Gaza : Qui est responsable de la frappe sur l'hôpital ?
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Alain Gresh : ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique, fondateur des journaux en ligne Orient XXI et Afrique XXI, spécialiste du Proche-Orient. Rony Brauman : ancien président de Médecins Sans Frontières, enseigne au Humanitarian and Conflict Response Institute (HCRI), chroniqueur à Alternatives Economiques.
Rédigé le 17/05/2024 à 16:08 dans Gaza, Israël, Palestine, Paléstine | Lien permanent | Commentaires (0)
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Rédigé le 18/10/2023 à 15:03 dans Israël, Lejournal Depersonne, Paléstine | Lien permanent | Commentaires (0)
Dans une déclaration commune, une soixantaine d'intellectuels israéliens - parmi lesquels Eva Illouz, David Grossman ou Mossi Raz - déplorent la réponse inadéquate de certaines voix de la gauche aux événements. « Nous insistons sur le fait qu'il n'y a pas de contradiction entre le fait de s'opposer fermement à l'assujettissement et à l'occupation des Palestiniens par Israël et le fait de condamner sans équivoque les actes de violence brutaux commis contre des civils innocents. »
Dans cet espace, retrouvez les tribunes collectives sélectionnées par la rédaction du Club de Mediapart.
Déclaration au nom des progressistes et des militants pour la paix basés en Israël concernant les débats sur les événements récents dans notre région :
Nous, universitaires, leaders d'opinion et militants progressistes installés en Israël et engagés en faveur de la paix, de l'égalité, de la justice et des droits de l'homme, sommes profondément peinés et choqués par les récents événements survenus dans notre région.
Nous sommes également très préoccupés par les réponses infondées avancées par certains représentants de la gauche américaine et européenne, après que tant de civils israéliens eurent été visés par le Hamas. De telles réactions témoignent selon nous d’une tendance inquiétante dans la culture politique de la gauche mondiale.
Le 7 octobre 2023, le Hamas a lancé une attaque sans précédent conduisant à des meurtres de masse sur les personnes de civils innocents tués dans leurs maisons. Une violence aveugle s’est déchaînée contre des femmes, des personnes âgées et des enfants, doublée d’enlèvements de citoyens pris en otages.
Des familles entières ont été anéanties dans ce carnage, des communautés entières ont été réduites en cendres, des corps ont été mutilés, des enfants en bas âge ont été massacrés. On ne saurait nier les dommages causés par de telles actions, tant au niveau personnel que collectif. Les événements traumatisants de ce samedi d'octobre marqueront durablement nos cœurs et nos mémoires.
Comme prévu, en représailles aux actions du Hamas, l'État d'Israël a lancé une opération militaire massive contre Gaza. Nous ne pouvons encore connaître avec certitude le nombre de victimes de ces attaques, mais il est probable qu'il dépasse tout ce dont nous avons été témoins jusqu'à présent.
Ces agressions en chaîne nuisent gravement à notre lutte de longue date contre l'oppression et la violence, ainsi qu’à notre recherche en faveur de l’égalité et des mêmes droits pour tous les habitants d'Israël et de Palestine. Nous avons plus que jamais besoin du soutien et de la solidarité de la gauche mondiale, sous la forme d'un appel sans équivoque contre la violence aveugle envers les civils des deux côtés.
Nombre de nos homologues dans le monde ont exprimé une réelle opposition à l'attaque du Hamas et ont offert un soutien sans ambiguïté aux victimes. D'éminentes voix dans le monde arabe ont également fait savoir que rien ne justifiait le meurtre sadique d'innocents.
Toutefois et à notre grand désarroi, certains éléments de la gauche mondiale, des individus qui étaient jusqu'à présent nos partenaires politiques, ont réagi avec indifférence à ces événements horribles et ont même parfois justifié les actions du Hamas.
Certains d’entre eux allant jusqu’à refuser de condamner les violences du Hamas, au prétexte que ce n’est pas à des étrangers du juger les types d’action choisis par les opprimés. D'autres ont minimisé les souffrances et les traumatismes subis, arguant que la société israélienne avait provoqué cette tragédie. D'autres encore se sont abrités derrière de prétendues comparaisons historiques et de pseudos- arguments rationnels coupés de toute émotion. Enfin il y a même un petit nombre, minoritaire, pour qui ce jour le plus sombre de l'histoire de notre société s’est avéré un motif de célébration.
Une telle gamme de réponses nous a surpris. Nous n'aurions jamais imaginé que des personnes de gauche, défendant l'égalité, la liberté, la justice et le bien-être, puissent faire preuve d'une insensibilité morale et d'un détachement politique aussi extrêmes.
Soyons clairs : le Hamas est une organisation théocratique et répressive qui s'oppose avec véhémence à toute tentative de promotion de la paix et de l'égalité au Moyen-Orient. Ses engagements sont fondamentalement incompatibles avec les principes de la gauche progressiste – et la tendance de certains extrémistes de gauche à glorifier les actions du Hamas nous paraissent totalement absurdes.
Rien ne justifie que l’on abatte des civils chez eux, que l'on assassine des enfants sous les yeux de leurs parents, ou que l'on torture et assassine celles et ceux qui font la fête. Légitimer ou excuser de tels actes revient à trahir les principes essentiels de la gauche.
Nous insistons sur le fait qu'il n'y a pas de contradiction entre le fait de s'opposer fermement à l'assujettissement et à l'occupation des Palestiniens par Israël et le fait de condamner sans équivoque les actes de violence brutaux commis contre des civils innocents. Ces deux positions doivent être défendues, simultanément, par quiconque se réclame de la gauche.
Le 7 octobre est un jour sombre dans l'histoire d'Israël et de la Palestine et dans la vie des peuples de cette région. Ceux qui refusent de condamner les actions du Hamas nuisent considérablement à la possibilité que la paix devienne une option politique viable et pertinente. Ils affaiblissent la capacité de la gauche à présenter un horizon social et politique constructif et à réduisent à une force politique extrême, étroite et aliénante.
Nous appelons nos amis et camarades de gauche à revenir à une politique fondée sur des principes humanistes et universels, à prendre clairement position contre les violations des droits de l'homme sous toutes leurs formes et à nous aider dans la lutte pour briser le cycle de la violence et de la destruction.
Signataires :
Prof. Aviad Kleinberg, President of the Ruppin Academic Center
Avirama Golan, author and journalist
Prof. Avner Ben-Zaken, Institute for Israeli Thought
Ibtisam Mara'ana, Former MK, Labor Party
Adam Raz, Historian, Human rights activist
Prof. Eva Illouz, Directrice d’études EHESS Paris, Membre of Institute for Israeli Thought
Dr. Ofek Birnholtz, Bar Ilan University
Ortal Ben Dayan, Social Activist
Ori Ben Dov, Social Activist
Uri Weltmann, National Field Organizer - Standing Together
Ori Kol, Social Entrepreneur
Dr. Orit Sônia Waisman, David Yellin Academic College of Education, Jerusalem
Eilon Tohar, Social Activist
Iris Leal, Authorן, Alon-Lee Green, National Co-Director of Standing Together
Dr. Eli Lamdan, Nemala Publishing House
Dr. Eli Cook, Head of the General History Department, Haifa University
Dr. Almog Kasher, Bar Ilan University
Prof. Orna Ben-Naftali, the College of Management Law Faculty and the Van Leer Jerusalem Institute
Josh Drill, Social Activist
Ghadir Hani, peace activist, Standing Together
Prof. Gila Stopler, Faculty of Law, College of Law and Business
Prof. Galia Sabar, Tel Aviv University. Former President of Ruppin College
Dr. Dov Khenin, Former MK, Hadash, Tel Aviv University
Dr. David Lehrer, Arava Institute for Environmental Studies
David Grossman, author
Dorit Hadar Persky, M.A teacher for special education, David Yellin Academic College of Education, Jerusalem
Dr. Dahlia Scheindlin, Political Scientist and board member, A Land for All
Prof. Dan Rabinowitz, Tel Aviv University
Dr. Dana Mills, author and human rights activist
Prof. Danny Gutwein, Haifa University
Prof. Dani Filc, MD PhD, Standing Together
Dr. Hagar Gal, David Yellin Academic College of Education, Jerusalem
Vered Livne, former Director General of The Association for Civil Rights in Israel (ACRI) and leadership member of Standing Together
Taleb el-Sana, Former MK, Arab Democratic Party, Head of High Committee for Arab Citizens of the Negev
Yoav Hareven, leadership member of Standing Together
Prof. Yoav Goldberg, Bar-Ilan University
Prof. Jonathan Rubin, Bar Ilan University
Yossi Sucary, Author
Dr. Yofi Tirosh, Tel Aviv University
Prof. Yael Hashiloni-Dolev, Ben-Gurion University, Sociology and Anthropology Department
Dr. Yael Sternhell, Tel Aviv University,
Dr. Yiftah Goldman, David Yellin Academic College of Education, Jerusalem
Dr. Carmel Shalev, Faculty of Law, Tel Aviv University
Dr. Lisa Kainan, David Yellin Academic College of Education, Jerusalem
Prof. Meir Yaish, Haifa University,
Mossi Raz, former MK, Meretz
Dr. Meital Pinto, Zefat Academic College, Ono Academic College
Meital Peleg Mizrachi, Postdoctoral fellow at Yale University, environmental justice researcher
Mickey Gitzin, New Israel Fund, Executive Director in Israel
Dr. Miri Lavi Neeman, Arava Institute for Environmental Studies
Prof. Moshe Zuckermann, Tel Aviv University
Nadav Bigelman, Social Activist, member of Standing Together
Prof. Noam Zohar, Bar Ilan Univesity
Niv Meyerson, Social and environmental justice activist
Prof. Nir Avieli, Ben Gurion University
Dr. Nir Barak, Ben Gurion University of the Negev
Sally Abed, Member of national leadership, Standing Together
Dr. Adi Makmal, Engineering Faculty, Bar-Ilan Uni. Israel
Odeh Bisharat, Writer
Prof. Eran Dorfman, Literature Department, Tel Aviv University
Prof. Amit Schejter, department of communication studies, Ben-Gurion University, chairman of ACRI
Dr. Anat Herbst-Debby, The Gender Studies program, Bar-Ilan University
Dr. Ofri Ilany, Van Leer Institute, historian and journalist
Eran Nissan, Mehazkim, CEO
Tzlil Rubinshtein, Social Activist
Ran Heilbrunn, Writer
Dr. Ronit Donyets Kedar, College of Law and Business
Prof. Ruth Halperin-Kaddari, Bar-Ilan University Faculty fo Law
Dr. Raphael Zagury-Orly, Institut Catholique de Paris
Dr. Shlomit Aharoni Lir, Bar Ilan University
Prof. Sharon Armon-Lotem, Bar-Ilan University
Tom Yagil, Social and Environmental Justice Activist
Dr. Tamar Ascher Shai, David Yellin Academic College of Education, Jerusalem
Rédigé le 18/10/2023 à 14:13 dans Israël, Paléstine | Lien permanent | Commentaires (0)
Alors que le président états-unien s’envolait mardi soir pour Israël, une attaque sanglante contre un hôpital, dont le Hamas et l’État hébreu se rejettent la responsabilité, a suscité la colère des pays arabes. La Jordanie a annulé le sommet qu’elle prévoyait d’organiser mercredi avec les États-Unis, l’Égypte et l’Autorité palestinienne.
18 octobre 2023 à 10h57
EnEn février dernier, le président états-unien effectuait une visite surprise à Kyiv pour y rencontrer son homologue ukrainien, Volodymyr Zelensky. Près de huit mois plus tard, mercredi, Joe Biden se retrouve de nouveau dans un pays en guerre : en Israël, où un autre front s’est ouvert il y a onze jours avec les attaques terroristes menées par le Hamas qui ont fait 1 300 morts, suivies des représailles menées par l’armée israélienne et l’annonce d’une invasion terrestre pour éradiquer le mouvement islamiste.
En pleine année pré-électorale, le voilà obligé de s’intéresser à nouveau à un dossier que Washington pensait régler grâce au rapprochement, opéré sous son prédécesseur Donald Trump, entre une partie des pays arabes et Israël. Cette croyance qu’une solution économique viendrait à bout d’un problème politique hante la communauté internationale depuis la fondation de l’État hébreu en 1948.
Mais, à peine s’envolait-il mardi soir de Washington, que son voyage dans la région était déjà écourté : l’étape qu’il devait effectuer ensuite en Jordanie pour un sommet entre les dirigeants jordanien, égyptien et le chef de l’Autorité palestinienne a été annulée après la frappe sanglante au bilan effroyable – au moins 500 morts – contre un hôpital de Gaza. Si le Hamas accuse Israël, l’armée israélienne a de nouveau affirmé mercredi matin qu’une roquette tirée par le Jihad islamique, allié du Hamas, était à l’origine du drame.
Lors d’une conférence de presse, le porte-parole de l’armée israélienne, Daniel Hagari, a souligné qu’aucun dommage structurel n’avait été détecté sur les bâtiments voisins et qu’aucun cratère correspondant à une frappe aérienne n’avait été détecté. « Selon nos renseignements, le Hamas a vérifié les informations et a compris qu’il s’agissait d’une erreur de tir du Jihad islamique palestinien, puis a lancé une campagne médiatique mondiale en exagérant le nombre de victimes », a-t-il affirmé.
À son arrivée à Tel-Aviv, Joe Biden a soutenu la version des autorités israéliennes. « J’ai été profondément attristé et choqué par l’explosion dans l’hôpital à Gaza hier [mardi]. Et sur la base de ce que j’ai vu, il apparait que cela a été mené par la partie adverse, pas par vous », a déclaré le président américain, aux côtés du premier ministre Benyamin Nétanyahou. « Nous devons aussi garder en tête que le Hamas ne représente pas tout le peuple palestinien et ne leur a apporté que souffrance », a-t-il ajouté.
Le président palestinien, Mahmoud Abbas, a condamné un « massacre » et décrété un deuil de trois jours dans les territoires palestiniens. Il a par ailleurs annulé sa rencontre avec le président Joe Biden, qui devait avoir lieu mercredi en Jordanie, et est rentré à Ramallah. Dans la nuit de mardi à mercredi, la Jordanie a annoncé renoncer au sommet prévu entre Biden et les dirigeants égyptien et palestinien.
Joe Biden – qui a fait part « de ses plus profondes condoléances pour les vies innocentes perdues dans l’explosion d’un hôpital à Gaza » et souhaite « un prompt rétablissement aux blessés » – a décidé de « reporter » une étape prévue mercredi en Jordanie, selon la Maison Blanche. Le président américain a promis d’être en contact « dans les prochains jours » avec les trois dirigeants arabes qu’il devait y rencontrer : le roi de Jordanie Abdallah II, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi et Mahmoud Abbas.
L’une des missions qu’il a fixée à sa visite – tenter d’éviter un conflit régional – s’avère compliquée. Mercredi, Le Hezbollah, allié du Hamas, a appelé à faire de mercredi au Liban « une journée de colère sans précédent » contre Israël et la visite de Joe Biden. Les États-Unis ont autorisé mardi le départ de leur personnel non essentiel, ainsi que leurs familles, de leur ambassade à Beyrouth face à la dégradation des conditions de sécurité au Liban dans le sillage de la guerre entre Israël et le Hamas.
Dans le même temps, les États-Unis ont relevé de 3 à 4 (le plus élevé) le niveau d’alerte de leur avis aux voyageurs, déconseillant à tout ressortissant américain de se rendre au Liban.
Mardi soir, des manifestations ont éclaté au Liban, à Ramallah et en Jordanie, ainsi qu’en Tunisie. À New York, les ambassadeurs des pays arabes auprès des Nations unies se sont retrouvés pour une déclaration commune devant les médias, exigeant un cessez-le-feu immédiat à Gaza.
Dès samedi, Washington, suivi par les pays occidentaux, a soutenu Israël, un pays traumatisé par les atrocités commises par le mouvement islamiste du Hamas et la faillite sécuritaire et militaire. Trois jours après, à la Maison Blanche, alors que l’ampleur des massacres était révélé, Joe Biden prononçait un discours marquant et remarqué, où il réaffirmait son soutien sans équivoque à l’allié israélien.
Il y vilipendait la « soif de sang » du Hamas, qui rappelait « les pires déchaînements de l’État islamique ». « C’est du terrorisme », a-t-il lancé, ajoutant : « Mais malheureusement, pour le peuple juif, ce n’est pas nouveau. Cet attentat a fait remonter à la surface des souvenirs douloureux et les cicatrices laissées par des millénaires d’antisémitisme et de génocide du peuple juif. »
Joe Biden a marqué des points, son possible rival à la présidentielle de 2024 Donald Trump se discréditant par des remarques déplacées – « Le Hezbollah est très intelligent, ils sont tous très intelligents », a dit ce dernier.
