défaite de juin 1940 ne le permettra pas. La famille Lot ne peut tolérer que les principes de la République française soient piétinés par les envahisseurs nazis et les Français qui les soutiennent. Dès la fin de l’été 1940, Boris prend la direction de ce qui va devenir le Réseau du Musée de l’Homme. Eveline y participe, tapant des articles pour le journal publié par Boris et ses amis : Résistance. Jean-Berthold, après un séjour en Espagne, rejoindra les armées de la France Libre. Le 23 février 1942, Boris est fusillé avec six camarades au Mont Valérien. Le 23 avril 1944, Jean-Berthold est tué dans une embuscade lors de la conquête alliée de l’Italie. Amoureuse d’Anatole Levitsky, ethnologue d’origine russe lui aussi, adjoint de Boris, fusillé ce 23 février 1942, Eveline sera doublement frappée. Les trois sœurs sublimeront leurs souffrances dans un intense travail intellectuel : Irène, bibliothécaire et linguiste, Marianne, historienne, et Eveline, ethnologue. Chaque été, les trois filles du Professeur Lot venaient se ressourcer à Trégastel. L’auteur les a connues dès le milieu des années 1950. Sa maison familiale est voisine de Breiz-Izel. Dans ce livre, ses souvenirs de vacances ouvrent les portes de leurs histoires et de leurs œuvres.
Jean-Claude Auriol, Les insoumises de 1914-1918, La résistance des femmes oubliée, 2022
« Ce que personne ne sait et qui ne laisse pas de trace, n’existe pas… « . Cette phrase de l’écrivain Italo Sveso décrit bien la résistance durant la Première Guerre mondiale et notamment celle des femmes. Qu’elles soient françaises ou belges, elles se sont révoltées face aux exactions des troupes allemandes. Dans cet ouvrage l’auteur a voulu honorer et rendre publiques, les épreuves de celles qui n’ont pas eu le beau rôle dans cette tragédie que fut la Grande Guerre, et parmi cette foule anonyme, il a choisi celles qui ont résisté dans un mouvement jusque-là inconnu.
Ce livre répare un oubli. Il interroge sur les conditions de vie et de lutte des résistantes, espionnes disait-on à l’époque. Il met en lumière les parcours exceptionnels des femmes ayant œuvré dans la vie politique et économique du pays.
Au moyen d’une sélection de témoignages, ce document propose d’explorer diverses facettes de la guerre clandestine dans les régions occupées. Ainsi le lecteur pourra connaître les différentes formes de cette guerre secrète : l’espionnage ferroviaire, la transmission de courriers, l’édition et la distribution d’une presse clandestine ou encore l’histoire de la « ligne », barrière électrifiée le long de la frontière belgo-hollandaise. Sans oublier les difficultés quotidiennes, la peur, les différentes craintes et soucis engendrés par la féroce répression de la « Polizei » allemande.
Grande absente de l’historiographie de la Grande Guerre, la résistante féminine retrouve la place qui correspond à la vaillance, mais aussi à la souffrance, engendrées par la lutte contre l’occupant. Il est vrai que le terme de résistance n’a pas la même valeur sémantique de celle du second conflit mondial, car elle ne fut pas armée. Mais cette lutte de l’ombre a généré des héroïnes obscures, humbles, voire marginales. Toutes ces résistantes resteront hostiles à l’occupant, insensibles aux punitions et sourdes aux invitations à trahir.
Nicolas Balique, Tu verras du pays mon fils, Paroles d’appelés en Algérie, 2022
Un film écrit et réalisé par Nicolas Balique, président du comité du Souvenir Français de Martigues dans les Bouches-du-Rhône. Il a retrouvé et interviewé des anciens appelés de la guerre d’Algérie qui racontent leurs souvenirs de la guerre, et le retour en France et à leur vie après les accords d’Evian.
Avant-première au cinéma La Cascade le jeudi 17 mars 2022 à Martigues.
France télévision, C’était la guerre d’Algérie, série en 6 épisodes, 2022
Juillet 1962, l’Algérie est indépendante. Ils sont des millions à travers tout le pays à fêter la naissance d’une nation et la fin de 130 années de présence française. Un million d’autres, Européens, appelés les « Pieds-noirs », nés en Algérie, enracinés depuis des générations quittent le pays dans un dramatique exode. « La guerre d’Algérie, c’est la guerre qui n’aurait jamais dû avoir lieu », a dit Ferhat Abbas, le premier président du gouvernement provisoire de la République algérienne. Et pourtant cette guerre qui longtemps n’aura pas de nom va durer huit longues années. De 1954 à 1962, la guerre d’Algérie, ce sont un million et demi de jeunes appelés français, contre des milliers de maquisards, côté algérien, 30 000 morts militaires français, des centaines de milliers d’Algériens tués, des milliers d’Européens disparus au moment de l’indépendance… On devrait dire « les » guerres d’Algérie. Une guerre entre nationalistes algériens et l’armée française bien sûr, mais aussi une guerre entre Algériens ; celle qui opposa cruellement deux mouvements indépendantistes rivaux. Et l’autre qui opposa les harkis, ces musulmans pro-français, au Front de libération nationale algérien (FLN) et qui fit, à l’indépendance, des dizaines de milliers de morts, côté harkis. Et enfin la guerre franco-française qui commence à Alger en juin 1958 par un grand malentendu. Une guerre qui divisa la France, la terrorisa durant des années et faillit la faire basculer dans le chaos. C’est tout cela la guerre d’Algérie. L’histoire de deux peuples déchirés un temps, mais liés à jamais par ce passé commun.
A partir d’archives rares, restaurées et colorisées, C’était la guerre d’Algérie, est un film sans tabou et à hauteur d’hommes. Tous les tabous de cette « guerre sans nom » sont abordés : les tabous de la colonisation française et de ses promesses non tenues ; mais aussi les tabous d’une histoire algérienne méconnue, avec ses vainqueurs et ses victimes…
Arte, En guerre(s) pour l’Algérie, série en 6 épisodes, 2022
Soixante ans après les accords d’Evian, cette série documentaire retrace l’un des plus traumatisants conflits coloniaux du XXe siècle. En archives et à travers l’expérience intime de celles et ceux qui l’ont vécu en France et en Algérie, un récit aussi éclairant que touchant.
Brahim, chauffeur de car, assiste dans les Aurès, le 1er novembre 1954, à l’assassinat de deux passagers. Cet attentat, signé par le FLN, compte parmi les dizaines qui éclatent ce jour-là sur tout le territoire algérien. Il marque le début de la guerre de libération. Installée depuis 1830 en Algérie, la France coloniale est restée sourde aux alertes. Après le « Manifeste du peuple algérien » de Ferhat Abbas publié en 1943, et malgré les massacres des environs de Sétif et Guelma en 1945, cette dernière ignore encore qu’elle est condamnée, se berçant de l’illusion que la « Méditerranée traverse la France comme la Seine, Paris ». Entre richesse de la plaine de la Mitidja et misère de l’immense majorité de la population, entre discriminations et insouciance, l’histoire de chacun ne paraît pas raconter le même pays.
Ils sont civils algériens, Français d’Algérie, appelés du contingent, engagés et militaires de carrière français, militants indépendantistes du FLN et du MNA, combattants de l’ALN, intellectuels et étudiants, réfractaires, employés de l’administration française en Algérie, membres de l’OAS, supplétifs de l’armée française, porteurs de valises… Soixante ans après, toutes et tous, certains pour la première fois, racontent avec une émotion intacte, la guerre telle qu’ils l’ont vécue, à hauteur de jeunes adultes ou d’enfants : les douleurs subies, les actes de violence commis, les illusions brisées, les regrets et les espoirs aussi.
France télévision, Les appelés de la guerre d’Algérie, Un si long silence, 2022
Un film documentaire qui donne la parole à des appelés partis en Algérie à 20 ans. Ils racontent leur expérience de la guerre d’Algérie, mais surtout le retour en France après la fin du conflit, le retour à la vie qu’ils avaient laissée, et l’incompréhension des proches pour qui la guerre d’Algérie était déjà un lointain souvenir.
Alexis Rousseau, Verdun la première Ligne, en ligne sur YouTube
Court-métrage réalisé par Alexis Rousseau sur un jeune soldat engagé sur la première ligne française à Verdun.
Pour visionner le court-métrage :
La mémoire à travers les spectacles
Les renards volants, L’homme de boue, 2022
L’homme de boue est un seul-en-scène bouillonnant de dynamisme et de fureur de vivre. Le comédien entraîne le public dans un voyage émotionnel à travers 4 ans d’une guerre indicible, celle de 14-18. Rendu vivant par sa parole, le texte apparaît alors troublant de modernité et de poésie. L’acteur virevolte entre les objets parsèment le plateaux seuls compagnons d’armes qui le soutiennent dans les méandres de cette histoire. Complétés par de la vidéo et une bande sonore qui mélange styles et époques, l’Homme de Boue est une pièce hors du temps qui nous rappelle que, finalement, cela aurait pu être écrit aujourd’hui.
Musée Clémenceau, Des femmes et Clémenceau, la liberté pour horizon, du 8 mars 2022 au 30 juillet 2022
Le musée Clémenceau présente Des Femmes et Clémenceau, la liberté pour horizon, une exposition s’intéressant aux positions de Clémenceau sur les droits des femmes à travers plusieurs portraits féminins parmi ses relations : Louise Michel, Marguerite Durand, Sévérine, Rose Caron et d’autres. Réputé misogyne, Georges Clémenceau, à partir de 1894, une fois divorcé, tout en continuant à mener sa vie d’homme libre, œuvre pour la reconnaissance de certains droits aux femmes. Loin de devenir féministe. Il Refuse le puritanisme et se batte contre les humiliations et l’injustice, il combat « l’ordre moral bourgeois » et revendique des droits économiques et sociaux pour les femmes.
Les expositions conseillées par François Rousseau, journaliste du Patrimoine
Musée de l’Ordre de la Libération, Entre ombre et lumière, Portraits de Compagnons de la Libération
Photos François Rousseau
C’est la disparition d’Hubert Germain, dernier Compagnon de la Libération, qui a conduit Christian Guémy, alias C215 à réaliser des portraits pour garder leur mémoire. Il n’en est pas à son coup d’essai dans ses représentations de personnages de la Seconde Guerre mondiale. On se souvient par exemple de sa sculpture de haut-relief de Joséphine Baker boulevard de l’Hôpital à Paris.
Christian Guémy exprime son émotion d’exposer à côté de la tenue de Jean Moulin, portée sur une des photos les plus importantes du 20e siècle. «On est au-delà d’un projet strictement artistique, on est dans le champ des valeurs. C’est la diversité des Compagnons qui est passionnante. Ils ont fait plus que ce que le destin aurait pu leur proposer.»
Le choix des 30 Compagnons représentés ne pouvait pas ignorer quelques grands noms qui sont autant de repères pour le grand public. Dans un souci d’équilibre, il exprime tout l’éventail politique de l’époque, d’Estienne d’Orves à Jean-Pierre Vernant.
C215travaille avec des pochoirs fabriqués par ses soins et des bombes aérosols. Il joue sur les contrastes entre ombre et lumière. Les documents originaux servant de supports aux pochoirs, journaux, objets militaires, ont été glanés par l’artiste. Le portrait de Romain Gary est peint sur une veste d’aviateur, tandis qu’une valise sert de support à celui de Marie Hackin. On verra Félix Éboué sur une carte d’Afrique et Leclerc dominant une carte d’Europe.
Comme exemple pour la jeunesse, C215 a choisi Henri Fertet, lycéen, dont la lettre à ses parents avant d’être fusillé montre sa maturité et sa force et bien sûr Daniel Cordier, entré en résistance à 20 ans et dont le portrait fait la couverture du catalogue.
Pour toucher tous les publics et en particulier ceux qui ne franchissent pas le seuil des Invalides, C215 a peint sur du mobilier urbain de l’arrondissement ces mêmes portraits de Compagnons.
Avec chaque portrait, le catalogue de l’exposition montre aussi le plan de l’exposition hors les murs.
François Rousseau
Jusqu’au 8 mai 2022
Musée de l’Ordre de la Libération Hôtel national des Invalides
Ouvert tous les jours de 10h à 18h (nocturne le mardi jusqu’à 20h)
Plein tarif: 14€, réduit: 11€ (avec l’entrée au musée de l’Armée)
Publication: C215 Entre ombre et lumière Portraits de compagnons de la Libération, 120 pages, illustrations couleur, broché avec rabats, Critères Éditions, prix 13,5€
Avec les clichés de 8 femmes photographes de guerre qui couvrent le sort des réfugiés, des victimes civiles et des femmes au combat, l’exposition met en évidence l’implication des femmes dans tous les conflits. Peut-être plus que les hommes, elles prennent des images sans cacher l’horreur des événements.