Alors que les appels à une désescalade des plus progressistes au sein du Parti démocrate se sont attirés les foudres de la porte-parole de la Maison Blanche – « Répugnant », a lâché Karine Jean-Pierre –, Joe Biden a annoncé une aide militaire à Israël et l’envoi d’un porte-avions américain en Méditerranée orientale — suivi d’un autre quelques jours plus tard alors que les tensions s’accroissaient à la frontière entre le Liban et Israël.
Il a également dépêché son chef de la diplomatie Antony Blinken dans la région. Depuis, alors qu’Israël annonçait une invasion terrestre prochaine de Gaza - malgré près de 200 otages, dont des Américains –, le secrétaire d’État a multiplié les rencontres avec les dirigeants du Proche-Orient, avec plusieurs objectifs. Tenter de trouver une solution pour les otages. Éviter une catastrophe humanitaire à Gaza, où les civils sont soumis à un blocus et à des bombardements effroyables. Et surtout éviter que la guerre ne s’étende à toute la zone. Une tâche qui apparaît bien difficile depuis mardi soir.
Joe Biden inscrit son déplacement dans ce déploiement diplomatique. Selon les médias états-uniens, lundi soir, le porte-parole du Conseil de sécurité nationale, John Kirby, a expliqué que Joe Biden se concentrerait sur le « besoin critique qu’une aide humanitaire entre à Gaza, ainsi que la possibilité pour les personnes innocentes de sortir ».
Interrogé par la chaîne de télévision CBS mardi, John Kirby a affirmé que les États-Unis voulaient s’assurer que tous ceux qui vivent à Gaza « et qui doivent ou veulent partir puissent absolument rentrer chez eux ». « Il s’agit de civils innocents. Ils sont victimes de cette situation au même titre que les personnes en Israël qui ont été blessées ou tuées par le Hamas, et nous voulons donc nous assurer qu’ils peuvent rentrer chez eux. »
Pour le chroniqueur de politique internationale du Financial Times Gideon Rachman, les dirigeants occidentaux, américains en tête, « affirment que la meilleure chance d’éviter une catastrophe humanitaire à Gaza est de soutenir Israël ». C’est ce que, selon Gideon Rachman, un haut responsable américain appelle « hug them close » (« serrez-les fort »). Selon cette logique, si Joe Biden multiplie les marques de soutien en public et les appels à respecter le droit international, alors il sera possible de faire pression sur Israël pour que puissent être réglés les urgences humanitaires, telles que restaurer l’accès à l’électricité et à l’eau.
Cette politique de « hug them close » a été suivie mardi par l’un des premiers responsables européens à s’être rendu en Israël depuis l’attaque du Hamas, le chancelier allemand Olaf Scholz. « Contrairement au Hamas, qui veut se servir des citoyens de Gaza comme des boucliers humains, notre préoccupation s’étend à eux également », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse à Tel-Aviv avec Benyamin Nétanyahou.
Ce dernier a appelé « le monde à se tenir uni aux côtés d’Israël pour vaincre le Hamas ». « De la même manière que le monde s’est uni pour vaincre les nazis (...), le monde doit se tenir uni aux côtés d’Israël pour vaincre le Hamas », a-t-il dit. « La barbarie dont nous avons été témoins, perpétrée par les meurtriers du Hamas sortant de Gaza est le pire crime commis contre les juifs depuis l’Holocauste », a-t-il encore affirmé.
Le gouvernement allemand « poursuivra ses efforts humanitaires pour atténuer la souffrance de la population civile », a souligné Olaf Scholz, précisant avoir évoqué avec Benyamin Nétanyahou la possibilité d’un « meilleur accès de l’aide humanitaire dans la bande de Gaza ».
François Bougon
18 octobre 2023 à 10h57
https://www.mediapart.fr/journal/international/181023/peine-commencee-et-deja-ecourtee-la-visite-de-joe-biden-en-israel-s-annonce-delicate
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Rédigé le 18/10/2023 à 06:53 dans Israël, Paléstine | Lien permanent | Commentaires (0)
Le chef du Bureau politique du Hamas est apparu sobrement vêtu comme à son habitude d’une chemise blanche et d’un veston agrémenté d’un pin’s en forme de drapeau palestinien. Il s’est exprimé de manière maîtrisée, loin des vociférations de certains prédicateurs ou chefs de guerre, même si le ton se fait plus dur sur la fin. Il a également varié le registre de langue employé, passant de l’arabe classique qui domine le discours au dialectal palestinien quand il s’agit d’évoquer les souffrances du peuple de Gaza, ou le sort des prisonniers qui revêt une valeur émotionnelle et affective particulière. En fond d’écran, une vue de Jérusalem avec le Dôme du Rocher illustre la double dimension du conflit, nationale et religieuse.
Le discours revient à plusieurs reprises sur l’origine de l’actuelle escalade, imputée à la fois à l’attitude agressive d’Israël et à l’indifférence de la communauté internationale face au drame des Palestiniens. Le Hamas n’a pas voulu cette guerre mais y a été contraint. Le texte évoque l’imminence d’un danger et les risques mettant en cause la survie même de la Palestine. C’est ce contexte qui aurait acculé le Hamas à agir, Israël restant sourd à ses avertissements répétés. Le Hamas rejette explicitement la responsabilité de l’attaque sur Israël, sur la communauté internationale, et plus indirectement sur les régimes arabes de la région.
Pour montrer que la patience est à bout et que « trop c’est trop » la formule « Combien de fois… » revient à plusieurs reprises pour rythmer le discours.
En mettant à nu la faiblesse et les défaillances des Israéliens, l’opération lancée par le Hamas montre les limites d’une alliance avec Tel Aviv. La référence est claire : il s’agit des Accords d’Abraham, signés par les Émirats arabes unis et Bahreïn le 15 septembre 2020, sous parrainage américain. Des jalons avaient ensuite été posés pour étendre cette alliance au Maroc et au Soudan, attirés sur cette voie par d’autres considérations.
Incapable d’assurer sa propre protection, Israël pourra encore moins garantir celle de ses nouveaux alliés. Haniyeh pointe – et il n’est pas le seul – l’échec du renseignement et du dispositif sécuritaire israéliens :
Vous devez savoir que cette entité qui est incapable de se protéger elle-même face à nos combattants est incapable de vous apporter sécurité ou protection. Tout le processus de normalisation et de reconnaissance, tous les accords qui ont été signés [avec Israël] ne pourront jamais mettre fin à cette bataille.
Le danger contre lequel les pays arabes cherchent à se prémunir en se rapprochant d’Israël, c’est évidemment l’Iran. Le message du chef du Hamas vise plus particulièrement l’Arabie saoudite, qui semblait ces derniers temps avancer à grands pas sur la voie de la normalisation. Il est clair en effet que le ralliement du nouveau poids lourd de la scène régionale aux Accords d’Abraham porterait un coup fatal au soutien déjà très mesuré des Arabes à la cause palestinienne. Le ton à l’encontre de cet abandon se fait accusatoire : « Aujourd’hui, Gaza efface de la Communauté arabo-musulmane la honte des défaites, la honte de l’acceptation et de l’inaction ».
Cette question de la normalisation entre Israël et certains États arabes arrive très vite dans le déroulement de l’argumentation. L’orateur y revient encore à la fin de son discours, ce qui témoigne de l’importance de ce point. Cette insistance peut effectivement amener à s’interroger sur le degré d’implication des Iraniens dans le lancement de l’opération, comme le fait un article du Wall Street Journal en date du 8 octobre 20231 Il est évident que le rapprochement entre Riyad et Tel Aviv porterait un coup très dur aux Iraniens et renforcerait leur isolement.
Dans son intervention, Haniyeh revient sur le blocus insoutenable imposé à la population de Gaza :
Gaza qui subit ce blocus depuis bientôt vingt ans2 au cours desquels il y a eu quatre ou cinq guerres3 qui ont causé des dizaines de milliers de martyrs et de blessés, de maisons détruites, Gaza qui vit cette tragédie humanitaire, cette prison géante qui enferme plus de 2 millions de notre peuple et de nos familles.
Il évoque la dégradation de la situation des Palestiniens au cours des derniers mois : les raids israéliens en Cisjordanie, les morts de civils innocents, les profanations des lieux saints, les limitations imposées aux Palestiniens dans l’exercice de leur culte à al-Aqsa à Jérusalem, et au tombeau des patriarches (mosquée d’Ibrahim) à Hébron, ainsi que les exactions des colons. Il fait état de graves menaces pesant sur la Cisjordanie, où « deux millions » de colons seraient prêts à s’implanter, et sur les lieux saints musulmans dont les Israéliens s’apprêteraient à prendre le contrôle.
Mouvement islamiste oblige : le discours s’ouvre sur les habituelles formules religieuses. Le ton général est celui généralement employé par les organisations islamiques combattantes, avec un recours à l’hyperbole et une rhétorique ronflante et triomphaliste. Il est émaillé de huit références coraniques. La question des lieux saints est abordée à plusieurs reprises, pour évoquer leur profanation ou le risque de voir les musulmans dépossédés de leurs lieux de culte. Elle éclaire le nom de l’opération lancée contre Israël, à double connotation religieuse : « Déluge d’Al-Aqsa ». Le choix de l’image d’arrière-plan participe du même registre.
Haniyeh incite les peuples arabo-musulmans à soutenir les Palestiniens :
Gaza est le fer de lance de la Résistance et a lancé cette bataille, mais s’agissant d’une bataille qui concerne la terre de Palestine et Jérusalem et Al-Aqsa, il s’agit de la bataille de la Oumma tout entière. C’est pourquoi j’appelle tous les enfants de cette Oumma, où qu’ils soient dans le monde, à se joindre, chacun à sa manière, à cette bataille, sans tarder ni se détourner.
Par cette injonction, il entend bien sûr renforcer la portée de l’offensive. Il s’agit aussi de mettre les dirigeants arabes en porte à faux par rapport à leurs populations, de montrer que le rapprochement avec Israël est massivement rejeté.
Le texte se veut aussi de portée universelle : il appelle à la solidarité avec les Palestiniens et à la mobilisation générale. Sont concernés bien sûr les Palestiniens, tous les Palestiniens où qu’ils se trouvent (en Palestine, en Israël, en diaspora), qui se doivent de défendre leur terre. Partie des Brigades al-Qassam, élargie aux autres factions de la Résistance puis à tous les Palestiniens, la guerre en cours n’est pas exclusivement celle du Hamas, même si celui-ci la dirige. L’accent est mis ici sur l’unité. L’opération s’inscrit dans le cycle des intifada et complète leur cycle. Elle concerne aussi, par-delà les peuples arabes et musulmans, tous les hommes de bonne volonté qui veulent combattre l’injustice.
Le sort des prisonniers dont le dirigeant du Hamas évalue le nombre à 6 000, et le blocage des négociations en vue de leur libération revêt une importance particulière dans son discours. Pour la population palestinienne, c’est un point crucial et donc un élément de légitimité pour le Hamas. Haniyeh désigne nommément le ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben Gvir comme artisan majeur de la crispation sur ce dossier, avec le durcissement des conditions de détention. C’est d’ailleurs le seul responsable israélien cité dans le texte. Le suprémaciste israélien a par ailleurs été mis en cause dans le fiasco des forces de sécurité israéliennes en bordure de Gaza, pour les avoir affaiblies et exposées en déplaçant des effectifs vers la Cisjordanie, afin de soutenir les colons. Mais ces accusations croisées n’auront pas forcément raison de sa carrière politique.
La fin de non-recevoir opposée par les Israéliens aux demandes de libération justifie la capture de prisonniers et d’otages israéliens pour les obliger à reprendre les discussions. Sur ce point également, des avertissements avaient été lancés à plusieurs reprises.
À écouter attentivement le discours, on verra que Ismaïl Haniyeh ne ferme pas la porte à un éventuel règlement politique. D’abord l’ennemi n’est pas stigmatisé en tant que non musulman, il n’est pas identifié en tant que « juif » mais bien en tant qu’« Israélien ». L’existence d’Israël n’est donc pas remise en cause, ce qui reflète l’évolution du Hamas par rapport au texte de sa charte de 1988 qui appelait à remplacer Israël par un État islamique, et prônait le djihad contre les juifs. Un nouveau texte publié en 2017 adoptait déjà une position plus réaliste.
Haniyeh n’appelle pas à la destruction d’Israël comme l’avait fait par exemple le président iranien Mahmoud Ahmadinejad en 2005. Alors qu’il avait lui-même déclaré en 2012 à Téhéran que le Hamas ne reconnaîtrait jamais Israël, il se contente ici de demander le départ des Israéliens des terres palestiniennes, le pendant du sort que ceux-ci avaient réservé aux Palestiniens. Mais il reste assez vague sur sa vision de la Palestine, laissant de fait la porte ouverte à la solution des deux États. Le temps n’est plus où le mouvement ambitionnait de rétablir la Palestine « de la Méditerranée au Jourdain ». Quand le chef du Hamas évoque les territoires occupés en 1948, c’est surtout pour dénoncer la discrimination dont sont victimes les Palestiniens de l’intérieur : « Combien de fois nous vous avons avertis sur ce que vous commettez et perpétrez dans les territoires occupés en 1948, et vos tentatives d’y isoler notre peuple ? »
De même, les versets coraniques choisis ne sont pas de ceux qui appellent à combattre « les infidèles », mais bien plutôt à s’élever contre l’injustice et à témoigner du courage et de la dignité des croyants. Il est même fait allusion aux trois livres saints : la Torah, l’Évangile et le Coran. Le thème de la dignité est très présent et revient à de nombreuses reprises. Il s’agit d’effacer la honte, de s’élever contre la « culture de l’impuissance et du désespoir ».
D’aucuns objecteront que ce discours relativement modéré n’est que duplicité et qu’il ne reflète certainement en rien les positions de Mohamed Deif, le chef des Brigades Ezzedine al-Qassam, avec lequel Haniyeh affirme sa solidarité. Deif, en charge des opérations sur le terrain, est sans doute en partie responsable des exactions contre des civils, bien qu’il ait appelé dans son propre discours à épargner les personnes âgées et les enfants. Or, en inscrivant le Hamas sur la liste des organisations terroristes au même titre que sa branche armée qui y figurait préalablement, une partie de la communauté internationale a rejeté tous ces acteurs dans la même catégorie des infréquentables. En 2003, quand la question s’était posée, la France était réticente et estimait qu’il fallait maintenir le dialogue avec le Hamas. Mais dans le contexte compliqué de la seconde intifada, elle avait fini par obtempérer et céder à la pression de ses partenaires européens.
L’analyse de ce discours fait apparaître deux points essentiels. Le premier est la volonté de dissuader les États arabes, et tout particulièrement l’Arabie saoudite, de poursuivre le rapprochement avec Israël. Le choix du support n’est d’ailleurs pas anodin : Al-Jazeera s’est fait une spécialité du soutien à la cause palestinienne. Alors que le Qatar a payé de plusieurs années d’isolement sa proximité avec les Frères musulmans – obédience à laquelle se rattache le Hamas – et son enthousiasme pour les « printemps arabes », il avait été plus ou moins réintégré en 2021 dans « la famille golfienne ». En relayant la parole de Haniyeh qui a installé les bureaux du Hamas à Doha en 2016, le petit émirat persiste et signe, relayant la voix des peuples arabes face à leurs dirigeants. Un engagement qui devrait être perçu comme irritant, notamment par les Saoudiens. Ces derniers ont en tout cas bien perçu la mise en cause : le prince héritier Mohamed Ben Salman a réagi aux récents événements en affirmant que le Royaume « se tenait aux côtés du peuple palestinien pour faire valoir leur droit légitime à une vie digne, à la réalisation de leurs espoirs et aspirations et à la finalisation d’une paix juste et durable ». Le communiqué des affaires étrangères saoudiennes appelle à nouveau – bien qu’assez mollement - à la solution des deux États. Un rappel quasi obligé auquel avaient également sacrifié du bout des lèvres les Émirats arabes unis au moment du lancement des Accords d’Abraham. Pas sûr toutefois que passée la crise, Riyad ne reprenne pas le chemin de Tel Aviv.
Paradoxalement, et c’est là le deuxième point, l’offensive déclenchée par le Hamas ambitionne peut-être de rouvrir les négociations. Il n’est pas anodin qu’elle ait été lancée au lendemain de la célébration de la guerre de 1973. Haniyeh établit d’ailleurs le parallèle en parlant de « traversée » (« oubour ») pour qualifier la percée des lignes israéliennes, suivant la terminologie employée à l’époque, à propos de la traversée des troupes égyptiennes du canal de Suez. En prenant l’initiative de l’attaque, le président Sadate avait alors rétabli une forme d’équilibre avec l’ennemi lui permettant d’engager des négociations et un processus de normalisation avec Israël, sans être en position de trop grande infériorité et sans perdre la face. Le dirigeant islamiste le dit explicitement : les Israéliens ont sous-estimé les Palestiniens. Ceux-ci restent des interlocuteurs de poids, que l’on ne saurait contourner, la mise en place d’un futur règlement de la question palestinienne restant le préalable indispensable à l’établissement d’une paix régionale et à la fin du cycle des violences et des deuils.