Sylvie Zaidman, conservatrice du musée de la Libération de Paris, explique: «Nous sommes un musée d’histoire dont le rôle est de faire de la pédagogie. L’exposition, qui couvre plusieurs conflits différents dans le temps et les lieux, permet l’explication du présent par l’histoire.»
Les photos proposées aux organes de presse alertent l’opinion publique dans la limite de ce qu’elle est prête à accepter. On remarquera certaines mises en scène pour adapter la photo aux besoins de la presse.
Prenons l’exemple de Gerda Taro, née dans une famille juive de Galicie avant de s’installer en Allemagne. Elle échappe au nazisme et part pour Paris en 1933. Initiée à la photographie par Robert Capa, elle couvre avec lui la guerre civile en Espagne où elle succombe en juillet 1937. Elle tombe rapidement dans l’oubli, d’autant plus qu’une grande partie de ses images est attribuée à Capa. Ce n’est qu’au début du 21e siècle qu’est redécouvert son travail de photographe de guerre.
Sa photo du bataillon Tchapaiev sur le front de Cordoue porte un regard sur l’armée du peuple. La vision de Gerda Taro paraît la plus proche de nous, en référence au conflit actuel qui secoue de nouveau l’Europe. On verra le fac-similé de la Une de Ce soir du 28 juillet 1937: Notre reporter photographe Mlle Taro a été tuée près de Brunete.
« Dernières heures avant l’aurore » · Le dernier livre de Karim Amellal, Dernières heures avant l’aurore, a été publié au début du Hirak qui a marqué l’année 2019 en Algérie. L’espoir d’un avenir meilleur annoncé par le titre est celui d’une génération à laquelle n’appartiennent pas les personnages du roman, septuagénaires revenus d’un long exil depuis la « décennie noire » et qui cherchent dans l’Alger d’aujourd’hui les traces d’un passé révolu.
Il dit : je suis de là-bas. Je suis d’ici Et je ne suis pas là-bas ni ici. J’ai deux noms qui se rencontrent et se séparent, Deux langues, mais j’ai oublié laquelle était celle de mes rêves1.
Né en 1978, Karim Amellal est ambassadeur délégué interministériel à la Méditerranée au Quai d’Orsay. Il est aussi l’auteur de Cités à comparaître (Stock, 2006), un roman psychologique qui analyse l’endoctrinement religieux d’un jeune des cités et Bleu Blanc Noir (L’Aube, 2016), une fiction dans laquelle il imaginait la victoire de l’extrême droite à l’élection présidentielle en France.
Avec Dernières heures avant l’aurore, son troisième roman, il raconte l’histoire de Mohamed et de Rachid, deux Algériens septuagénaires exilés à Paris au début de la « décennie noire » en Algérie. Après presque trente ans d’absence, les deux amis se sentent enfin prêts à accomplir le voyage du retour à la terre mère. Mais la joie des retrouvailles avec Alger est absente. Dès les premières pages, ce périple nostalgique vers leurs racines oscille entre crépuscule et aurore. Écrit avant même le Hirak, le roman rend compte du désespoir régnant en Algérie, en même temps qu’il laisse entrevoir la possibilité d’une aube radieuse.
LA GÉOGRAPHIE PERDUE
Le roman dépeint Mohamed et Rachid comme habités par l’angoisse de retrouver leur pays natal, et cette femme-patrie que plusieurs personnages ont aimée : Sonia. À la réflexion, ce retour est une source de conflits intérieurs, et les deux amis seront forcés de redéfinir leurs appartenances. Ce retour sera ainsi synonyme de la réinvention d’un espace et d’un état antérieur de leurs mémoires.
Malek Chebel explique dans son Dictionnaire amoureux de l’Algérie ce mélange confus d’émotions et de sentiments éprouvés à l’égard de son pays : « Le retour au pays a toujours été un problème, la joie indicible se mêlant presque instinctivement à la crainte de ne plus se sentir chez soi, d’être devenu un étranger. » Edward Saïd analyse également dans son dernier ouvrage Réflexions sur l’exil et autres essais, l’impossibilité du retour intégral chez soi :
J’ai défendu l’idée que l’exil peut engendrer de la rancœur et du regret, mais aussi affûter le regard sur le monde. Ce qui a été laissé derrière soi peut inspirer de la mélancolie, mais aussi une nouvelle approche. Puisque, presque par définition, exil et mémoire sont des notions conjointes, c’est ce dont on se souvient et la manière dont on s’en souvient qui déterminent le regard porté sur le futur.
C’est d’ailleurs le paradoxe que décrira Mahmoud Darwich lors de son retour historique en Palestine en 1995 : « Je ne reviens pas. Je reviens. […] Je viens, mais je ne reviens pas. Je viens, mais je n’arrive pas. Et ce n’est pas seulement de la poésie. C’est la réalité ».
Les identités de Mohamed et de Rachid sont marquées par un double exil : personnel et métaphorique. Un exil intérieur et extérieur, mais aussi la double douleur de la « géographie perdue » et retrouvée. Ce double exil exigera d’entreprendre un double deuil.
LE ROMAN DE LA VILLE D’ALGER
Le crépuscule faisait exploser à l’horizon un sublime dégradé d’orangés qui tombait sur la baie en se reflétant sur les immeubles du Front de mer. La ville était alors plus elle, peut-être parce que moins humaine.
Les deux septuagénaires arpentent les rues, observent la foule, dans l’espoir de trouver une révélation. Le roman suit le regard des personnages. L’errance sera un fabuleux exercice pour renouer avec Alger. Une fois à Alger, Mohamed pourra : « sentir sa moiteur mêlée au parfum de jasmin, zigzaguer dans ses rues en escalier, arpenter ses boulevards, déambuler sur le front de mer, puis descendre à la Pêcherie et après s’en aller sur la route de Tipaza ».
Ne reviens pas trop sur ton passé, el-hadj [cria-t-il à Rachid.] C’est l’Algérie d’aujourd’hui que tu vois là. Elle ne t’appartient plus. Ne sois pas nostalgique. Celle-ci est encore plus belle, même si elle ne ressemble pas à celle que tu as connue. Tu t’en apercevras un jour.
Les descriptions détaillées évoquent la méticulosité des Promenades dans Berlin de Franz Hessel. Dernières heures avant l’aurore est en fait le roman de la ville d’Alger. Outre la richesse chronologique, la variation des personnages, la profondeur de la thématique, ce roman fonde son unité dans la quête infatigable de ce qu’il se passe sur la scène urbaine algéroise.