Contrairement à ce qui était escompté, le déroulement des faits - en particulier les massacres de civils israéliens - a fortement entamé le soutien à la cause palestinienne dans le monde occidental. Reste à savoir si la guerre en cours embrasera la région et mettra les peuples dans la rue ou si, une fois l’émotion retombée et le décompte des victimes effectué, l’Histoire reprendra son cours, marginalisant encore un peu plus la question palestinienne. Le Hamas aurait alors perdu son pari.
Ismaïl Haniyeh est né en 1963 dans la bande de Gaza, il adhère au Hamas dès la création du Mouvement de la résistance islamique, concomitante de la première intifada en 1987. Emprisonné puis expulsé au Liban par les Israéliens, il rentre à Gaza en 1993, année des Accords d’Oslo, que son mouvement récuse. Après le retrait des Israéliens de la bande de Gaza et la victoire des islamistes aux élections législatives de 2006, il exerce brièvement la fonction de premier ministre avant d’être destitué par le Président Mahmoud Abbas. Le Hamas prend alors le pouvoir à Gaza, qui se dissocie de la Cisjordanie restée sous le contrôle de l’Autorité palestinienne. En mai 2017, Ismaïl Haniyeh est élu à la tête du bureau politique du mouvement. Réputé pragmatique, l’homme est effectivement un politique. Le discours qu’il a prononcé le 7 octobre 2023 en témoigne, non seulement par ce qu’il dit mais aussi par ce qu’on peut lire entre les lignes.
SOPHIE POMMIER
https://orientxxi.info/magazine/la-strategie-a-quitte-ou-double-du-hamas,6788
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Rédigé le 17/10/2023 à 22:18 dans Israël, Paléstine | Lien permanent | Commentaires (0)
Jusqu’où peut aller la riposte de l’Etat hébreu, qui bombarde sans pitié Gaza depuis la terrible attaque menée sur son sol par le Hamas ? Alors que les morts se comptent par milliers dans les deux camps, et que l’Occident, de nouveau confronté à la menace terroriste, redoute plus que jamais une « importation du conflit », les plus hauts responsables internationaux se mobilisent pour éviter un embrasement.
Gaza, le 11 octobre 2023, après un bombardement israélien. (MOHAMMED ABED/AFP)
Depuis le 7 octobre et l’attaque sanglante du Hamas, le monde tourne ses regards avec inquiétude vers Israël, anxieux de l’ampleur de sa riposte et des conséquences en cascade qu’elle pourrait entraîner. Chefs de la diplomatie américaine et française, présidente de la Commission européenne, chancelier allemand, et même président des Etats-Unis… La liste des hauts responsables internationaux qui convergent vers le Proche et le Moyen-Orient ne cesse de s’allonger alors que l’aviation israélienne déverse des milliers de bombes sur les villes palestiniennes de la bande de Gaza. La riposte est sans pitié pour le Hamas, mais aussi pour les deux millions d’habitants d’un territoire déjà soumis à un blocus sévère depuis des années. Et la région retient son souffle avant une inévitable opération israélienne terrestre à Gaza, et une possible escalade régionale au Liban.
Voilà bien longtemps qu’il n’y avait pas eu une telle frénésie diplomatique dans une zone qui a pourtant connu par le passé tant de « navettes », tournées et autres sommets au chevet de la paix. L’explication est évidente : le monde a été pris par surprise par l’irruption de la violence et de la guerre dans une région dont tous les analystes prédisaient le déclin de l’importance stratégique, au profit d’un espace indopacifique plus disputé.
En privé, un diplomate français reconnaît que ce fut une grave erreur : cette désertion du terrain proche-oriental pèse lourd dans la catastrophe actuelle. Cela fait une bonne décennie qu’aucune initiative sérieuse n’a été lancée pour tenter de sortir la question palestinienne de l’impasse. Il n’y avait que des coups à prendre et aucun espoir de réussite après l’échec des accords d’Oslo.
Joe Biden a même été le premier président des Etats-Unis à considérer que le Proche-Orient ne justifiait plus l’investissement politique que presque tous ses prédécesseurs avaient inutilement gaspillé ; le locataire de la Maison-Blanche avait suffisamment à s’occuper avec la guerre en Ukraine, la rivalité avec la Chine, ou, dans cette même région, avec l’Iran.
Explication de mon interlocuteur : « Nous avons été trop sensibles à l’argument de Benyamin Netanyahou sur la perte de centralité de la question palestinienne. » Ledit argument du Premier ministre israélien était simple : regardez les pays arabes, ils se précipitent pour reconnaître Israël – les fameux accords d’Abraham initiés sous Donald Trump en 2020 –, sans même s’occuper des Palestiniens.
Argument confirmé, il est vrai, par les responsables des Emirats arabes unis ou du Maroc, vantant le pragmatisme de leurs relations avec l’Etat hébreu, et manifestant un faible intérêt pour le sort de leurs « frères » palestiniens. Seuls les Saoudiens faisaient le minimum nécessaire auprès des Palestiniens avant de s’apprêter à conclure avec Israël – un processus interrompu brutalement par l’attaque du Hamas le 7 octobre.
Les puissances extérieures à la région pouvaient s’estimer pardonnées de leur désintérêt pour le dossier palestinien, puisque les acteurs régionaux eux-mêmes détournaient le regard… Ainsi, Netanyahou pouvait convaincre Paris, Berlin et Washington que la question palestinienne resterait sous contrôle pendant qu’un « nouveau Moyen-Orient » voyait le jour, de nouvelles relations économiques, politiques, humaines transcendant les anciennes lignes de fracture.
Il fallait être bien téméraire, et idéaliste, pour aller à l’encontre de cette idée dominante ; surtout quand le seul interlocuteur fréquentable côté palestinien était Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne dont la légitimité démocratique et la crédibilité étaient au plus bas.
Cette passivité n’a pas changé d’un iota avec l’arrivée au pouvoir en Israël, fin 2022, d’une nouvelle donne politique autour de l’indestructible, en tout cas le pensait-on, Netanyahou, qui avait fait alliance avec l’extrême droite religieuse. A peine quelques communiqués rituels lorsque les provocations allaient trop loin, mais pas de quoi mobiliser des diplomaties passées à autre chose. C’est cette erreur d’analyse, cet aveuglement collectif, cette complaisance coupable, qui ont volé en éclats le 7 octobre de la pire manière, avec la barbarie des combattants du Hamas.
Les principaux pays européens ou les Etats-Unis ne sont évidemment pas les acteurs de la tragédie israélo-palestinienne, mais ils pèsent lourd dans l’équation régionale et leur absence a permis aux desseins les plus extrêmes de mûrir, de se déployer et finalement d’exploser. Avec une onde de choc qui ne se limite pas au théâtre local, puisque les répercussions seront mondiales.
Les pompiers diplomates tentent d’abord d’empêcher l’extension du conflit. Objet de toutes les attentions, le Liban et son mouvement de résistance chiite, le Hezbollah. Tout le monde observe à la loupe le moindre incident à la frontière israélo-libanaise, et il y en a eu tous les jours depuis le 7 octobre, pour savoir si une entrée en guerre du Hezbollah est imminente, possible, ou s’il s’agit simplement pour lui d’exprimer la solidarité de l’« axe de la résistance » avec les Palestiniens placés sous les bombes de l’ennemi israélien.
Au centre du jeu, évidemment, l’Iran, « parrain » du Hezbollah au point qu’il n’est pas un observateur qui doute que la décision de la paix ou de la guerre avec Israël soit prise à Téhéran et pas dans la banlieue sud de Beyrouth. Il faut donc comprendre ce que veut l’Iran, et quel est son jeu.
Sur ce point la lecture de la presse américaine rend perplexe. Dans le « Wall Street Journal », on a appris que c’est lors d’une réunion à Beyrouth avec les Iraniens qu’a été décidée l’opération du Hamas dans le sud d’Israël. Mais quarante-huit heures plus tard, le « New York Times » rapportait que les dirigeants iraniens avaient été « surpris » par l’action des islamistes palestiniens et surtout son ampleur. L’un des deux grands quotidiens américains se trompe ou s’est fait intoxiquer.
Mais, surtout, ce chassé-croisé d’informations contradictoires est révélateur de la difficulté de comprendre l’Iran des mollahs et de traiter avec lui. Ce n’est évidemment pas nouveau, mais l’enjeu est aujourd’hui considérable, car l’entrée en guerre du Hezbollah transformerait un affrontement israélo-palestinien en une guerre régionale d’une tout autre ampleur.
Ceux qui en savent le moins sont les Libanais eux-mêmes, qui ont perdu depuis longtemps la maîtrise de leur destin, dans un pays qui n’a cessé de s’enfoncer dans la crise : effondrement économique, pas de président, un Hezbollah chiite plus puissant que l’armée nationale… L’éditorial d’Anthony Samrani, rédacteur en chef de « l’Orient-le Jour », l’excellent quotidien francophone de Beyrouth, résumait parfaitement cette tragédie libanaise le 16 octobre :
« C’est Ali Khamenei [le guide suprême iranien, NDLR], sur les conseils de Hassan Nasrallah [le chef du Hezbollah] et de ses autres éminences grises, qui va décider si le Liban va être ou non détruit pour la “cause iranienne” dans les prochaines semaines. Et nous aurons beau nous apitoyer sur notre sort, convoquer l’histoire et la géographie, accuser l’Occident et les Arabes de nous avoir abandonnés, insulter Israël qui n’aura aucune pitié pour le Liban, nous ne pourrons nous en prendre qu’à nous-mêmes. Car c’est nous, Libanais, par peur ou par opportunisme, qui avons livré le pays au Hezbollah. Et c’est nous qui acceptons aujourd’hui de le laisser décider de notre sort sans réagir. »
L’Iran se trouve au carrefour de tant de crises. L’administration Biden, à son arrivée à la Maison-Blanche en janvier 2021, a pris des risques politiques pour renouer le fil de l’accord nucléaire conclu sous Barack Obama en 2015, puis dénoncé par Donald Trump en 2018. Cela ressemblait à un pari raisonnable de penser que Téhéran souhaiterait redonner sa chance à un accord qui permettrait la levée de sanctions économiques étouffantes, sans réellement toucher à l’influence régionale de la puissance chiite.
L’émissaire américain Robert Malley et avec lui plusieurs diplomates européens se sont épuisés dans d’innombrables séances marathons de négociations à Vienne – en vain. Il n’a pas été possible de recréer la « magie » de 2015, celle qui avait vu Téhéran descendre dans la rue en liesse avec la promesse d’un avenir moins sombre, d’un Iran sorti de son statut de paria. Au contraire, le programme nucléaire a repris, les sanctions se sont renforcées, le climat de confrontation a perduré, et l’Iran s’est refermé.
Parallèlement, les dirigeants iraniens ont fait le choix risqué de devenir les complices de Vladimir Poutine en lui livrant les drones qui tuent des civils et détruisent les infrastructures de l’Ukraine ; et ils ont choisi de réprimer dans le sang et la brutalité le mouvement des femmes, né de la mort de la jeune Mahsa Amini alors qu’elle était détenue par la police des mœurs. La seule lueur ambiguë est venue du rétablissement des relations diplomatiques entre l’Iran et l’Arabie saoudite, sous les auspices, ô combien inattendus, de la Chine.
Aujourd’hui, les dirigeants iraniens tiennent entre leurs mains, non pas le sort de la guerre qui a déjà commencé, mais la clé de son ampleur. Paris, Washington et d’autres font donc passer des messages à Téhéran pour empêcher la conflagration qui transformerait la nature du conflit et ne laisserait pas l’Iran à l’écart. Les Américains ont dépêché en Méditerranée orientale deux porte-avions pour être certains que leur message soit bien compris…
Avant même de savoir comment allait évoluer cette guerre, la journée noire du 7 octobre a changé le Proche-Orient. Elle a plongé Israël dans le plus grand traumatisme de ses soixante-quinze ans d’existence, avec des conséquences politiques certaines mais qui ne se manifesteront qu’à la fin de la phase militaire ; elle a remis la question palestinienne au centre du jeu, et fait voler en éclats l’idée reçue de sa « perte de centralité », selon la formule des experts ; elle a donné un coup d’arrêt à l’extension des accords d’Abraham à l’Arabie saoudite ; enfin elle a réveillé l’attention des grandes puissances extérieures à cette région, qui ne faisait plus souvent la une des journaux depuis longtemps.
En même temps qu’ils tentent d’empêcher l’extension de l’incendie au-delà de ce qui a déjà pris feu, les pompiers diplomates devraient commencer à réfléchir à l’après. Cela peut sembler surréaliste, alors que le bruit des armes a repris le dessus, que le sort des otages est en jeu, que le nombre de victimes civiles et militaires ne cesse de croître ; mais c’est aussi le moment de se demander comment gérer l’après-guerre, car il y a toujours un après-guerre… Les pessimistes – à moins qu’ils soient les plus réalistes – estiment que l’horreur du 7 octobre est telle qu’il est impossible de penser en termes politiques pour cette région avant très longtemps ; les optimistes – les moins pessimistes, pour être plus nuancé – rappellent que les grandes catastrophes du passé ont aussi permis des avancées significatives.
Rédigé le 17/10/2023 à 20:52 dans Israël, Paléstine | Lien permanent | Commentaires (0)
Le Hamas affirme qu’un bombardement a touché l’enceinte de l’hôpital Ahli-Arab, situé dans le centre-ville. Benyamin Nétanyahou a dénoncé une attaque des « terroristes barbares » du Hamas. Le président américain Joe Biden est attendu dans la région mercredi.
500 personnes ont été tuées mardi soir 17 octobre dans une frappe israélienne sur l’enceinte de l’hôpital baptiste Ahli-Arab, dans le centre de Gaza City, ont rapporté les autorités de l’enclave palestinienne citées par plusieurs médias. Dans un précédent communiqué, le ministère de la santé du territoire palestinien contrôlé par le Hamas faisait état de « 200 à 300 martyrs ».
Le Premier minist
re israélien Benyamin Netanyahou a rejeté la responsabilité sur les « terroristes barbares » du Hamas. Ce sont eux « qui ont attaqué l'hôpital de Gaza, et non les forces armées israéliennes », a-t-il dit dans un communiqué, ajoutant : « Ceux qui ont brutalement assassiné nos enfants assassinent également leurs propres enfants. »
Sur X (ex-Twitter), le président israélien Isaac Herzog a affirmé qu’« un missile du Jihad islamique a tué de nombreux Palestiniens dans un hôpital de Gaza ». « Honte aux médias qui avalent les mensonges du Hamas et du Jihad islamique et diffusent dans le monde entier une diffamation sanglante du XXe siècle », a-t-il écrit.
Peu auparavant, l’armée israélienne, cité par plusieurs médias israéliens, expliquait que « d’après une analyse des systèmes opérationnels de l’armée israélienne, un barrage de roquettes ennemies a été effectué en direction d’Israël, qui est passé à proximité de l’hôpital, lorsqu’il a été touché ».
« Nous étions en train d’opérer à l’hôpital, il y a eu une forte explosion et le plafond de la salle d’opération est tombé. C’est un massacre », a déclaré le docteur Ghassan Abu Sittah, médecin MSF à Gaza, cité par l’ONG internationale. Cette dernière a jugé que « rien ne justifie cette attaque choquante contre un hôpital et ses nombreux patients et agents de santé, ainsi que contre les personnes qui y cherchaient refuge ». « Les hôpitaux ne sont pas une cible. Ce bain de sang doit cesser. Trop c’est trop. »
Le ministère palestinien de la santé a déclaré que le nombre de victimes devrait augmenter. De nombreux civils s’étaient réfugiés dans l’hôpital Ahli-Arab avant qu’il ne soit touché.
Selon le ministère de la santé de Gaza, l’établissement avait déjà été la cible d’une attaque quelques jours auparavant afin d’envoyer un « message ». Le bureau médias du Hamas a dénoncé « un nouveau crime de guerre de l’occupation [par Israël – ndlr] » et indiqué que « des centaines de patients, de blessés et de déplacés » se trouvaient dans l’établissement, qui appartient et est géré par le diocèse épiscopal de Jérusalem, selon Eileen Spencer, responsable de la branche américaine de collecte de fonds pour le diocèse, citée par le Washington Post.
Le président palestinien Mahmoud Abbas a condamné un « massacre » et décrété un deuil de trois jours dans les territoires palestiniens. Il a par ailleurs annulé sa rencontre avec le président américain Joe Biden, qui devait avoir lieu mercredi en Jordanie, et est rentré à Ramallah.
Des centaines de manifestants sont justement descendus dans les rues de la ville de Cisjordanie où se trouve le siège de l’Autorité palestinienne, et des heurts ont éclaté avec les forces palestiniennes, selon des journalistes de l’Agence France-Presse sur place. « Dégage ! », « Le peuple veut la chute du président ! », ont-ils scandé, évoquant Mahmoud Abbas.
La violence doit cesser de tous les côtés.
Dans le même temps, des manifestants ont tenté de pénétrer dans l’ambassade d’Israël à Amman, en Jordanie. Les forces de sécurité ont tiré des gaz lacrymogènes pour les disperser. Des centaines de personnes se sont également rassemblés mardi soir devant l’ambassade de France à Tunis pour protester contre le tir meurtrier sur un hôpital de la ville palestinienne de Gaza et ont réclamé le renvoi des ambassadeurs français et américain.
Le chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, a déploré qu’« une nouvelle fois, des civils innocents payent le prix le plus élevé ». « La responsabilité de ce crime doit être clairement établie et ses auteurs devront rendre des comptes », a-t-il écrit sur X (anciennement Twitter). Le président turc Recep Tayyip Erdogan, qui a dénoncé une frappe israélienne contre « un hôpital abritant des femmes, des enfants et des civils innocents », a appelé à « l’arrêt de cette violence sans précédent à Gaza ».
Lors d’une conférence de presse mardi soir, le docteur Michael Ryan, directeur exécutif de l’Organisation mondiale pour la santé (OMS) chargé du programme de gestion des situations d'urgence sanitaire a expliqué ne pas avoir d’indications sur l’origine du drame. « Cela revient à d’autres de le dire. Une enquête criminelle sera nécessaire pour comprendre l’origine de l’attaque », a-t-il expliqué. « Ce que nous condamnons ce soir, c’est une attaque d’une telle ampleur et d’une telle férocité, cette violence contre des civils réfugiés dans un hôpital, contre des médecins et des infirmières, contre des personnes déjà alitées, blessées à la suite d’attaques antérieures. C’est ce que nous condamnons ce soir. » « La violence doit cesser de tous les côtés », a-t-il ajouté.
Ce drame intervient à la veille d’une visite du président états-unien Joe Biden en Israël. Au Liban voisin, le Hezbollah, allié du Hamas, a annoncé pour mercredi « une journée de colère sans précédent » contre Israël et la visite de Joe Biden, selon un communiqué cité par l’agence Reuters.
Plus tôt, l’agence onusienne pour les réfugié·es palestiniens (UNRWA) a fait état de la mort de six personnes qui avaient trouvé refuge dans une de ses écoles dans le centre de la bande de Gaza. Elles ont été tuées dans un raid israélien, selon la même source.
Depuis les attaques meurtrières du Hamas le 7 octobre, l’armée pilonne la bande de Gaza et se prépare à une offensive terrestre, provoquant de très larges mouvements de population dans cette petite enclave soumise à un blocus israélien terrestre, aérien et maritime depuis quinze ans.
Plus de 1 400 personnes ont été tuées en Israël depuis le 7 octobre, selon les derniers chiffres fournis par des responsables israéliens. Quelque 3 000 personnes ont été tuées et 12 500 blessées dans les frappes israéliennes de représailles sur la bande de Gaza, selon un bilan donné par les autorités locales avant l’explosion à l’hôpital de Gaza. Un million de personnes, selon l’ONU, ont fui en une semaine le nord de la bande de Gaza vers le sud du territoire.
Des heurts ont éclaté mardi soir entre manifestants appelant au départ du président palestinien Mahmoud Abbas et ses forces de sécurité à Ramallah en Cisjordanie occupée, ont constaté des journalistes de l’AFP.
Les forces de sécurité de l’Autorité palestinienne ont tiré des grenades de gaz lacrymogène lors de la manifestation, qui a commencé peu de temps après l’annonce de l’explosion d’un hôpital à Gaza. « Dégage ! », « Le peuple veut la chute du président », ont scandé les manifestants.
À Naplouse, plus au nord, des Palestiniens ont manifesté en brandissant des drapeaux du Hamas, a constaté un journaliste de l’AFP.
Le président Abbas avait estimé dimanche, d’après une dépêche de l’agence de presse officielle Wafa, que « les politiques et les actions du Hamas ne représentent pas le peuple palestinien », à propos de l’attaque sanglante menée par des commandos du mouvement islamiste sur le sol israélien le 7 octobre. Cette phrase avait ensuite été supprimée dans une nouvelle version publiée par l’agence.
Le Hamas a annoncé mardi la mort d’un de ses commandants militaires, dans une frappe israélienne sur le centre de la bande de Gaza, au onzième jour d’une guerre qui a fait des milliers de morts.
Aymane Nofal, un commandant des Brigades Al-Qassam, branche armée du Hamas, a été tué dans une frappe « sioniste barbare » sur le camp de réfugié·es de Bureij, indique un court communiqué. Sollicitée par l’AFP, l’armée israélienne n’a pas commenté dans l’immédiat.
Dans la nuit, elle avait affirmé avoir tué un autre membre du Hamas, Ossama Mazini, ce que le groupe armé n’avait pas commenté.
Lundi soir, le Hamas avait affirmé n’avoir « pas peur » d’une offensive terrestre d’Israël, qui a massé ses soldats le long de la bande de Gaza. « La menace de l’occupation [israélienne – ndlr] de lancer une offensive terrestre contre notre peuple ne nous fait pas peur et nous y sommes prêts », avait déclaré le porte-parole de la branche armée du Hamas, Abou Obeida, dans un enregistrement audio.
Abou Obeida a affirmé que le nombre d’otages à Gaza était de « 200 à 250 », précisant que 200 d’entre eux étaient aux mains des Brigades Al-Qassam, la branche armée du Hamas, et que d’autres « factions de la résistance » détenaient le reste des captifs. « Nous libérerons les détenus étrangers si les conditions sont réunies », a-t-il ajouté, sans précision.
Il a redit que 22 otages avaient été tués par des raids israéliens sur la bande de Gaza.
Le Hamas a par ailleurs diffusé lundi sur son compte officiel Telegram la vidéo d’« une des prisonnières à Gaza », une jeune femme éveillée et allongée, blessée au bras. Il s’agit de Mia Schem, qui détient aussi la nationalité française : elle explique face caméra qu’elle est grièvement blessée au bras et à la main, comme on peut le voir au début de la vidéo, mais qu’on s’occupe bien d’elle, qu’on lui a donné des médicaments. Elle demande qu’on la ramène au plus vite à la maison. C’est la première fois qu’une vidéo d’otage est divulguée par le Hamas depuis le début de la guerre déclenchée le 7 octobre dernier.
La légende indique qu’elle a été enlevée « au premier jour » de l’attaque du Hamas sur le sol israélien, le 7 octobre.
La vidéo a été publiée sur la chaîne Telegram du Hamas peu après une déclaration d’Abu Obeida, porte-parole de la branche militaire du Hamas, selon laquelle le groupe détient environ 200 prisonniers israéliens, a précisé le quotidien israélien Haaretz. Selon Abu Obeida, les captifs sont traités avec dignité et respect. Vingt-deux d’entre eux ont été tués lors de frappes aériennes de l’armée de l’air israélienne dans la bande de Gaza, a-t-il affirmé.
L’armée israélienne a indiqué être en contact permanent avec la famille de Mia Schem et condamné le Hamas comme « organisation terroriste meurtrière ». « Dans la vidéo, le Hamas tente de se présenter comme une organisation humaine, alors qu’il est responsable du meurtre et de l’enlèvement de bébés, de femmes, d’enfants et de personnes âgées », a dénoncé l’armée israélienne.
Selon le porte-parole des Forces de défense israéliennes, Jonathan Conricus, cité par The Guardian, 600 000 habitant·es de Gaza ont évacué·es la zone de la ville de Gaza, dans le nord de l’enclave palestinienne, à la suite des avertissements lancés par l’armée israélienne vendredi. Lors de son point quotidien mardi 17 octobre, Jonathan Conricus a déclaré que 100 000 personnes n’étaient toujours pas parties. Israël a demandé à la population de quitter la zone de la ville de Gaza avant ce qu’il appelle des « opérations militaires renforcées » dans les jours à venir. Jonathan Conricus a déclaré que les opérations commenceraient « lorsque le moment sera opportun ».
Une attaque terrestre de la bande de Gaza semblait imminente ces jours derniers. L’armée laisse toutefois planer le doute. Ainsi, mardi matin, un autre porte-parole de l’armée israélienne, le lieutenant-colonel Richard Hecht, a indiqué que ces plans pourraient ne pas correspondre aux attentes généralisées d’une offensive terrestre imminente. « Nous nous préparons pour les prochaines étapes de la guerre. Nous n’avons pas encore dit ce qu’elles seront. Tout le monde parle de l’offensive terrestre. Il pourrait s’agir de quelque chose de différent », a déclaré ce porte-parole international de l’armée israélienne, lors d’une réunion avec les journalistes.
Interrogé sur le fait de savoir si la visite du président américain Joe Biden retardera les opérations terrestres, Jonathan Conricus a répondu qu’il n’en savait rien, mais qu’il ne pensait pas que ce serait le cas. L’objectif de la visite de Joe Biden n’est pas d’« entraver » les opérations israéliennes, a-t-il déclaré.
Le président américain est attendu en Israël mercredi pour une visite de solidarité après l’attaque du Hamas, avant de se rendre en Jordanie, a annoncé le secrétaire d’État Antony Blinken. « Le président réaffirmera la solidarité des États-Unis avec Israël et notre engagement sans faille en faveur de sa sécurité », a déclaré Antony Blinken tôt mardi, à l’issue d’une nuit d’entretiens à Tel-Aviv avec le premier ministre Benyamin Nétanyahou.
« Israël a le droit et le devoir de défendre son peuple contre le Hamas et d’autres terroristes, et de prévenir de futures attaques », a ajouté le chef de la diplomatie américaine. Joe Biden « entendra de la bouche d’Israël ce dont il a besoin pour défendre son peuple et [les États-Unis continueront] à travailler avec le Congrès pour répondre à ces besoins », a-t-il poursuivi.
Il a annoncé que les États-Unis avaient également obtenu des garanties de la part d’Israël concernant l’acheminement de l’aide humanitaire étrangère dans la bande de Gaza sous blocus, au moment où Israël prépare une offensive terrestre contre le territoire gouverné par le mouvement islamiste Hamas.
Joe Biden espère « entendre de la part d’Israël comment il mènera ses opérations de manière à minimiser les pertes civiles et à permettre l’acheminement de l’aide humanitaire aux civils de Gaza d’une manière qui ne profite pas au Hamas », a déclaré Blinken. « À notre demande, les États-Unis et Israël ont accepté d’élaborer un plan qui permettra à l’aide humanitaire des pays donateurs et des organisations multilatérales d’atteindre les civils de Gaza », a-t-il expliqué.
À l’issue de sa visite en Israël, Joe Biden se rendra à Amman, en Jordanie, où il rencontrera le roi Abdallah II, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi et le dirigeant de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, a dit lundi un porte-parole de la Maison Blanche. Cependant, l’annonce de cette rencontre devrait être largement bousculée par le bombardement d’un hôpital dans la ville de Gaza (voir plus haut).
Arrivé en Israël mardi après-midi, le chancelier allemand Olaf Scholz est le premier chef de gouvernement à se rendre en Israël depuis l’attaque du Hamas. Lundi 16 octobre, Olaf Scholz avait annoncé se rendre dans l’État hébreu pour montrer sa « solidarité ». « C’est très important, précisément en ce moment, pour la population israélienne et pour le pays », a-t-il dit, réaffirmant qu’à ses yeux Israël avait « tout à fait le droit de défendre ».
Olaf Scholz a également annoncé qu’il se rendrait ensuite en Égypte. Il a dit vouloir aussi, sur place, « parler de questions concrètes concernant en particulier la situation sécuritaire et comment éviter une escalade du conflit vers d’autres régions ». Le chancelier allemand a dit enfin vouloir aborder « la question de savoir comment organiser l’aide humanitaire », alors que l’inquiétude pour la population civile de la bande de Gaza grandit.
Près de 500 000 Israélien·nes sont déplacé·es à l’intérieur de leur pays depuis les attaques du 7 octobre, a indiqué un porte-parole de l’armée israélienne lors d’un point de presse mardi. « Environ un demi-million d’Israéliens sont déplacés » à l’intérieur des frontières d’Israël. « Nous avons évacué tout le sud d’Israël, toutes les localités près de la bande de Gaza, à la suite des directives du gouvernement [...]. Nous avons fait de même dans le nord, où vingt localités près de la frontière ont été évacuées », a déclaré Jonathan Conricus.
« La plupart de ces gens sont partis de leur propre initiative et maintenant il y a une évacuation de la ville de Sdérot (sud d’Israël). » « Nous ne voulons pas de civils près des zones de combat. Nous voulons avant tout protéger nos citoyens contre les effets dévastateurs de la guerre », a-t-il dit.
« Les personnes déplacées ont trouvé refuge chez des proches dans le centre du pays, des zones qui sont plus sûres. » « Il s’agit d’un déplacement de population significatif en Israël et dont on parle très peu. La situation à Gaza est pire », a-t-il aussi admis.
L’armée israélienne a annoncé mardi avoir tué quatre assaillants lors d’une tentative d’infiltration à la frontière avec le Liban (nord d’Israël), sur fond de violences qui y ont éclaté ces derniers jours dans la foulée de la guerre entre Israël et le Hamas.
Dans un communiqué, l’armée a indiqué que ses soldats avaient « repéré une escouade terroriste tentant de s’infiltrer à travers la barrière de sécurité depuis le Liban et déposer un engin explosif », précisant que quatre personnes avaient été tuées. Elle avait auparavant déclaré avoir frappé dans la nuit de lundi à mardi des cibles du Hezbollah au Liban.
Depuis le début de la guerre Israël-Hamas, les affrontements à la frontière Israël-Liban ont fait plus d’une dizaine de morts côté libanais, en majorité des combattants mais aussi un journaliste de l’agence Reuters et deux civils. Côté israélien, au moins deux personnes ont été tuées.
La communauté internationale redoute un débordement du conflit entre le Hezbollah libanais pro-iranien, un allié du Hamas, et l’armée israélienne. Israël a commencé d’évacuer des milliers d’habitant·es dans 28 localités du nord du pays après ces accrochages à la frontière.
La rédaction de Mediapart
17 octobre 2023 à 08h02
https://www.mediapart.fr/journal/international/171023/le-fil-de-la-journee-500-morts-dans-le-bombardement-d-un-hopital-gaza-le-hamas-et-israel-se-rejette
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Rédigé le 17/10/2023 à 17:29 dans Israël, Paléstine | Lien permanent | Commentaires (0)
Alors qu'un nettoyage ethnique est en marche à Gaza, nous prenons la parole en tant que juives et juifs de France pour refuser que ce génocide soit réalisé en notre nom.
Collectif juif décolonial
« Nous combattons des animaux et nous agissons en conséquence. »
Yoav Galant, ministre de la Défense
« Toute la nation [palestinienne] est responsable. »
Isaac Herzog, président de l’État d’Israël
Ces déclarations des plus hautes autorités politiques de l’État israélien concernant l’offensive militaire en cours à Gaza ne laissent planer aucun doute sur leurs intentions génocidaires.
À l’heure où nous écrivons, 2808 Palestinien·nes ont été tué·es à Gaza, dont plus de 1000 enfants, par les bombardements massifs israéliens.
En l’espace d’une semaine, environ 6000 bombes y ont été lancées par l’armée israélienne, presque autant que par les États-Unis lors de l’année la plus meurtrière en Afghanistan. Le blocus total mis en place par l’armée israélienne autour de Gaza prive ses habitant·es d’eau, d’électricité et de nourriture, condamnant à mort des dizaines de milliers d’entre elleux. L’impossible évacuation ordonnée par les autorités israéliennes, l’intensification des bombardements et l’annonce d'une offensive terrestre imminente laissent présager un désastre humanitaire et un probable crime contre l’humanité. Cette violence punitive est annoncée, tolérée, permise et même soutenue par la communauté internationale.
Les bombardements israéliens visent délibérément à causer le plus de dommage possible, conformément à la doctrine militaire développée par l’ancien chef d'État-major Gadi Eizenkot, membre du cabinet d’urgence formé par Netanyahou pour diriger les opérations. Il n’y a aucune distinction entre le civil et le combattant armé. Il y a deux jours, sur la route Salah-Al Deen, l’armée israélienne a frappé un convoi de civils fuyant la ville de Gaza City, tuant au moins 70 personnes, principalement des femmes et des enfants. Qui plus est, les observateurs internationaux comme Amnesty et Human Rights Watch alertent sur l’utilisation de phosphore blanc, proscrit par le droit de la guerre, et certains cas sont déjà bien documentés.