Ce qui frappe, c’est surtout la beauté de ces images exceptionnelles qui confondent toutes ces réalités.
« ON NE PEUT PAS QUITTER L’ALGÉRIE, C’EST ELLE QUI VOUS QUITTE »
Karim Amellal rend compte de la métamorphose de l’espace algérois. Le lecteur est transporté dans un espace à la fois physique et émotionnel. Des émotions qui valsent entre espoir et désespoir, alacrité et mélancolie. Le temps et l’espace sont ici protéiformes, offrant des enchaînements riches en émotions et en bouleversements.
L’immersion de soi dans les rues et la déambulation hasardeuse et inconsciente nous invitent à déambuler dans la ville d’Alger et ses quartiers périphériques, observant ses changements continuels, s’attardant sur les célèbres quartiers et la beauté des plages d’Alger. Tout cela sera mis principalement en valeur par le personnage de Rachid : « Il se laissa choir sur la plage et ferma les yeux. Il n’y avait là que la mélodie des vagues et du vent, exactement ce qu’il était venu chercher ».
ENTRE MÉMOIRE ET HISTOIRE
L’écrivain joue avec une narration de reconstitution des événements marquants du pays. Le spectre de l’Alger d’antan rôde toujours dans l’esprit de Mohamed et de Rachid. Le présent et le passé sont en dialogue permanent et les souvenirs sont indissociables des événements majeurs de leurs vies constituant la trame narrative de ce roman.
La densité textuelle de Dernières heures avant l’aurore est mimétique de la richesse de la ville et surtout de la mémoire de Mohamed qui est née de la perte et du déracinement. Rapidement, ses souvenirs déferlent sous ses multiples formes. S’ancrer dans le présent d’une « nouvelle » Alger représente un défi pour les deux exilés hantés par le passé, qui s’accrochent au mythe national et au passé glorieux. On est dans la nostalgie d’un âge d’or chimérique.
Le romancier donne aussi de l’importance à la mémoire vivante, qui passe d’abord par la mémoire personnelle des personnages du roman : la Bataille d’Alger en 1957, l’arrestation de Mohamed alors jeune étudiant et son incarcération à Barberousse, l’année 1973 : « Il n’entendait plus rien. Le bruit des rires et des cigales recouvrait tout le reste. 1973 : la conférence d’Alger, le nouvel ordre économique international, les non-alignés… » ou encore le match de 1982 : « Il ne bougera pas el-hadj : c’est le match 82, c’est sacré ! »
On comprend que l’espace et la mémoire sont inséparables. Mohamed tente d’emprunter un chemin vers sa propre conscience pour affronter puis accepter ses souvenirs dans le cheminement d’une mémoire apaisée.
Chez Amellal, la technique littéraire reproduit la réalité historique du peuple algérien dialoguant avec son présent et murmurant avec son avenir. Il questionne sans cesse et remet en perspective la pluralité des regards portés sur l’histoire de l’Algérie par ce texte aussi brillant que courageux. Entre crépuscule et aurore, Alger sera « flamboyante, turbulente, mais plus belle ».
Au vent mauvais. Roman de Kaouther Adimi, Editions Barzakh, Alger 2022, 280 pages, 1.000 dinars
Il y a un village perdu quelque part en Algérie, El Zahra. Nous sommes en 1922 et il y a trois gamins : Tarek, Said et Leïla qui s'amusent et grandissent ensemble... les deux premiers frères de lait (tous deux nourris au sein de Safia, une nourrice)... mais les deux déjà secrètement amoureux de Leïla.
Un peu plus tard, Tarek, orphelin très tôt, après avoir été berger, un berger timide et discret, s'en ira participer (contre son gré comme beaucoup de jeunes Algériens mobilisés de force) à la 2ème Guerre mondiale, Said après des études universitaires... à l'étranger (fils d'imam quelque peu nanti ) sera, lui aussi, mobilisé et Leïla sera mariée, contre son gré, à un homme bien plus âgé qu'elle.
Démobilisé, Tarek va connaître la solitude et les difficultés de l'exil (dont le racisme). De retour au pays, il épousera (enfin !) Leila depuis un certain temps divorcée. Il rejoint, par la suite, la lutte pour l'indépendance, puis participe, comme chauffeur, décorateur, acteur, etc... , au tournage de «La Bataille d'Alger», sous la direction de G. Pontecorvo, avant de re-partir travailler dans une usine, en région parisienne. Grâce à l'aide «téléphonique» de Pontecorvo, il se retrouve gardien d'une magnifique villa à Rome, parsemée d'œuvres d'art incroyables. Leïla, elle, connaît la vie des femmes rurales de cette époque. Cantonnée dans l'éducation des enfants et les tâches ménagères, elle décide d'apprendre à lire et à écrire. Mais la publication du premier roman de Saïd, devenu écrivain, vient bouleverser la vie du couple. Son livre à succès décrit le village et ses habitants, dont Leila, sans changer les prénoms et les situations («C'est un roman sur l'Algérie d'aujourd'hui. On y croise des personnages tous liés les uns aux autres. Ils sont nés dans le village d'El Zahar... Leila, une jeune fille des plus ordinaires, Tarek, un berger rustre mais attachant et Safia qui fabrique des poteries...»).Tout est étalé dans la presse. Une sorte de «vol» littéraire qui n'est apprécié par personne, les villageois et encore plus Leila (déjà ostracisée par ses voisins), s'estimant violés dans leur intimité. Tarek doit rentrer au plus vite, abandonnant son paradis artistique romain. La famille quitte le village pour s'installer à Alger. Elle n'y reviendra que plusieurs années après, ne se sentant plus en sécurité à la Casbah/Alger, avec la montée du terrorisme islamiste et une guerre civile ne disant pas son nom. En définitive, à travers les destins croisés de trois personnages, Kaouther Adimi dresse une grande fresque de l'Algérie, sur plus de sept décennies : l'occupation coloniale, mai 45, la guerre de libération nationale, le tournage de La Bataille d'Alger et le coup d'Etat du 19 juin 1965, le (Festival) Panaf 1969, les débuts de la décennie rouge, l'assassinat de Mohamed Boudiaf... Une belle histoire d'amour du fond d'Histoire !
L'Auteure : Née en 1986 à Alger. Etudes de littérature.Vit et travaille à Paris. Déjà auteur de quatre romans dont le remarquable «Nos richesses» (Prix Renaudot des Lycéens, Prix du Style et Prix Beur Fm, en 2017) et «Les Petits de Décembre (2019).