Le choc causé par les atrocités commises le week-end dernier par les combattants palestiniens a laissé la société israélienne dans un tel état de sidération que bien peu de voix s’élèvent pour dénoncer les crimes de guerre et la politique génocidaire de leur gouvernement. Ce dernier bénéficie d’un soutien important dans la société civile, y compris parmi les secteurs mobilisés contre lui sur la question de la réforme judiciaire. Les décennies de colonisation et d’occupation ont profondément ancré dans la conscience collective la déshumanisation des Palestinien·nes, légitimant le traitement inhumain et barbare qui leur est infligé.
De son côté, le gouvernement français, en défendant le « droit d’Israël à se défendre », a apporté son soutien à une offensive israélienne dont tout le monde savait déjà qu’elle viserait principalement les civils palestiniens. Franchissant un cran supplémentaire, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin a ordonné l’interdiction systématique des manifestations de soutien au peuple palestinien et s’emploie à réprimer toute expression de solidarité. Verbalisations, interpellations, arrestations, procédures de dissolution, tous les moyens à disposition des appareils policier et judiciaire sont employés.
À Strasbourg, parmi les 13 manifestants arrêtés ce 13 octobre, figurent deux militant·es historiques du mouvement de solidarité, membres de l’Union juive française pour la paix (UJFP). Les journalistes sont aussi ciblés, à l’instar du journaliste Taha Bouhafs, arrêté avec sa carte de presse à la main alors qu’il couvrait le rassemblement. Ces arrestations sont politiques. La violation du droit élémentaire à manifester constitue un déni de démocratie qui s’inscrit dans le renforcement des tendances les plus autoritaires et illibérales de l’État sous la macronie.
Afin de justifier sa politique répressive, le gouvernement français prend pour prétexte la nécessité de lutter contre l’antisémitisme. Sous ce prétexte fallacieux, qui se fonde sur la propagande israélienne amalgamant juif·ve et sioniste, antisionisme et antisémitisme, il crée les conditions du mal qu’il prétend combattre. Interdire l’expression légitime de la solidarité avec un peuple dont le nettoyage ethnique se déroule en direct sous nos yeux, tout en associant cette interdiction avec la lutte contre l’antisémitisme, ouvre la voie à tous les dérapages et à tous les amalgames.
Nous dénonçons avec la plus grande fermeté cette politique irresponsable qui, loin d’aller dans le sens d’un apaisement en France, s’attaque au droit démocratique de manifester en en faisant porter le chapeau aux juif·ves. Interdire que la colère et la solidarité s’expriment légalement et dans le cadre du mouvement de soutien à la lutte anticoloniale des Palestinien·nes, c’est prendre le risque qu’elles s’expriment avec d’autant plus de confusions et de débordements. Ce sont les crimes israéliens, et non pas leur dénonciation, qui alimentent l’antisémitisme.
En tant que juif·ves, nous réaffirmons que la douleur ressentie actuellement par les juif·ves de France et les Israélien·nes suite aux massacres du Hamas ne saurait justifier un nettoyage ethnique à Gaza. Nous refusons qu’un génocide soit réalisé en notre nom.
Nous appelons toutes les organisations, associations et personnalités se réclamant de la lutte universelle pour la justice, la dignité et l’égalité à serrer les rangs. Face au pire qui se prépare en Palestine, face à l’autoritarisme et au racisme en France, notre responsabilité est immense.
Nous réclamons :
– La libération des militant·es et manifestant·es arrêté·es
– Le droit de manifester en solidarité avec la lutte du peuple palestinien
– L’arrêt immédiat des bombardements israéliens et le retrait des forces armées israéliennes
– La levée du blocus et du siège de Gaza
– Des négociations en vue de la libération des otages et des prisonnier·es politiques
– Des sanctions internationales contre l'État israélien
SOURCE : Silence, on tue | Le Club (mediapart.fr)
L’ORIGINE DE TSEDEK
Dans une société où un enfant sur trois vit dans la pauvreté, où les familles d’immigrants peinent à s’intégrer, et où l’éclatement des familles est de plus en plus commun, TSEDEK bâtit un avenir meilleur pour les enfants défavorisés d’Israël.
L’association Tsedek a été fondée en 1982 par le Grand Rabbin Paul Roitman. Combattant dans la Résistance française pendant la Seconde Guerre Mondiale, il a contribué à reconstruire la communauté juive de Paris dans les années 50. Lors de son installation en Israël, il découvre la situation difficile dans laquelle vivaient de nombreux enfants. Il décide alors de créer une association leur venant en aide.
« Ce n’est que lorsqu’une société est fondée sur le principe de la justice sociale que nous comprenons pourquoi nous vivons ici. »
Grand Rabbin Paul Roitman, zt »l, fondateur de TSEDEK.
AJ+-TSEDEK juifs contre la colonisation et la résistance en Palestine, contre l'état Neo-Sioniste.
Par micheldandelot1 dans Accueil le 17 Octobre 2023 à 20:48
http://www.micheldandelot1.com/silence-on-tue-a214901995
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Rédigé le 17/10/2023 à 15:11 dans Israël, Paléstine | Lien permanent | Commentaires (0)
J’ai relevé des phrases fortes
dans cet article :
* C’est comme si l’OAS avait gagné la guerre d’Algérie.
* Ce genre de phénomène s’est déroulé pendant la guerre d’Algérie avec le FLN mettant des bombes dans les cafés français et des bastions pieds-noirs basculant en partie du côté de l’OAS. Dans une guerre coloniale, les civil.es du pays colonisateur sont forcément impliqué.es.
* Le mot « terroriste » est utilisé n’importe comment. Pour les Nazis, la Résistance était « l’armée du crime ». Le FLN algérien a été déclaré terroriste. Nelson Mandela et l’ANC aussi. Et s’il y a un pays qui a été dirigé par des terroristes, c’est bien Israël.
* La Palestine criminalisée en France.
* Cela fait bien longtemps que le pouvoir en France piétine les libertés, nasse les manifestations, utilise une violence policière extrême contre les Gilets Jaunes ou à Sainte Soline et dissout des associations.
* La France est le seul pays occidental où les manifestations pour la Palestine, même déclarées, sont interdites. Des militant.es, dont des membres de l’UJFP, sont arrêté.es ou mis en garde à vue. Des officines diverses demandent la dissolution des associations qui défendent la Palestine. L’antisionisme, comme l’anticapitalisme deviennent des crimes dans un pays qui laisse les migrant.es se noyer.
* L’extrême droite en embuscade, soutient sans réserve Israël.
* Les médias déversent un discours à sens unique…
Michel Dandelot
http://www.micheldandelot1.com/gaza-le-colonialisme-l-apartheid-et-le-supremacisme-a-l-origine-du-car-a214899465
Pierre Stambul
À l’heure où ces lignes sont écrites, les pires images nous arrivent de Gaza : quartiers pulvérisés, cadavres de civil.es arrivant par centaines dans des hôpitaux qui n’ont plus ni électricité, ni médicaments quand ils n’ont pas été détruits. Une nouvelle « Nakba » (catastrophe, nettoyage ethnique) est en cours.
Des images insoutenables sont aussi arrivées d’Israël. Comme dans beaucoup de guerres coloniales, il arrive que les civil.es du pays colonisateur subissent aussi la violence extrême que connaissent les colonisés.
Le Caire
Depuis des mois, nous préparions un voyage à Gaza via l’Égypte avec des élu.es. Après le massacre intitulé Bordure Protectrice en 2014 (2400 mort.es, essentiellement des civil.es), le gouvernement égyptien a signé avec l’Union Européenne un accord stipulant que toute demande d’un citoyen européen désirant aller à Gaza via l’Égypte doit être déposée par les autorités de son pays.
Quand il a été clair qu’on devait en passer par là, nous nous sommes adressé.es à la diplomatie française. Notre dossier a transité de Jérusalem au Caire puis au Quai d’Orsay. Le débat a dû être rude parmi les diplomates. Et puis, le 28 septembre, alors qu’on n’espérait plus, la France a donné son accord. Au Quai d’Orsay, on nous a dit que la France n’avait pas le droit d’interdire à un député d’aller à Gaza.
Le 30 septembre, 7 solidaires dont un député, son attachée parlementaire et quatre solidaires qui avaient déjà été à Gaza sont arrivé.es au Caire. Nous pensions que l’autorisation égyptienne de traverser le Sinaï serait dans ces conditions une formalité rapide.
Il est vite apparu que, pour le moins, les autorités égyptiennes prendraient leur temps pour délivrer leur décision. Le correspondant de l’UJFP (Union Juive Française pour la paix) à Gaza, celui qui a permis la construction du château d’eau, des canalisations, de la maison des paysans et de la pépinière solidaire, nous a rejoints au Caire.
Et puis, le 7 octobre, les brigades Al Qasam ont brisé en une vingtaine de points l’enfermement de Gaza. Nous étions stupéfaits.
Les déclarations
Notre correspondant (nous l’appellerons B) a toujours été extrêmement critique vis-à-vis des partis politiques palestiniens. Il faut lire attentivement les déclarations qu’il nous a faites. Elles sont, à mon sens, très représentatives de l’opinion publique à Gaza.
9 octobre :
Avant hier matin, le monde s’est réveillé avec la nouvelle de l’entrée de la résistance palestinienne dans les colonies entourant Gaza. Le monde a dénoncé cet acte et accusé directement les Palestiniens de terrorisme sans réfléchir aux raisons qui ont conduit à cette situation.
Nous sommes des gens qui ont toujours été des amoureux pacifiques de la vie et de la paix. Mais l’occupation israélienne ne nous a laissé aucune place pour la vie, et ils n’ont respecté aucun accord ou traité. Ils ont continué à confisquer des terres, depuis 1948 jusqu’à aujourd’hui, et à tuer tout ce qui est palestinien. Ils ont assiégé plus de 2,3 millions de Palestiniens depuis 2006 et ont fait de la bande de Gaza une immense prison. Des familles entières ont été retirées du registre d’état civil pendant des années à cause du bombardement de leurs maisons sans avertissement.
Les Palestiniens n’ont pas cherché la guerre, mais les Israéliens n’ont laissé aucune chance aux Palestiniens de vivre. Les Palestiniens ont appelé à tant de reprises le monde à arrêter l’agression d’Israël et à briser le blocus de la bande de Gaza. Mais le monde était sourd et muet. Il tournait le dos aux Palestiniens, indifférent à leurs souffrances.
Ce qui s’est passé aujourd’hui devait être attendu, sachant l’injustice envers les Palestiniens et la marginalisation continue de leur société.
La communauté internationale est ainsi principalement responsable de l’effusion de ce sang des deux côtés. La communauté internationale doit mesurer les conséquences de ce qui est en train de se passer, et changer sa stratégie pro-Israël.
Le 13 octobre, bloqué au Caire alors qu’une centaine de personnes se sont réfugiées dans sa maison, au centre de la bande de Gaza sans eau, ni nourriture, il lance un appel :
Rien n’est plus faux que de présenter la situation aujourd’hui comme « une guerre entre le Hamas et Israël ». C’est toute la population gazaouie qui subit un massacre, et c’est aussi toute la population gazaouie qui crie son droit à l’existence, son droit à vivre. Au moment où le discours répété sur toutes les ondes prétend que les bombardements se « justifient » par l’« éradication du Hamas », il faut prendre conscience que la société gazaouie est pluraliste, divisée politiquement, mais unie, par force et par volonté, dans le cri de son droit à l’existence. Pour faire taire ce cri il faudra tuer l’essentiel de cette population – et c’est ce qui se passe sous nos yeux.
Il faut écouter les voix de Gaza :
Vous croyez que les bombes choisissent les membres du Hamas ? Mensonge stupide. Les gens, quelles que soient leurs opinions, sont poussés par les bombardements à se rassembler en groupes importants dans des immeubles. Ces immeubles sont alors bombardés. C’est par familles entières que ces meurtres sont commis.
Que va-t-il se passer quand plus de 2 millions de personnes vont se retrouver au sud du Wadi Gaza ?
Je peux décrire la situation de ma maison : plus de 100 personnes sont accueillies maintenant, tout le monde ne peut pas entrer, il a fallu que les gens se séparent, femmes et enfants à l’intérieur, les hommes restant autour de la maison. Or il n’y a pas d’eau ! Ni pour boire, ni pour se laver. On manque aussi maintenant de nourriture, on n’a pas de quoi nourrir autant de gens.
C’est une nouvelle Nakba qui est en train de se dérouler.
L’urgence n’est ni un corridor humanitaire, ni une modération des bombardements. L’urgence est l’arrêt des bombardements sur la population de Gaza. Il faut absolument l’obtenir de la dite communauté internationale.
Déni et complicité
Dans mon éducation juive, le négationnisme est un crime absolu.
On assiste aujourd’hui à un véritable négationnisme vis-à-vis des Palestiniens. Ils ont été victimes d’un nettoyage ethnique prémédité en 1948. L’occupant a délibérément violé la résolution 194 sur le retour des réfugiés et il a détruit des centaines de villages, allant jusqu’à effacer la trace de la Palestine. Gaza, la Cisjordanie et Jérusalem Est sont occupés depuis 1967 alors que la résolution 242 a exigé le retrait d’Israël de ces territoires. Un million de Palestinien.nes ont connu la prison. Plus de deux millions de Gazaouis sont bouclés par terre, par air et par mer depuis 2006. Un mur de 700 km balafre la Cisjordanie et contribue au vol des terres. Toutes les associations des droits de l’homme, y compris celles d’Israël, ont conclu qu’Israël est un État d’apartheid. Fort logiquement, le sionisme a conduit à l’arrivée au pouvoir en Israël de fascistes, de racistes, de suprémacistes, d’intégristes. C’est comme si l’OAS avait gagné la guerre d’Algérie.
Nier que la Palestine est victime depuis des décennies de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, c’est du négationnisme. Dans cette guerre coloniale, il y a un occupant et un occupé. Les Israéliens ne sont pas des victimes. Ils sont les citoyens d’un État colonial et, comme en France à l’époque de la guerre d’Algérie, ils sont bien peu nombreux à dire non.
Cette situation est rendue possible par des décennies d’impunité qui ont fait perdre tout sens moral à la majorité des Israéliens. La « communauté internationale » porte une responsabilité majeure. Elle arme Israël. Elle défend en toute circonstance son régime, quels que soient les crimes qu’il commet.
Il est faux de croire qu’Israël est soutenu parce que l’Occident se sent coupable par rapport à l’antisémitisme et au génocide nazi. Le souvenir de ces crimes est instrumentalisé pour soutenir un gouvernement raciste. Israël est soutenu par l’Occident parce que cet État est devenu un exemple de reconquête coloniale et un laboratoire des technologies modernes de répression et de surveillance des populations réputées « dangereuses ». Pour tenir le Proche-Orient, l’Occident a besoin d’Israël et des États féodaux, dictatoriaux et patriarcaux de la région.
Le carnage actuel est également rendu possible par les « accords d’Abraham ». L’Occident a installé à la tête du monde arabe des dirigeants qui appartiennent au même camp et qui « normalisent » leurs relations avec Israël en acceptant l’éradication de la Palestine.
Que s’est-il passé le 7 octobre ?
Je n’ai que la parole des Palestiniens qui étaient avec nous au Caire.
Un nombre très limité de personnes a préparé l’attaque du 7 octobre. Le Hamas a tiré les leçons de ses échecs passés. Les téléphones qui sont écoutés n’ont pas été utilisés. Les personnes susceptibles d’être des « espions » (toutes les méthodes sont utilisées pour pousser un Palestinien à « collaborer » : l’argent, le chantage, « l’honneur », les soins pour les proches …) ont été tenues hors de ce projet. Mais surtout, le Hamas a utilisé des hackers qui ont neutralisé toute l’informatique de l’armée israélienne pendant quelques heures. Les avions n’ont pas pu décoller. Le « Dôme de fer », offert par les États-Unis, a tardé à fonctionner. Les vedettes maritimes sont restées clouées. La barrière de séparation qui sépare Gaza d’Israël sur 40 km a été détruite sur plusieurs km sans aucune riposte. Les « tours tueuses », mélange de Moyen-Âge et de technologie futuriste qui sont télécommandées, ont été dynamitées. Les troupes israéliennes, occupées à protéger les pogroms des colons de Cisjordanie, étaient dégarnies et les assaillants (arrivés parfois en ULM ou en parapente) ont été eux-mêmes surpris de pénétrer profondément sur le territoire israélien. Certains sont allés jusqu’à Rahat, la grande ville bédouine près de Beersheva.
Incontestablement, des crimes de guerre ont été commis. Amnesty International est crédible en toutes circonstances, sur cette dénonciation, comme sur le fait qu’Israël est un État d’apartheid. Par contre les histoires de bébés éventrés ou décapités font partie de la propagande. Les journalistes de CNN arrivés sur lieux où cette horreur était censée avoir eu lieu, ont formellement démenti.
Gaza est une société très pluraliste. J’y ai entendu des critiques extrêmement violentes contre le Hamas, son autoritarisme, sa volonté de dicter sa loi à la société, sa corruption. Mais il y a eu unanimité pour approuver l’attaque du 7 octobre. Pour une fois, les Gazaouis ont eu l’impression qu’ils n’étaient plus seulement les victimes d’une agression permanente et de la destruction de leur société.
Je citerai mon père, un des rares survivants du groupe Manouchian, peu avant sa mort : « nous savions que, si nous combattions, nous étions condamnés à mort, et si nous ne combattions pas, nous étions aussi condamnés à mort. Alors nous avons décidé de combattre ». C’est ce que la population de Gaza a massivement ressenti. Et, à ma connaissance, le Hamas a demandé à toutes les factions politiques de Gaza de prendre des otages et toutes ont accepté, y compris le Fatah et la gauche.
Les victimes civiles
Tuer des civil.es, même quand ils/elles appartiennent au camp ennemi, est inexcusable. C’était déjà vrai à Dresde ou Hiroshima en 1945. Je n’excuse rien, j’essaie juste d’expliquer comment c’est ressenti.
À Gaza, la population civile est systématiquement massacrée depuis des années : 1400 mort.es en 2008-9, 170 en 2012, 2400 en 2014, 350 lors des « Marches du Retour avec 8000 estropié.es … À l’heure où ces lignes sont écrites, le chiffre de 2014 est dépassé. La majorité des victimes sont des femmes, des enfants, des vieillards. Le mokhtar de Khuza’a a perdu deux fils. Mariam Abu Daqqa, en pleine tournée en France, a perdu 26 membres de sa famille, dont des bébés, et sa maison est détruite. Les hôpitaux sont bombardés. Sans électricité, ni médicaments, les blessé.es y meurent. Plusieurs centaines de milliers de personnes sont déplacées et l’armée israélienne ordonne à plus d’un million de personnes de partir.
La compassion de nos dirigeant.es et de nos médias s’est arrêtée aux victimes israéliennes. Pourquoi ce « deux poids, deux mesures » ?
Il y a eu des centaines de civil.es israélien.nes tué.es dans des kibboutz, dans une rave party, à Ashkelon ou Sderot. Pourquoi l’opprimé (les Gazouis) s’en est-il pris à la population civile ?
Quand on est sur la frontière Est de Gaza, on voit de l’autre côté de la frontière des plantations luxuriantes et des piscines. À Gaza, 97% de l’eau est inconsommable. Parce que les Israéliens ont massivement pompé la nappe phréatique, celle-ci a été envahie par la mer. On compte 150 puits le long de la frontière, côté israélien, c’est documenté.
À Ashkelon, l’office de tourisme conseille d’aller sur un petit monticule qui domine Gaza. À chaque bombardement, le panorama est fantastique. Et Sylvain Cypel raconte comment, lors d’un précédent bombardement, sur les plages d’Ashkelon, les gens applaudissent les bombardements entre deux baignades.
Sderot est une ville essentiellement peuplée de Juifs maghrébins. On les a amenés là en leur disant : « c’est le désert, vous ne serez pas dépaysé.es ». C’est le racisme interne à la société juive israélienne. Le taux de chômage et de pauvreté est important. Il y a plus de 20 ans, les gens allaient faire leurs courses à Gaza et il y avait eu une pétition commune demandant la paix. Aujourd’hui, la ville a voté massivement pour les suprémacistes. Ce genre de phénomène s’est déroulé pendant la guerre d’Algérie avec le FLN mettant des bombes dans les cafés français et des bastions communistes pieds-noirs basculant en partie du côté de l’OAS. Dans une guerre coloniale, les civil.es du pays colonisateur sont forcément impliqué.es.
Les plus belles analyses ont sans doute été écrites par des anticolonialistes israélien.nes : Amira Hass et Gideon Lévy dans Haaretz, Ilan Pappé, B’Tselem, Breaking the Silence. Tou.tes expriment leur effroi, disent qu’ils ont des proches parmi les victimes. Et tou.tes disent que le responsable, c’est l’occupation, l’apartheid et l’impunité. Déjà, il y a 30 ans, Nurit Peled dont la fille, Smadar, venait de mourir dans un attentat du Hamas avait écrit à Nétanyahou : « tu obliges nos enfants à être des assassins ou à être assassinés. »
Le Hamas est-il un groupe terroriste ?
Le mot « terroriste » est utilisé n’importe comment. Pour les Nazis, la Résistance était « l’armée du crime ». Le FLN algérien a été déclaré terroriste. Nelson Mandéla et l’ANC aussi. Et s’il y a un pays qui a été dirigé par des terroristes, c’est bien Israël avec Menahem Begin et Yitzhak Shamir, ce dernier ayant en plus assassiné des soldats anglais alors que l’extermination des Juifs était à l’œuvre. Et que doit-on dire du terrorisme d’État ? En Irak comme en Cisjordanie.
Le Hamas, c’est la branche palestinienne des Frères Musulmans. Ceux-ci représentent 30 % de la population égyptienne. Ils ont cru pouvoir imposer leurs conceptions obscurantistes et ils ont été lâchés par la population. Mais la dictature militaire qui les a renversés est 100 fois pire avec des dizaines de milliers de prisonniers politiques, la torture, la corruption, la collaboration avec Israël dans le blocus de Gaza …
Le Hamas a gagné les élections de 2006 (parfaitement démocratiques) sur un double rejet : les accords d’Oslo et la corruption. Même dans la bande de Gaza, il n’a eu que 40 % des voix. Il est clairement haï par une partie de la population. J’ai rencontré en 2016 deux de ses dirigeants, j’ai été interrogé par sa police et ce n’est vraiment pas ma tasse de thé.
Mais, désolé, il est perçu (à juste titre) comme un des éléments de la résistance palestinienne. Les raisons de son attaque (peut-être empêcher une normalisation avec l’Arabie Saoudite) et les méthodes employées n’ont jamais été débattues démocratiquement, mais le soutien à ce qu’il vient de faire va largement au-delà de sa base sociale.
La guerre qui se déroule en ce moment n’est pas une guerre contre le Hamas. C’est une guerre de destruction de la société palestinienne.
Exiger qu’on qualifie le Hamas de terroriste alors qu’Israël utilise des méthodes authentiquement terroristes contre la population civile, c’est un non-sens. Décorer la Tour Eiffel aux couleurs d’Israël, c’est une obscénité.
Une nouvelle Nakba ?
Quand le ministre Yoav Galant traite les Palestiniens d’animaux humains et qu’il ordonne à plus d’un million de personnes de partir sous les bombes, on n’a plus du tout affaire à ce que complaisamment les médias appellent une riposte ou une action de représailles.
On m’avait parlé à Gaza d’un plan visant à regrouper des centaines de milliers de Palestiniens dans le nord du Sinaï et à qualifier cela « d’État palestinien » pendant que l’essentiel de la Cisjordanie serait annexée. Je n’en croyais pas un mot. Et puis, il y a eu Trump et le plan Kushner qui reprenaient cette idée.
Beaucoup de Palestinien.nes disent qu’ils/elles préfèrent mourir sur place plutôt que de partir. En même temps, ils/elles expliquent qu’il est tombé plus de bombes sur Gaza en 3 jours qu’en Afghanistan pendant un an, que la population n’a plus d’eau, de nourriture, d’électricité, de médicaments. Ils/elles parlent de génocide, d’Hiroshima. Nul doute que, si la frontière de l’Égypte complice s’ouvre, beaucoup vont fuir.
Et si c’était le but des dirigeants israéliens ?
La Palestine criminalisée en France.
Cela fait bien longtemps que le pouvoir en France piétine les libertés, nasse les manifestations, utilise une violence policière extrême contre les Gilets Jaunes ou à Sainte Soline et dissout des associations.
La France est le seul pays occidental où les manifestations pour la Palestine, même déclarées, sont interdites. Des militant.es, dont des membres de l’UJFP, sont arrêté.es ou mis en garde à vue. Des officines diverses demandent la dissolution des associations qui défendent la Palestine. L’antisionisme, comme l’anticapitalisme deviennent des crimes dans un pays qui laisse les migrant.es se noyer.
L’extrême droite en embuscade, soutient sans réserve Israël.
Les médias déversent un discours à sens unique, criminalisant la France Insoumise parce qu’elle ne hurle pas avec les loups.
Darmanin qui prétend « défendre les Juifs de l’antisémitisme » est l’auteur d’un livre bourré de stéréotypes antisémites.
C’est sans doute la preuve que le soutien au peuple palestinien, menacé et abandonné, est essentiel dans notre combat sur le thème : « un autre monde est possible ».
Pierre Stambul, le 15 octobre 2023
SOURCE : Gaza : le colonialisme, l'apartheid et le suprémacisme à l'origine du carnage - UJFP
Par micheldandelot1 dans Accueil le 17 Octobre 2023 à 09:30
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Rédigé le 17/10/2023 à 05:52 dans Israël, Paléstine | Lien permanent | Commentaires (0)
16 OCTOBRE 2023
par Olivier Tonneau
La violence qui s'abat sur Gaza appelle à une condamnation sans faille d'Israël. Elle suscite également pour l'Etat hébreux une haine qui exige, en revanche, d'être soumise à l'analyse.
Ce texte mûrit depuis des années. J’aurais préféré ne pas l’écrire en des temps de fureur et de sang mais sans l’effroi de ces derniers jours, je ne m'y serais peut-être jamais décidé.
Effroi devant les crimes du Hamas : j’ai repris contact avec Noam, mon témoin de mariage perdu de vue depuis des années qui vit à Tel Aviv, pour m’assurer qu’il allait bien ainsi que ses proches. Effroi devant les cris de joie poussés par tout ce que mon fil Facebook compte d’ « antisionistes », puis par le communiqué du NPA accordant son soutien à la « résistance palestinienne » quelques moyens qu’elle choisisse – comme si la guerre justifiait tout et qu’il n’existait pas de crimes de guerre.
Effroi, ensuite, face aux réactions des médias français qui, refusant absolument toute contextualisation de ces crimes, préparaient idéologiquement l’acceptation de la répression qui s’annonçait. Effroi face à cette répression même, à la dévastation de Gaza. Effroi d’entendre Netanyahou se vanter d’initier une opération punitive visant à marquer les esprits et les corps pour des décennies, puis son ministre qualifier les Gazaouis d’animaux. Ainsi les crimes commis par le Hamas, que seule une mauvaise foi éhontée peut séparer des violences infligées par le gouvernement d’extrême-droite israélien aux Palestiniens, servent de prétexte au durcissement de l’oppression qui les a engendrés. Effroi, enfin, face au concert d’approbation des puissances occidentales unanimes : les acteurs qui seuls auraient le pouvoir de ramener Israël à la raison, qui d’ailleurs en ont la responsabilité morale pour avoir porté l’Etat Hébreux sur les fonts baptismaux, l’encouragent au contraire dans sa démence suicidaire.
Je veux dans ce texte dire trois choses. Les deux premières tiennent en peu de mots. D’abord, quiconque hurle de joie face au meurtre de civils a perdu l’esprit, le sens moral élémentaire et, accessoirement, toute mon estime. Cependant – c’est la deuxième chose – si la qualification des actes du Hamas ne fait aucun doute, un crime s’analyse, même en droit, dans son contexte. Or si la responsabilité des agents est toujours engagée, elle ne délie nullement Israël de sa responsabilité écrasante dans la mise en œuvre d’occupations, de répressions, de violences propres à susciter la haine et la folie meurtrière. Qui plus est, Israël étant dans l’affaire la puissance dominante a seule les moyens de transformer son environnement. Le gouvernement Israélien est cause première de la folie meurtrière et premier responsable de l’accélération du cycle infernal. Qu’il y eût une troisième chose à dire, c’est ce qui m’est apparu en lisant dans un tweet de Louis Boyard:
« Il est hors de question que je me penche sur la question d’Israël (…). L’Etat d’Israël est une terre « volée » à la Palestine qu’ils le veuillent ou non ».
Ce sont là propos parfaitement banals de la part des antisionistes d’aujourd’hui. Ils ont le mérite de dire crûment que la critique d’Israël, au-delà des actes barbares commis par son gouvernement, porte sur le fondement même de l’Etat hébreux dont on aurait tout dit une fois rappelé qu’il s’est fondé sur le « vol » d’une terre. Cette attitude est à mes yeux irresponsable et même choquante. Comment ne pas entendre l’écho assourdissant de la vieille « question juive » dans la formule « question d’Israël » ? Aussi l’enjeu principal de ce texte, qui exige un développement d’une certaine longueur, est cette question même.
Je n’ai nulle haine envers Israël mais au contraire un attachement profond, si viscéral qu’il faudrait peut-être parler d’amour. Amour lacéré, comme c’est souvent le cas, par l’insistance avec laquelle son objet contredit l’idée que je me fais de lui. Deux anecdotes permettent de mesurer l’ampleur et la profondeur du gouffre entre le réel et son idée. La première est rapportée par Joseph Kessel dans « Le cactus et l’eucalyptus » (1926). Un Juif doit montrer à un policier de l’immigration britannique qu’il a les moyens financiers exigés pour entrer en Palestine. Il n’a pas d’argent sur lui mais avait confié à d’autres une cassette remplie de pierres précieuses. Elle est parvenue à un dirigeant sioniste qui la montre aux policiers. C’est le dirigeant sioniste qui raconte.
« Bientôt je vis arriver le propriétaire. C’était un grand homme, à la barbe tout embaumée de benjoin, aux magnifiques yeux fardés de khôl, les ongles rougis par le henné. Il m’expliqua que, riche marchand de Kaboul, il s’était senti attiré par la Palestine et qu’il avait réalisé toute sa fortune en bijoux. Comme je lui demandais s’il n’avait pas craint d’en voir distraits quelques-uns par moi ou par tout autre, il me répondit avec un tranquille sourire : - Comment veux-tu qu’il y ait des voleurs en terre d’Israël ? »[1]
La seconde anecdote est racontée par Michel Warschawski dans A tombeau ouvert (2003). Sur une plage de Haïfa, de jeunes femmes sont incommodées par un père et son fils qui jouent aux raquettes. Elles leur demandent d’aller le faire dans l’espace réservé aux jeux de balles. Le père répond de façon très agressive mais finit par s’en aller.
« Après quelques pas, il se retourne et, avec un mélange de colère et de dépit, il interpelle à nouveau Pnina et ses amies : "Mais alors, je devrais être le seul à respecter la loi dans ce pays ?" »[2]
C’est cet incident apparemment trivial, dit Warschawski, qui l’a décidé à écrire son livre, sous-titré « la crise de la société israélienne », en pleurant « des larmes de rage face à la violence sans limite de la répression et à la déshumanisation de l’autre : mais aussi larmes de tristesse face à la dégénérescence d’une société qui est la mienne et dans laquelle vont grandir mes petits-enfants ». Warschawski constate une dégradation terrible de l’esprit public parmi les Juifs israéliens, qu’il lie aux violences épouvantables commises envers les Palestiniens. Impossible de pas penser à Aimé Césaire qui écrivait que « la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral ». Ce processus est aggravé en Israël par les traumatismes propres à l’histoire des habitants. Warschawski relate des faits tellement horribles que si je les avais lues sous la plume d’un palestinien plutôt que d’un Juif israélien, s’ils n’avaient pas également été rapportés par le quotidien Haaretz, je crois que j’aurais cédé à la tentation du déni et me serais convaincu que ce n’était que propagande. Warschawski décrit « un renversement horrible, pervers » :
« La référence permanente au génocide des Juifs d’Europe et l’omniprésence de ces terribles images fait que, si la réalité du rapport de forces rend impossible l’adoption des comportements des victimes juives, alors on adopte, inconsciemment ou en général, les comportements des massacreurs du peuple juif : on marque les Palestiniens sur les bras, on les fait courir nus, on les parque derrière des barbelés et des miradors, on s’est même servi pendant un cours moment de bergers allemands. »
Par-delà le temps qui les sépare, la fable de Kessel et le témoignage de Warschawski fonctionnent synchroniquement, la première exprimant le point de délire auquel mène le déni du second. Il ne manque pas, en effet, de personnes cherchant encore à la faire passer pour vraie. Ainsi de Yonathan Arfi, président du CRIF, interviewé sur France culture. Guillaume Ermer lui demandant ce qu’il pense du siège de Gaza, manifestement contraire au droit international, au droit des personnes et à la moralité la plus élémentaire, Arfi répond qu’Israël étant une démocratie, il est impossible qu’il n’ait pas les intentions vertueuses propres à toutes les démocraties, ce qui lui permet de conclure sans aucun examen des faits que la répression est certainement strictement proportionnée aux objectifs de sécurité. Sans doute lui semble-t-il parfaitement normal que le gouvernement israélien ne fonde pas sa sécurité sur le désarmement du Hamas mais sur le traumatisme des Palestiniens dans leur ensemble, ces « animaux » auxquels on promet un châtiment qui rentrera dans l’histoire – comme s’il était temps de leur offrir, à eux aussi, l’impérissable souvenir d’un holocauste.