Extraits : «Ce n'est pas parce qu'on a combattu pour la France et qu'on porte un uniforme français qu'on n'est pas des étrangers, hein ? Ah, les gens sont mauvais partout» (Un soldat arabe à la fin de la 2ème Guerre mondiale, p 51), «Rome est une ville bruyante qui grouille de monde, encore pire que Paris.Et lorsque la pluie s'abat sur la ville, elle me donne le sentiment qu'elle cherche à nous fracasser» (p 167), «A chaque fois qu'un événement grave se produit, la télévision algérienne suspend tous ses programmes pour diffuser pendant des heures des documentaires animaliers. C'est leur façon à eux, aux gens du gouvernement je veux dire, de gérer la crise» (p 246)
Avis : Un rythme d'écriture très rapide. Affolant même. Certainement pour éviter tout «remplissage» pratiqué par bien de nos romanciers. C'est ce qui donne à son «Histoire» de l'Algérie, à partir des années 20 et jusqu'au début des années 90, une grande épaisseur.
Citations : «Ce n'est pas une mauvaise chose de mourir pour son pays» (Frantz Fanon cité, p 78), «Une minute suffit à faire basculer une vie. Une minute et tout ce qu'on a construit patiemment peut être détruit» (p 132), «Comme souvent lorsqu'on claque la porte le premier sentiment qui suit le bruit est le regret» (p 147), «Ce que vous permet l'art, c'est d'avoir le sentiment d'être à la fois éternel et mortel, c'est quelque chose d'effrayant et de douloureux mais aussi un sentiment extraordinaire. Admirer une œuvre, c'est repousser la mort, c'est permettre à la vie de gagner. Posséder ce genre d'œuvres d'art, c'est être béni des dieux» (p 161), «C'est donc ça être écrivain ? Couper, monter, imaginer des souvenirs et fouiller dedans ? Créer une histoire à partir de petits bouts ? Changer les dates, mélanger les événements ? Créer à partir de rien ? (p 201), «Une fille vous met face à vos contradictions, contrairement à une épouse qui veut bien feindre de ne pas les voir. Une fille ne vous pardonnera rien, n'accepte aucune faiblesse de la part d'un père, n'est jamais compréhensive» (p 270).
« Au vent mauvais » de Kaouther Adimi : les mots de l’Algérie
Critique
Magnifique et poignante évocation de l’Algérie du XXe siècle, ce roman retrace les violentes contradictions qui ont bouleversé jusqu’à l’intime hommes et femmes de ce pays.
Sabine Audrerie,
Petites filles dans une ruelle de la casbah d'Alger, circa 1960, Algérie.JEAN-LOUIS SWINERS/GAMMA/RAPHO
Depuis le début de la vie d’écriture de l’écrivaine algérienne Kaouther Adimi, en 2010 à 25 ans, quatre romans ont montré son attention aimante et lucide à l’histoire troublée de son pays. Nos richesses retraçait l’histoire de la librairie Les vraies richesses, à travers des figures lumineuses d’Algérois portant la mémoire oubliée d’une fière Algérie. Son premier livre, Des ballerines de papicha (1), faisait le portrait en kaléidoscope d’une famille algéroise populaire dont les membres s’inventent des vies meilleures.
Le nouveau roman de Kaouther Adimi rejoint ces inclinations en une fresque très aboutie. L’écrivaine dresse un tableau sensible et puissant de son pays au long du XXe siècle. Son personnage est à nouveau une famille – dont on comprend dans une adresse finale magnifique de délicatesse qu’elle emprunte beaucoup à la sienne –, et plus particulièrement un couple, Tarek et Leïla, nés dans les années 1920 d’un village de l’est de l’Algérie. C’est toutefois séparément que le lecteur les rencontre, chacun faisant rayonner une partie du livre et une époque, en deux regards complémentaires. Cette construction vient souligner l’incommunicabilité poignante entre deux êtres émouvants et taiseux à qui les mots manquent.
Tarek est né d’une femme muette, qui a nourri avec lui un enfant d’extraction plus aisée dont la mère n’avait plus de lait. Saïd et Tarek ont ainsi grandi ensemble, comme des frères, avant que la réalité sociale ne les sépare. Enfants, jouant près des figuiers de barbarie, tous deux étaient subjugués par la belle Leïla, que Tarek épousera plus tard. Bien des guerres balaieront les vies et les rêves secrets de Tarek et de Leïla : la Seconde Guerre mondiale puis, une fois Tarek rentré, celle de l’indépendance, et les incidences de la décolonisation… Avant d’autres départs, d’autres expériences impossibles à partager.
Une fidélité inamovible
L’un et l’autre se réfugieront dans un silence propre. L’intense beauté et la pudeur de ce roman tiennent peut-être – au-delà des paysages, des scènes et des caractères superbement restitués – dans ce halo de non-dits et de complicité qui tient lieu d’amour à Tarek et Leïla. Une fidélité inamovible, malgré la distance, chacun acceptant son rôle, chacun offrant pour l’autre le sacrifice de ses renoncements.
Et c’est d’une Algérie soumise à de violentes contradictions, qui bouleversent jusqu’à l’intime les hommes et femmes, que Kaouther Adimi fait le flamboyant portrait. Les ressorts politiques complexes et la richesse culturelle du pays sont abordés à travers plusieurs épisodes réels, par exemple le tournage du film La Bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo, dans la casbah d’Alger en 1965 avec des non-professionnels.
Une jeunesse en pointillé
Les mots qui manquent à Tarek et Leïla leur seront non pas rendus, et même comme volés par la vocation d’écrivain de Saïd. « Si la littérature peut sauver, elle peut aussi être un vent mauvais », note Kaouther Adimi, dont le roman lumineux est empreint d’une poignante gravité. «C’était notre guerre, écrit-elle encore en référence à la guerre civile. Et comme nos grands-parents et nos parents, nous n’en parlerons pas. Nous ne dirons rien des réveils gris et cotonneux, des nuits au décompte macabre, de notre enfance et de notre jeunesse en pointillé, de la vie qui ne s’arrête pas, non, qui fait tout le contraire, qui s’étire indéfiniment, dans une lenteur épouvantable, et où chaque jour est calqué sur le précédent. »
(1) Initialement publié par Barzakh, il vient d’être réédité en poche Points.
Une saga algéroise. Sur le fil du rasoir. Roman de Mohamed Ifticène. Editions Frantz Fanon, Alger 2022, 399 pages, 1.200 dinars(Fiche de lecture déjà publiée. Pour rappel.Extraits)
Voilà un hasard qui fait très bien les choses... littéraires. Au départ, confiait l'auteur à la presse, il y avait un scénario. (... ). Le scénario est transformé en... livre... et un jour, peut-être, en film («peut-être avec l'étranger car il y a plus de moyens»).
. Le contenu ? Presque en souvenir d'un vécu à Alger, de la vie à Alger... à l'époque de la colonisation... et juste après.
Une famille habitant La Casbah d'Alger (celle de Lyès, le très beau gosse, garçon blond aux yeux bleus, presque un «roumi» égaré dans l'école indigène, bagarreur, pas peureux ni timide pour un sourdi, tisseur impénitent de relations intimes avec les filles, les femmes et les maîtresses des puissants, préparant sa vengeance contre ceux qui ont assassiné son père... )... une famille avec des racines (au départ un peu oubliées) en Kabylie. Une famille qui, n'oublions pas que c'est le temps de la domination coloniale dont les effets sont ressentis parfois directement à l'intérieur de la Casbah elle-même. Une ville dans la ville avec des familles honorables mais aussi ses truands musulmans... et européens, parfois s'acoquinant, ses maisons dites de «tolérance» et de jeux clandestins, ses règlements de comptes et ses trafics... plus pour survivre que pour bien vivre ! Il y a donc de la politique, de l'amour, de la bagarre, de la mort violente, de la joie, de la peine... tout ce qui fait la vie d'un individu et d'une communauté. Une cité devenue forteresse assiégée et martyrisée durant la guerre de libération nationale, avec ses héros et héroïnes, ses traîtres, ses lâches et ses «observateurs». C'est à la fois la vie d'une famille mais aussi d'une communauté, durant toute cette période. Une période à la fois exaltante et douloureuse.
Les premières années de lindépendance apporteront certes un vent de liberté mais, aussi, hélas, pas mal de désillusions avec ses «marsiens», la lutte au sommet pour le pouvoir, les dérapages sécuritaires et sociétaux... et, à la base, avec la course aux avantages matériels immédiats. La «grande désillusion» et l'échec des utopies !On ne pouvait moins attendre d'un jeune Algérien devenu adulte avant l'âge.
L'Auteur : Né en 1943 à Bir-Djebah en Haute Casbah (Alger). Réalisateur et scénariste de cinéma... et enseignant en audiovisuel. Etudes à Alger (Institut national du cinéma ) et en Pologne (Lodz). Une vingtaine de films (fiction) à son actif (dont Qorine, Jalti le gaucher, Les rameaux de feu, Le grain dans la meule, Le sang de l'exil, «Les enfants du soleil, Les marchands de rêves... ) et autant de documentaires. C'est là son premier roman.
Extraits : «Zakya dénonça l'alliance entre les colons qui limitent la scolarité des indigènes au cycle primaire afin qu'ils sachent peu et les musulmans qui l'interdisent à leurs filles afin qu'elles ne sachent rien» (p 82), «La vie à Alger en ces premières années dindépendance était entièrement vouée au culte de la personnalité et aux activités du rais» (p 57)
Avis : Passionnant. Une fin d'ouvrage un peu trop «accélérée».Il est vrai que l'écriture cinématographique prend souvent le dessus chez l'auteur. Mille et une vérités. Vivement une ou plusieurs suites... avec un titre plus court. «Une saga algéroise» suffisait
Citations : «La voyance est un monde de ténèbres où la raison et la lumière ne rentrent pas» (p17), «L'amour est la plus belle des libertés... mais il ne faut pas en faire une obsession» (p203), «Quand une seule personne souffre d'illusion, on dit qu'elle est folle mais quand c'est des millions qui en souffrent, on dit qu'elles sont croyantes. Les religions sont des fabriques de fous» (p205)
L'Appel du sang. Roman de Hocine Meghlaoui. Casbah Editions, Alger 2022. 317 pages, 950 dinars
L'Algérie en guerre, le joug colonial meurtrier et sanglant, des familles et des tribus meurtries, éparpillées, massacrées, des enfants devenus orphelins et séparés de leurs racines, des itinéraires de vie plus ou moins heureux, l'Indépendance du pays qui est obligé d'être «à l'écoute du monde et de ses conflits», la recherche de son identité... la découverte de pays étrangers (le Portugal sous la dictature de Salazar, le Liban avec ses provocations sionistes et ses conflits intérieurs, la France avec ses nostalgiques qui n'arrivent pas à digérer leurs pertes et leurs défaites...). Ça, c'est le décor !
L'histoire contée est simple (bien qu'elle soit un peu trop inondée de détails relevant du courrier diplomatique).
Durant la colonisation, toute une tribu est massacrée par l'Armée française... Deux petits enfants, encore bébés, des vrais jumeaux, Hassan et Hocine, se retrouvent orphelins. L'un est sauvé par sa mère... l'autre (que l'on croit mort) a été, en fait, enlevé et «adopté» par l'officier français ayant dirigé le massacre.
Le premier va se retrouver, après une scolarité brillante, officier des «services» et va parcourir le monde cumulant les exploits... Au même moment, le second, lui aussi, protégé et «chéri» par l'épouse du militaire -un raciste impénitent- assassin (devenu Oas), ignorant sa filiation biologique (la circoncision ne voulant rien dire et le «père adoptif» n'ayant jamais avoué ses forfaits), sera le capitaine Henry dans le régiment de parachutiste au macabre palmarès, celui-là même qui avait été dirigé par son père «adoptif».
Il a fallu que les guerres civiles et contre l'envahisseur sioniste gagnent le Liban, pour que les deux itinéraires se croisent et se reconnaissent, dans un Beyrouth en ruines. La fin sera encore plus heureuse: Si Mohamed, dit le Patriarche, chef du clan, peut désormais reposer en paix dans une terre quittée en mai 1873. Il avait fui, avec toute la tribu, la répression après qu'il ait abattu un colon et le caïd qui voulaient déposséder la tribu de ses terres ancestrales,... les deux frères étant revenus sur la terre des ancêtres trop longtemps abandonnée.
L'Auteur : Diplômé de l'Ena (Alger). Diplomate de carrière (en poste en Asie, en Afrique, en Europe, en Amériques du Nord et du Sud), ancien Secrétaire général du Mae, directeur de cabinet du chef du gouvernement... Retraité, il enseigne et écrit.