Mais la fable de Kessel et le témoignage de Warschawski disent aussi quelque chose de la transformation d’Israël dans le temps. Sans doute Kessel croyait-il avec ferveur à son utopie. Lorsque celle-ci, comme toutes les utopies, s’est fracassé sur le mur du réel, il était encore possible d’espérer en sauvegarder quelque chose, dans l’avenir sinon dans le présent. Du moins l’utopie pouvait-elle rester, dans les circonstances réelles, une forme de boussole morale. Aussi Israël a-t-il longtemps tenu à projeter l’image d’une armée exemplaire, image à laquelle ses apologistes s’accrochent encore : ainsi de cette femme qui, manifestement bouleversée par les « calomnies » contre son pays, qui affirmait en 2014 devant la Student Union d’Oxford qu’ « aucune armée sur terre ne prend plus grand soin d’éviter les souffrances inutiles ». Selon Warschawski, un tournant a cependant été pris dans les années deux-mille :
« Pendant plus de trois décennies, l’armée israélienne a utilisé un oxymore pour décrire son action dans les territoires palestiniens qui sont sous son autorité depuis juin 1967 : « l’occupation libérale ». (…) Depuis septembre 2000, l’occupation israélienne ne prétend plus être libérale. Au contraire, elle assume pleinement son caractère « génial et cruel », pour reprendre les termes de l’hymne de l’Irgoun, cet ancêtre du parti Likoud aujourd’hui au pouvoir. »[3]
Israël justifie ce tournant par la faillite du long processus de paix initié au lendemain de la première intifada (1987) et enterré à Camp David (2000), ses gouvernants ne se lassant jamais de répéter le bon mot selon lequel « les Palestiniens ne manquent jamais l’occasion de rater une occasion de faire la paix ». Affirmation qui ne résiste pas à la lecture du récit extrêmement détaillé des négociations entre le gouvernement israélien et l’OLP que fait Henry Laurens dans son ouvrage monumental La Question palestinienne.[4] On y trouve au contraire la confirmation des analyses que faisait à l’époque Edward Saïd : les Israéliens n’ont jamais eu l’intention d’évacuer les territoires occupés. Ils n’ont cherché qu’à obtenir, au prix de quelques concessions et de vagues promesses, la reconnaissance de l’existence d’Israël par l’OLP, avec la complicité de Yasser Arafat qui, menacé au sein même de la résistance palestinienne, tenait avant tout à être intronisé partenaire officiel des négociations.
En 2000, Israël entre donc dans une nouvelle ère où il ne prétend même plus chercher la paix avec la Palestine mais la pacification de son territoire par la mise au pas des Palestiniens. Dès lors, la colonisation s’accélère jusqu’à l’annexion de jure de larges parties de la Cisjordanie l’été dernier, annexion qui a conduit de très nombreux analystes israéliens, la mort dans l’âme, à admettre qu’Israël était aujourd’hui un état d’apartheid.[5] Depuis des années, les apologistes d’Israël se défendaient de cette accusation en distinguant la situation en Israël proprement dite, où les citoyens Arabes jouiraient des mêmes droits que les citoyens Juifs (ce qui n’est vrai que des droits politiques, mais non de droits sociaux fondamentaux tels que l’accès au logement, et fait fi des discriminations administratives), des territoires occupés qui, étant sous un régime d’occupation, ne relevaient pas de la loi israélienne. L’annexion a balayé cet argument de pure forme puisqu’il existe désormais en Cisjordanie des Juifs soumis à la loi d’Israël et des Arabes soumis à la loi militaire : deux populations distinguées selon des critères ethniques et soumis à des régimes différents, ce qui est la définition même de l’apartheid.
La politique initiée dans les années 2000 est née du refus d’Israël de s’engager résolument dans le processus de paix des années 1990, c’est-à-dire de résoudre politiquement la situation née de sa victoire dans la guerre des six-jours (1967). C’est pourquoi l’historien israélien Ahron Bregman intitula Cursed Victory – « La victoire maudite » - son étude des années 1967-2015, qu’il concluait en affirmant que les quatre premières décennies de l’occupation resteraient comme une « tache noire sur l’histoire israélienne et même sur l’histoire du peuple juif », Israël ayant montré que « les victimes d’hier pouvaient adopter le comportement de leurs bourreaux ». Bregman cite le mot de Pyrrhus : « Encore une victoire comme celle-là et nous sommes perdus ». Peut-être la guerre menée aujourd’hui par Israël contre Gaza se conclura-t-elle par la victoire de trop.
Si le désastre d’aujourd’hui naît en 2000 de l’épuisement d’un processus initié en 1987 pour résoudre une situation établie en 1967, nous devons continuer à remonter le temps : pourquoi les Israéliens n’ont-ils pas su tirer profit pour la paix de leur victoire dans la guerre des six jours ? La réponse était donnée dès 1968 par Maxime Rodinson. Il publiait un livre, Israël et le refus Arabe, qui reste la meilleure analyse que je connaisse des origines de la question palestinienne, mais aussi un article, « De la nation juive au problème juif » où il constatait que « la création de l’Etat d’Israël en 1948 a poussé les Juifs de partout à des sentiments de solidarité contribuant à renforcer ou à reconstituer un particularisme qui s’érodait, et qui d’ailleurs manquait le plus souvent de toute base culturelle, sociale ou même religieuse ». Rodinson ne pensait pas « qu’il y ait lieu de s’en réjouir. »[6] Il soulignait, d’une part, que le conflit israélo-palestinien « a répandu, comme c’était prévisible, la haine du Juif dans les pays arabes où l’antisémitisme était pratiquement inconnu auparavant », et analysait, d’autre part, l’effet de la naissance d’Israël sur les Juifs de la diaspora :
« Dans les conditions de sensibilisation des Juifs de partout après le grand massacre hitlérien, il était fatal que beaucoup d’entre eux, ignorant les conditions du drame palestinien ou voulant les ignorer, éprouvent un sentiment de solidarité élémentaire quand les péripéties palestiniennes amenaient un revers des Juifs là-bas ou plus souvent (jusqu’ici) la prévision d’un revers, prévision que la propagande sioniste (et arabe aussi pour d’autres raisons) prenait soin de présenter comme à peu près assurée et comme devant prendre des dimensions tragiques. (…) La solidarité avec Israël provoquait nombre d’implications dangereuses en termes d’options de politique internationale. (…) Les Juifs pourraient se laisser entraîner par cette évolution à une prise de parti contre les idéaux et les aspirations du tiers monde que partagent les Arabes par la force des choses. (…) Dans les luttes actuelles de plus en plus graves, à l’intérieur de chaque groupe de pays, monde capitaliste, monde socialiste, tiers monde, et entre ces groupes, l’ensemble des Juifs est donc poussé par le processus qu’a mis en mouvement le sionisme vers des options au sens plein du terme réactionnaires. »[7]
La tentation réactionnaire était, écrit Rodinson, intrinsèque au sionisme en tant qu’entreprise nationaliste et coloniale de surcroît. Il n’écrivait rien qui n’ait déjà été dit auparavant. Trente ans auparavant, Henryk Erlich, membre du Bund, écrivait déjà que « si un Etat juif était créé en Palestine, son climat mental serait la peur éternelle d’un ennemi intérieur (les Arabes), un combat perpétuel pour chaque centimètre carré de terrain, pour chaque miette de travail contre un ennemi extérieur ((les Arabes), un combat perpétuel pour éradiquer la langue et la culture des Juifs de Palestine non-hébraïsés. Est-ce là un climat où cultiver la liberté, la démocratie et le progrès ? N’est-ce pas plutôt le climat où fleurissent d’ordinaire la réaction et le chauvinisme ? »[8] Cette critique avait déjà été formulée dix ans plus tôt dans ses grandes lignes par un autre membre du Bund, Emmanuel Szerer, dans un article intitulé « Le socialisme et le sionisme ». Le sionisme étant un nationalisme, était intrinsèquement réactionnaire, ce que démontraient ses alliances avec les Juifs orthodoxes, les partis conservateurs et même avec les antisémites. Szerer niait d’ailleurs toute réalité à la dimension socialiste des colonies juives en Palestine, analyse qui sera confirmée bien plus tard par Zeev Sternhell dans Aux Origines d’Israël. Enfin, la colonisation de la Palestine ne pouvait mener qu’au désastre. Les dirigeants sionistes qui parlaient, comme Sokolow ou Weizmann, de paix avec les Arabes n’y croyaient pas eux-mêmes et semaient « le vent dont les sanglantes moissons seront récoltées, comme toujours jusque-là, par les masses des travailleurs. »[9]
Cette remontée vertigineuse dans le temps semble mener à une conclusion sans appel : le dénouement de la tragédie à laquelle nous assistons aujourd’hui était inscrit dans les prémisses mêmes du projet sioniste, auquel se sont opposés dès l’origine les Juifs de gauche les plus lucides, du Bund jusqu’à Warschawski en passant par Bregman et Robinson. Ceci posé, ne faut-il pas se déclarer résolument antisioniste ? Ce serait passer à côté de son sens profond, qui apparaît si nous refaisons le chemin parcouru dans le sens de l’histoire.
Après avoir ridiculisé les prétentions des sionistes dont il pense qu’elles n’ont aucune chance d’aboutir, Szerer demande : « où, sur quel front se joueront la lutte, le sort, la destinée et l’avenir de la société juive, en Palestine ou dans ce qu’on appelle la Galout [l'exil] ? » Il répond que la société juive doit lutter « sur le seul et unique front qui vaille : dans les pays où nous résidons, pour les transformer complètement et radicalement dans l’esprit des mots d’ordre émancipateurs du socialisme international. »[10] Force est de constater que Szerer se trompait triplement. D’abord parce que les socialistes n’ont pas su entraver la montée du fascisme, du nazisme, et l’extermination des Juifs d’Europe. Ensuite parce que les Juifs ont été persécutés dans la patrie du « socialisme réel ». Sverez se trompait, enfin, parce que les impasses du socialisme et son incapacité à triompher du fascisme ont précisément créé les conditions qui ont permis le succès du projet sioniste auquel il ne croyait pas. Aussi nous retrouvons-nous face au paradoxe que, si lucides qu’aient été les premiers critiques du sionisme, ils sont réfutés par leur incapacité à ouvrir quelque autre perspective que ce soit.
Le sionisme est d’abord un projet de libération nationale formé par une petite minorité d’un peuple qui pensait que cette libération était la condition nécessaire de sa survie. Les antisionistes éludent aujourd’hui cette dimension du sionisme pour n’en garder que les aspects colonialistes et impérialistes. Or il est impossible d’analyser ces deux derniers aspects abstraction faite de la visée nationale fondamentale. Rappelons une évidence : la différence entre le colonialisme sioniste et d’autres colonialismes de peuplement comme, par exemple, celui de l’Algérie par la France, réside en cela que la Palestine n’a pas été conquise par un Etat existant, militairement supérieur, qui y aurait envoyé ses ressortissants. Les sionistes ont émigré en Palestine, au contraire, parce qu’ils n’avaient plus d’Etat où vivre. Certes, ils ont toujours recherché l’appui des grandes puissances – celui de l’Empire Ottoman, de la Turquie, puis de l’Angleterre et même, pour quelques extrémistes prêts à tout, de l’Allemagne – mais si ce soutien leur était nécessaire, c’est précisément parce que le peuple juif ne formait de majorité sur aucun territoire. Il était évidemment impossible aux Juifs de se libérer, comme les Algériens, en repoussant l’envahisseur : ils ne le pouvaient que par la conquête. C’est ce qu’écrivait Vladimir Jabotinsky dès 1923 dans un article célèbre : « Le mur de fer ».
Netanyahou et, avant lui, Menachem Begin s’étant réclamés de Jabotinsky, celui-ci est souvent perçu comme le précurseur de l’extrême-droite israélienne. C’est une image trompeuse. Jabotinksy naît en 1880 à Odessa, ville est cosmopolite, tolérante et joyeuse ; il en dresse un beau tableau dans son roman Les Cinq. Mais l’antisémitisme est en plein essor. Le 6 Avril 1903, alors que la Pâque orthodoxe coïncide avec la Pâque juive, un terrible pogrom éclate à Kishinev, à quelques cent kilomètres au Nord-Ouest d’Odessa : Jabotinsky forme une milice d’autodéfense juive. Jeune journaliste, il consacre en 1910 un long article dans le quotidien russe Odesskie Novsoti aux lynchages provoqués à travers les Etats-Unis par la victoire d’un boxeur noir, Jack Johnson, sur son adversaire blanc Jack Jeffries. Il fait un tableau d’un implacable réalisme des discriminations dont souffrent les Noirs, alors même qu’ils sont censés être parvenus à l’égalité des droits dans la première démocratie du monde, et conclut que le racisme ne saurait être éradiqué par la loi. Les groupes opprimés doivent se libérer de leurs agresseurs en s’assurant une terre à soi. C’est ce qui fonde l’engagement sioniste de Jabotinsky – c’est aussi la conclusion à laquelle allait arriver, onze ans plus tard, la Nation of Islam qui exigerait la création d’une République noire en Géorgie.
Jabotinsky sait que chaque peuple est viscéralement attaché à sa terre. C’est pourquoi il raille dans « Le mur de fer », l’hypocrisie des sionistes qui disent vouloir œuvrer à une colonisation bienveillante de la Palestine :
« Tout peuple autochtone lutte contre les étrangers qui s'établissent chez lui, tant que subsiste chez lui un espoir, quelque faible qu'il soit, de pouvoir écarter le danger de cet établissement. C'est ainsi que feront également les Arabes de Palestine, tant que subsistera, dans leur esprit, l'éternel espoir qu'ils parviendront à empêcher qu'on fasse de la Palestine arabe Eretz Israël, c'est-à-dire la Palestine juive. »[11]
Les chantres de la colonisation harmonieuse méprisent les Arabes, qu’ils croient prêts à vendre leur liberté pour quelques avantages matériels. Or les Arabes « ne sont pas une populace vile, mais une nation bien vivante », et c’est pourquoi la colonisation devra se faire à l'abri « d’une muraille de fer ». Cela ne signifie pas qu’un accord ne pourra jamais être trouvé avec les Arabes, mais qu’il ne sera possible que lorsque ceux-ci auront perdu « la moindre étincelle d'espoir qu'ils pourront un jour se défaire de nous ».
« Ce n'est qu'alors que les groupements extrémistes et leurs slogans « Jamais, au grand jamais ! » perdront leur influence. Alors seulement, ils céderont la place à des groupes plus modérés ; alors seulement, ces derniers pourront faire entendre leur voix et proposer des concessions mutuelles. C'est à ce moment-là qu'ils commenceront à négocier avec nous sur les questions pratiques, telles que les garanties contre l'expulsion des Arabes et pour l'égalité des droits civils et politiques. Mon espérance et ma foi sont que nous leur accorderons alors des garanties satisfaisantes et que les deux peuples pourront vivre en bon voisinage. »[12]
On est frappé de la lucidité prophétique de ces lignes où se lit d’ailleurs tout ce qui sépare Jabotinsky de ses prétendus héritiers qui n’ont jamais eu cure d’offrir aux Arabes les « garanties satisfaisantes ». Si « Le mur de fer » est souvent cité, ce n’est pas le cas de l’article qui le complète, pourtant essentiel : « La moralité du mur de fer ». Jabotinsky répond à ceux qui, choqués par ses thèses, invoquent le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes pour condamner la colonisation. Il se dit profondément convaincu de ce droit mais ajoute qu’il ne vaut pas entérinement pour l’éternité de la répartition des terres entre les peuples, car cela reviendrait à dire que le peuple Juif est éternellement condamné à rester apatride. Les révolutions nationales ont souvent pour finalité la réforme agraire, c’est-à-dire la redistribution des terres entre les habitants d’un pays ; le sionisme opère une réforme agraire à l’échelle des peuples. C’est un drame, certes, pour les Arabes que d’être dépossédés de leur souveraineté, mais pour le peuple Juif, nécessité fait loi. De surcroît, comme tant d’autres en ce temps où le nationalisme palestinien est à peine bourgeonnant, Jabotinsky considère la Palestine comme une région de la Syrie et ne considère donc pas que la naissance d’Israël condamne les Palestiniens à être à leur tour apatrides.[13]
Le raisonnement de Jabotinsky me semble irréfutable – si du moins on admet sa prémisse : les Juifs forment un peuple. C’est, encore aujourd’hui, ce qui est en question. Dénier, comme le font aujourd’hui encore les antisionistes tels que Louis Boyard, le droit d’Israël à exister, c’est implicitement dire que le peuple Juif aurait dû rester apatride, ou lui refuser la qualité de peuple. On peut bien sûr rejeter totalement la relation entre le peuple et la souveraineté politique, c’est-à-dire rejeter toute forme de nationalisme – ce fut la position des communistes en général, dont le rejet du sionisme était, dès lors, parfaitement cohérent. Mais les limites de cette position sont rapidement apparues. L’histoire même du Bund en porte la marque. Le Bund inscrivait en effet dans le cadre socialiste des revendications spécifiquement juives : reconnaissance du Yiddish, autonomie culturelle, enseignement confessionnel. C’est pourquoi il souhaitait conserver son autonomie au sein du Parti Ouvrier social-démocrate de Russie, ce qui lui fut refusé pare Martov et Trotsky en 1903. Il fallut attendre l’essor des luttes anticoloniales pour que les communistes admettent que celles-ci prenaient toujours la forme de révolutions nationales et non de révolutions socialistes. Le peuple fut alors reconnu comme une entité pertinente, et la nation comme sa forme légitime. Mais on ne peut dès lors éluder le problème : comment reconnaître aux Algériens le droit à l’autodétermination et non aux Juifs ?