Extraits : «La meilleure façon de connaître un peuple est de vivre en son sein, d'être attentif à tout ce qui se dit, de partager sa cuisine et, comme a dit Platon, d'écouter sa musique» (p158), «Un pays paye avec la vie de ses enfants les erreurs faites par ses dirigeants dans leurs choix stratégiques» (p305), «Au pays du cèdre (Liban), il y a toujours eu deux fers au feu : la guerre et la diplomatie, l'une n'excluant pas l'autre» (p 307)
Avis : Pourrait très facilement se transformer soit en un film (d'aventures et d'espionnage), soit en une série de télévision. L'auteur pourrait aussi écrire une suite ou plusieurs suites autour des «exploits» de Hassan et Hocine. Il est temps pour notre société de nous inventer des héros plus actuels. On a eu un ou deux essais par le passé, mais hélas cela n'avait pas duré malgré le succès alors rencontré auprès des lecteurs.
Avertissement : Aucune histoire d'amour... mais seulement des non-dits.
Citations : «Les vrais héros sont ceux qui défendent leur pays et non ceux qui asservissent les peuples» (p145), «La souffrance n'a pas de frontière et son seul antidote est le refus de la tristesse» (p156)
Un maure dans la Sierra. Roman de Rénia Aouadène. El Kalima Editions, Alger 2016 (www.elkalima-editions.com) 165 pages, 500 dinars (Fiche de lecture déjà publiée. Pour rappel)
Les années 20 en Algérie. Précisément en Kabylie. L'occupation coloniale (par Madame la France) et son poids de misères. Au village de Darna, petit village perché à 1.000 m d'altitude, le petit Rabah a pris, petit à petit, conscience de la misère qui oblige son père, Brahim, à partir bien souvent loin de la maison pour ramener quelques sous pour (sur) vivre. Il est allé à l'école. Il a appris et compris. Il va se former aux armes et à la lutte (en s'engageant dans l'armée, taisant toutes ses colères)...
Les années 20 en Espagne, années de misère, de disette. Un pays divisé, car c'est aussi la lutte pour le pouvoir. L'Eglise catholique est là, toujours debout, avec ses alliés les conservateurs rétrogrades face aux paysans et aux ouvriers qui (sur-) vivent. La petite Dolorès a vécu dans un petit village.
Le père, ayant perdu ses terres, part souvent loin de la maison familiale pour louer ses bras. Elle a été «élevée» et éduquée par une femme, amante «libre» d'un descendant «moro», Amalia, qui lui a appris la fierté et la lutte pour aider les autres.
Le début des années 30. Inscrit au Parti communiste, Rabah va partir en Espagne pour lutter aux côtés des révolutionnaires contre le fascisme franquiste. Il sera à la tête d'une brigade où l'on retrouve d'autres Algériens, des Palestiniens, des Libanais... beaucoup d'«Arabes». Amalia va s'engager, aux côtés des Républicains, en tant qu'infirmière. Le camp de la révolte, de la justice. Ils lutteront ensemble contre les troupes fascistes de Franco, ils s'aimeront... et la guerre les séparera.
Rabah mourra en combattant, le 25 mars 1938 sur le plateau de Miraflorès... en pensant à Yamina, sa douce maman, à Amalia l'indomptable, à la Kabylie... et aux luttes futures de ses frères en Algérie contre l'occupation coloniale. Aujourd'hui, une rue de Barcelone porte le nom de Oussidhoum.
L'Auteure : Poétesse, nouvelliste et dramaturge algérienne. Est née et vit à Marseille où elle enseigne
Extraits : «Anerez wala neknu», «Plutôt rompre que se plier !», telle est la devise de Brahim et des siens, de tous ceux qui n'ont cessé de lutter contre les milliers d'envahisseurs, ne laissant à cette terre aucun répit au cours des siècles» (p 11), «Il (Rabah) avait saisi la politique coloniale qui consistait à diviser les différentes ethnies, et ce qui le gênait, c'était ce mépris envers les arabophones. Les réflexions méprisantes fusaient et les colons avaient tendance à différencier les Kabyles des Arabes comme s'il ne s'agissait pas d'un même peuple» (p 71) «Les politiciens qui gouvernent ne sauront jamais que des afro-arabo-musulmans ou chrétiens se sont battus et qu'ils deviendront des soldats de l'ombre car l'histoire ne retiendra que ce qui l'arrangera» (p 164)
Avis : Roman réaliste, simple dans sa construction, et «naïf» (au sens noble et littéraire du terme) dans son articulation. Excellent sujet de film !
Citations : «Nul être ne devrait être obligé de quitter les siens, de se couper de ses racines sous la contrainte de la faim. Il n'y a pas de blessures plus graves que celles de l'exil» (p 103), «L'on ne peut humilier une population entière sous prétexte de civiliser et de développer son propre pays avec des richesses pillées à l'étranger «(p 138)
La ville aux yeux d'or. Roman de Keltoum Staali. Casbah Editions, Alger 2022, 175 pages, 700 dinars
Elle (Meryem) revient -après de longues années d'éloignement- à Alger, une ville où elle y a vécu si peu mais une ville qui la possède. Une ville «bavarde mais secrète». Une ville magique pleine d'envoûtements. Une ville embouteillée, envahie par la poussière chaude et les klaxons assourdissants et furieux. Alger, ville blanche? Plutôt ville grise.
«Quand je suis à Alger», dit-elle, «je m'amuse à évoquer la France, en cherchant bien au fond de mon cœur, un petit filet de nostalgie. En France, je fais l'inverse. J'aime être ici et là-bas, là-bas et ici. Je voudrais être un bateau pour aller sans cesse d'une rive à l'autre». Partagée ? Déchirée ?
Elle est certes née en France, mais Alger est la ville de sa «renaissance».
Cela va lui permettre de renouer avec le passé, allant même jusquà (se) fabriquer de toutes pièces des personnages. Ceci dit avec un style qui, lui-même, déroute, en raison du mélange -maîtrisé sans être recherché- littérature classique (n'est-elle pas prof'de Lettres ?) -écriture journalistique
L'Auteure : Née et grandie en France dans les années 60. Etudes de Lettres modernes. Journaliste en Algérie à la fin des années 80 (Révolution africaine, Alger Réublicain). Retour en France au début des années 90. Plusieurs ouvrages : poésie, autobiographie, roman... Actuellement professeure de Lettres (en France)
Extraits : «Ville bavarde et pourtant secrète, où chaque rue est un hommage discret à un sacrifié au nom vaguement familier.Dans chaque maison, une blessure qui ne se ferme pas» (p13), «Le silence est notre maître souverain. Il nous enferme , nous emprisonne, nous donne l'illusion de commander nos vies, mais il nous met à genoux et martyrise nos cœurs» (p 65)
Avis : Un roman ? Peut-être. Car, aucune histoire particulière, mais plutôt une réflexion sur la vie, sur la mort, sur le pays, sur Alger, sur l'exil, sur la guerre, sur le terrorisme, sur l'amour , sur la vie, sur la mort du petit frère, sur Darwich, sur le mimosa, sur Mazouna, sur Nabile Farès (le seul personnage clairement identifié), sur les langues... Un peu de tout, de tout un peu. Un chassé-croisé de personnages et d'événements, réels ou inventés. Une lecture un peu déprimante. Heureusement, de la belle écriture en prose, presque poétique, chargée de nostalgie et souvent de tristesse.
L'avis de Nadjib Stambouli (in Le Jour d'Algérie, avril 2021): «L'auteur construit (et souvent déconstruit en livrant les ficelles de la construction) son œuvre sur un chassé-croisé entre fiction et réalité, entre inventions et vécu où le mot et le verbe font office non pas de décor, mais de personnages principaux. Keltoum Staali trace le chemin, étale des panneaux indicateurs, indique le trajet mais bifurque aussitôt, laissant le lecteur non pas égaré, encore moins désemparé, mais curieux de ce qui l'attend au prochain tournant, c'est-à-dire au prochain paragraphe...»
Citations : «Chez nous, les Arabes, il paraît que l'âge est un privilège, une chance pour les femmes. Délivrées de leurs attraits diaboliques, elles peuvent partager l'espace de la rue en toute quiétude avec les hommes» (p27), «J'ai quitté Alger parce que je n'en pouvais plus d'être une femme» (p72), «Mon premier contact avec la langue française, à trois ans, se résume à une gifle coloniale qui ne me fait pas pleurer (...). La gifle ne détruit pas ma curiosité pour cette langue nouvelle et prometteuse. Au contraire, je me saisis de cette langue qui remettra mon cœur à l'endroit» (p 85), «Il y a un dedans et un dehors de la langue qui sont accessibles quand on est bilingue, même imparfaitement» (p95), «Parler en arabe me renvoie à la fois à ma condition de fille de mon père et en même temps, de manière paradoxale, me met à égalité avec lui, car notre langue est aussi une langue d'adulte pour parler de choses sérieuses et graves» (p101), «Le thé à la menthe se boit toujours brûlant. Il réveille la fête, appelle la convivialité et pique l'esprit par sa petite pointe d'exotisme» (p128)
Et si tu écoutais mon cœur ! Roman de Ahcène Beggache. Editions El Qobia, Alger2022, 252 pages
Qu'elle est belle l'histoire d'amour que celle de Lydia (la dentiste) et de Yacine (lenseignant). Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes... Mais, il était dit (et écrit) que cela n'allait pas se passer facilement.
Lydia (au bel avenir) est... promise (sans qu'elle ne le sache, la «chose» ayant été arrangée entre son frère et son oncle, tous deux en relations d'«affaires» avec un mafieux) au fils d'un apparatchik, très haut fonctionnaire dans un ministère de souveraineté, roi de la corruption administrative. Une bande et une famille de pourris-ripoux, avec un père maître-chanteur et une mère encore plus affreuse croyant pouvoir tout «acheter»... dont une belle-fille pour son unique fils chéri, un fils à papa, fainéant comme pas un, que même l'armée (la belle «couverture») n'a pas réussi à «re-dresser» L'histoire ? Un vieil enseignant retraité est menacé d'expulsion de son logement de fonction s'il persistait à autoriser son fils, Yacine (un enseignant lui aussi) à vouloir épouser son aimée, Lydia
Par peur ? Par lâcheté ? Par fatalisme devant le pouvoir discrétionnaire du «système» ? Il ordonne sans explications à son fils de rompre. Respectueux de la décision, Yacine s'exile... sans explications. Le poids d'un système autoritariste et archaïque ! Le silence et la fuite en avant... laissant la jeune fille, brutalement abandonnée, seule et choquée ! Une histoire douce-amère où l'on retrouve bien des maux du pays comme la corruption, le népotisme, mais aussi -heureusement- le Hirak... un mouvement aux effets -indirects- sur la gestion politique du pays, ce qui a permis à l'histoire d'amour de bien se terminer, après trois années de parenthèse douloureuse: les méchants seront punis, les marionnettes complices se repentiront, le «fuyard» sera pardonné et les amoureux se réconcilieront...en se mariant. N'est-elle pas belle cette histoire d'amour ? On en redemande et je suis absolument certain que le genre fera beaucoup de bien à la littérature populaire algérienne.
L'Auteur : Né le 2 avril 1972 à Imaandène (M'kira/Tizi Ouzou). Chimiste de formation. Longtemps enseignant de langue française puis Inspecteur de l'Enseignement primaire
Extrait : «Hier fait déjà partie du passé ; le passé est ce qu'il est, tu ne peux rien changer à cela ; nous ne pouvons que le regarder, l'analyser, l'exploiter pour vivre le présent mieux que le passé. L'avenir nest pas encore là, même demain est loin de nous, tu le vivras seulement demain, mais avant tu dois vivre ton jour, sinon tu en feras la prison de tes remords, une source intarissable de regrets» (p73)
Avis : Une belle histoire d'amour. Mais pas que ! Une véritable (bonne) salade algérienne où problèmes de relations sociales et humaines se mêlent (parfois s'affrontent) aux problèmes sociétaux (dont la grande corruption) et politiques... comme le Hirak. Se lit d'un seul trait d'autant qu'il est écrit en très bon français
Citations : «Se taire quand tout son être parle, rire quand son cœur est en colère, dire exactement le contraire de ce que l'on veut dire relève non seulement de la maîtrise de soi, mais aussi du sacrifice de soi, de sa dignité, de ses principes, de sa fierté» (p23), «Parfois, il fait sortir du cadre pour trouver la solution. Nous avons tous besoin de celui qui regarde notre situation sous un autre angle, sous son propre angle» (p 41), «Un cœur qui n'écoute pas la raison est un cœur aveugle ; quand il ouvrira les yeux, ils sera trop tard pour changer sa destinée (p 87), «Quand la pauvreté entre par la fenêtre, l'amour sort par la porte» (p 222).
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