Ce problème est au cœur de la question d’Israël. Il suffit pour s’en convaincre de lire la Charte nationale palestinienne publiée par l’Organisation de Libération Palestinienne (OLP) en 1969. Ecrite au nom du « peuple palestinien », elle stipule en son article 20 que « les juifs ne constituent pas un peuple avec une personnalité propre. Ils sont bien plutôt les citoyens des Etats auxquels ils appartiennent ».[14] Preuve qu’il ne suffisait pas de dire que les Juifs vivaient sur une terre qui n’était pas la leur, mais aussi de leur dénier le droit à une terre, puisque leur reconnaître ce droit revenait nécessairement à leur reconnaître celui de la conquérir.
Les antisionistes se scandaliseront de lire que les sionistes ont « conquis » la Palestine. Cela ne cadre pas avec leur thèse qui veut que la Palestine leur ait été donnée par l’Occident, par mauvaise conscience de les avoir abandonnés ou par intérêt impérialiste. Cette thèse met en exergue quelques faits : la déclaration de Balfour (1917) par laquelle la Grande-Bretagne s’engageait à favoriser la création d’un « foyer national Juif » en Palestine, le vote des Nations-Unies (1947) lors duquel les Etats-Unis tordront le bras de la France, des Philippines et de l’Indonésie pour obtenir une majorité des deux-tiers en faveur du partage de la Palestine entre Juifs et Arabes, et le soutien obstiné, par la suite, des Etats-Unis à Israël. Il semble alors évident que l’Etat hébreu est la « pointe avancée » du colonialisme au Moyen-Orient. C’est pourtant une lecture simpliste de l’histoire.
Elle élude le fait que le Royaume-Uni s’est vite repenti de la déclaration de Balfour. Ses intérêts géopolitiques exigeaient qu’il s’entende avec les Etats arabes, raison pour laquelle il tenta de réduire au minimum l’immigration juive, ce qui culmina dans l’indignité de la politique du « Livre blanc » interdisant aux Juifs d’Europe d’immigrer en Palestine alors que le nazisme s’imposait en Allemagne puis conquérait l’Europe. Aussi les sionistes ont-ils mené une lutte acharnée, diplomatique et terroriste, contre la Grande-Bretagne pour lui imposer leur volonté. L’historiographie antisioniste élude également le fait qu’aux Etats-Unis même, les intérêts économiques (surtout pétroliers) étaient hostiles à la création d’Israël, que le Département d’Etat partageait cette hostilité, et que le soutien initial n’a tenu qu’aux intérêts électoraux de la Maison blanche. On exagérerait à peine en affirmant que le soutien des Etats-Unis à Israël tint à la volonté du Parti démocrate de s’attacher le vote juif lors des élections municipales à New-York en 1946 – qu’il a d’ailleurs fini par perdre.[15] L’importance du vote des Nations-Unies ne doit d’ailleurs pas être surestimée car il n’accordait à Israël qu’un territoire impropre à fonder un Etat : c’est par la guerre de 1948 qu’Israël assure les conditions de sa survie, au prix de la Nakba infligée aux Palestiniens.
Aux origines de l’Etat d’Israël, le processus de libération nationale obtenue par la lutte contre la Grande-Bretagne et les pays arabes prime donc largement sur la dimension impérialiste. La meilleure façon de comprendre l’intensité avec laquelle fut vécu ce processus est de relire Analyse d’un miracle d’Arthur Koestler, publié dès 1949. Mais pour saisir la profondeur de l’aspiration nationale juive, c’est vers Albert Memmi qu’il faut se tourner. Revenant sur la situation des Juifs d’Europe avant Israël, Memmi écrit dans La Libération du Juif que « la condition juive était une condition impossible » car il était impossible, « dans l’oppression, autant de se refuser que de s’accepter. »[16] La libération était donc impérative. Or « l’oppression du Juif, (…) comme toutes les oppressions, doit être comprise dans sa spécificité » et résolue conformément à cette spécificité : « Opprimé en tant que peuple, et vivant comme tel, le Juif doit être libéré comme peuple. (…) Puisqu’un peuple ne saurait, aujourd’hui encore, vivre et se déterminer librement sinon comme nation, il faut faire des Juifs une nation. » Memmi sait bien que « le nationalisme est l’alibi trop fréquent de la haine et de la domination »[17] mais l’histoire, dit-il, l’a « convaincu, par deux fois au moins, que la nation était la seule réponse adéquate au malheur d’un peuple. A propos des Colonisés déjà, j’avais découvert que leur libération allait être nationale avant d’être sociale, parce qu’ils étaient dominés comme peuple. »[18] Ce qui vaut pour les Colonisés vaut pour les Juifs : « la libération particulière des Juifs s’appelle une libération nationale, et depuis vingt ans, cette libération nationale du Juif s’est appelée l’Etat d’Israël. »[19] Albert Memmi a pourtant toute conscience des failles du projet sioniste :
« L’Etat juif en Palestine fut peut-être une erreur catastrophique. Cette obéissance au rêve traditionnel a été peut-être le dernier tour joué au Juif par sa religion. Car enfin, fallait-il nécessairement retourner dans ce vieux pays, biblique certes et présent dans toute la culture de ce peuple, mais qui appartenait politiquement à d’autres, depuis si longtemps qu’ils ont perdu la mémoire de leur arrivée, et contre l’avis de la moitié du globe ? (…) Devant l’extraordinaire disproportion des populations, le renforcement inexorable des forces arabes, leur mémoire humiliée de tant de défaites successives, leur sentiment au moins partiel, et partiellement légitime, de leur bon droit, la trop facile diversion politique que constituerait la guerre contre les Juifs, comment ne pas se demander avec angoisse si notre rassemblement au cœur de tant de multitudes hostiles, ne se transformerait pas un jour en un piège définitif de l’histoire ? Si elle n’y trouvera pas l’occasion unique d’en finir d’un seul coup avec nous, alors que frappant tantôt ici, tantôt là, elle n’a jamais réussi qu’à nous blesser plus ou moins cruellement ? »[20]
Ces lignes écrites par Albert Memmi avant la guerre des Six-Jours peuvent aujourd’hui se lire en deux sens. Israël s’est défendu farouchement contre ceux qui ont longtemps voulu sa disparation. Mais il fallait aussi défendre Israël contre lui-même, c’est-à-dire contre tout ce que le sionisme recelait de potentialités dangereuses. Le sionisme fut un projet de libération nationale par essence, une entreprise coloniale par nécessité, fatalement pris dans les jeux d’alliance avec les puissances impériales, et tendanciellement raciste par ce mouvement qui porte à déshumaniser celui qu’on opprime. Le racisme et le colonialisme ont aujourd’hui profondément gangréné l’aspiration première. Comment résister à cette terrible perversion d’une légitime libération ?
Il n’est pas certain qu’Albert Memmi lui-même y soit vraiment parvenu tant ses derniers écrits consacrés à Israël apparaissent pauvres et agressifs en comparaison des pages magnifiques de La Libération du Juif. L’évolution d’un Benny Morris, pionnier de la salvatrice et démystificatrice « nouvelle histoire d’Israël » devenu nationaliste caricatural et outré, atteste la difficulté pour les meilleurs esprits de ne pas être emportés dans la dérive de leur nation. Inversement, Shlomo Sand a fini par renoncer à son appartenance dans How I stopped being a Jew tandis qu’Ilan Pappe lutte sans relâche contre l’idéologie fondatrice de l’Etat qui l’a vu naître. De plus en plus rares sont les intellectuels israéliens qui, comme Avi Shlaim ou Ahron Bregman, tentent de mener de l’intérieur une critique sans compromission de leur propre nation. Leur parole n’en est que plus précieuse – le salut de leur pays, peut-être de leur peuple, en dépend.
Conclusion
Opposant à la politique du gouvernement d’extrême-droite israélien, effaré par la dégradation d’Israël, je ne me dirai pourtant jamais antisioniste. Ce terme emporte en effet, explicitement ou implicitement, condamnation de l’aspiration à la libération nationale du peuple juif, aspiration dont la légitimité devrait être éclatante à quiconque se resitue dans le temps de son émergence. Or l’histoire n’est pas réversible et l’on ne peut exiger des Juifs qu’ils renoncent à ce qu’ils ont obtenu. On ne peut reconnaître les droits du peuple Palestinien sans reconnaître ceux du peuple Juif, sauf à réduire la notion de peuple au fait de l’occupation continue d’un territoire, ce qui serait absurde, ou à punir les Juifs de leur condition apatride, ce qui n’est pas sans danger pour les Palestiniens eux-mêmes.
Qui ne voit, en effet, l’étrange métamorphose qui s’opère ? Si les Israéliens ont tragiquement adopté des traits de leurs bourreaux, les Palestiniens prennent ceux des Juifs d’antan. Une grande partie du peuple Juif avait quitté Israël sous l’occupation romaine ; de même, il y a plus de Palestiniens en diaspora qu’en Palestine. Cependant, pour les Palestiniens comme pour les Juifs, la dispersion semble renforcer le sentiment de l’identité plutôt que l’atténuer. Si de nombreux palestiniens s’intègrent dans les sociétés qui les accueillent et y réussissent brillamment, d’autres, contraints à la vie ignominieuse des ghettos d’aujourd’hui que sont les camps de réfugiés, cherchent dans la religion le principe de leur estime d’eux-mêmes. Ainsi s’accroît le pouvoir des clercs. Il suffit de lire les penseurs Juifs du siècle des Lumières pour constater que les mouvements islamistes contemporains ne sont pas plus réactionnaires que ne l’étaient alors les rabbins. Mais qu’ils soient laïques ou musulmans, tous les Palestiniens ont sur les lèvres la prière que les Juifs ont récité pendant deux-mille ans : « L’an prochain à Jérusalem ». Par quelles vicissitudes de l’histoire y reprendront-ils le pouvoir ? Dans combien de siècles ? Et quel sens y aura-t-il alors à revendiquer, face aux habitants des lieux, le droit du premier occupant ?
Reconnaître l’aspiration à la libération nationale des Juifs, ce n’est pourtant pas faire du nationalisme l’horizon indépassable des sociétés humaines. L’histoire n’est pas réversible, elle n’est pas terminée non plus. La question ne concerne pas qu’Israël. Il serait étrange de s’étonner de voir l’Etat hébreux glisser vers un fascisme ethniciste quand la même tendance est à l’œuvre aux Etats-Unis, en Chine, en Inde, ainsi que dans de nombreux Etats arabes et européens. Si nous sommes, face à la question israélienne, plongés dans de tels abîmes de perplexité, c’est parce qu’elle est un condensé de la question contemporaine : celle des tensions nationales et ethniques s’accroissant dans un contexte de crise économique et environnementale. Aussi les évolutions possibles de la question israéliennes ne sont-elles pas fondamentalement dissemblables de celles de nos propres sociétés. J’en distingue trois.
La première est qu’Israël se ressaisisse et sauve sa dimension nationale en renonçant à sa dimension coloniale, c’est-à-dire en reconnaissant la légitimité de l’aspiration nationale palestinienne : c’est la solution à deux Etats. On dit souvent que l’étendue de la colonisation dans les territoires occupés l’ont rendue impossible. Mais si deux millions de pieds-noirs ont pu retraverser la Méditerranée, deux cent cinquante mille colons peuvent repasser la ligne verte : c’est une question de volonté politique. Mais la remigration des colons ne suffirait pas à raviver la possibilité de deux Etats. Israël devrait encore affronter le paradoxe de sa naissance, qui est que le droit du peuple Juif ne pouvait s’exercer qu’en faisant tort au peuple Palestinien : ce tort devrait être reconnu et réparé autant que faire se peut. La deuxième possibilité est le dépassement du nationalisme lui-même. Il existe en Israël et en Palestine un minuscule noyau de militants qui militent pour la « solution à un Etat »[21] au sein duquel, sans préjudice d’appartenance à l’un ou l’autre peuple, tous les citoyens bénéficieraient des mêmes droits.
Ces deux solutions relèvent, en l’état actuel des forces politiques, du vœu pieu. En 2016, l’expert en résolution de conflits Padraig O’Malley avait tiré d’une enquête approfondie en Israël comme en Palestine la triste conclusion que les Israéliens non plus que les Palestiniens ne souhaitaient la coexistence de deux Etats, mais qu’ils souhaitaient encore moins vivre dans le même.[22] Tout laisse à craindre que les attitudes se soient encore durcies depuis. Reste la troisième possibilité, qui est la plus probable, si triste qu’il soit de l’écrire : qu’Israël poursuive sa course à l’abîme.
Quoi que fassent les gouvernements occidentaux, il est impossible que les violences insoutenables perpétrées par un Etat d’apartheid ne finissent pas par lui attirer l’hostilité des populations du monde. Déjà le soutien à Israël s’érode parmi la population juive américaine, et surtout parmi la jeunesse. A mesure que cette désaffection se confirmera, il sera toujours plus difficile de lier, comme le fait Yonathan Arfi, le sort d’Israël à celui de la diaspora : Israël perdra toute légitimité en tant qu’Etat juif et ne sera plus que lui-même, un méprisable régime d’apartheid comme il en existe d’autres, voué à disparaître.
Les antisionistes se réjouiront de la perspective d’un naufrage de l’Etat d’Israël. Qu’ils prennent garde, cependant, car ce naufrage nous poserait à tous une question grave – elle nous ramènerait à l’ancienne « question juive ». Avec tous ses travers, il n’en reste pas moins indéniable que la fondation d’Israël a « aidé à redonner chair et sang à ce peuple exsangue et diaphane ».[23] C'est pourquoi Albert Memmi écrivait, inquiet:
« Ce fut une folie peut-être de les avoir amenés là, ce serait une plus grande folie encore de les abandonner. Il n’est plus temps de discuter du principe, historique, juridique, ou même moral de cet Etat, il faut maintenant en protéger la jeune vie. Israël a été un pari douteux : il nous reste à le gagner ; il est un réduit : il faut maintenant le défendre. Dorénavant, nous ne pouvons plus refuser de jouer : notre peuple est la mise ; ce réduit minuscule est notre seul bastion reconnu. Sa destruction serait le plus grand désastre de l’histoire juive contemporaine, et peut-être depuis la chute du Temple, plus grand que le massacre des six millions, à cause de sa signification : l’ultime effort d’un peuple pour survivre. »[24]
Pour que cet effort échoue, il n’est pas besoin qu’Israël soit détruit ; sa dégénérescence même ruine sa capacité à être, pour les Juifs, ce point d’appui, ce lieu de référence qui a permis d’assoir leur dignité, même lorsqu’ils vivaient encore sur les terres où tant de leurs coreligionnaires avaient été exterminés. Aussi importe-t-il au plus haut point que la vie en diaspora ne soit pas « une condition impossible ». Allons plus loin : c’est de la possibilité de la vie en diaspora que dépend la capacité des Juifs à se détacher de l’Etat d’Israël, sinon pour l’abandonner, du moins pour se donner les moyens d’en faire la critique sans concession qui seule peut encore le sauver. D’où il s’ensuit que la lutte contre l’antisémitisme est l’une des dimensions fondamentales de la question d’Israël. Il n’est pas certain que les antisionistes qui croient pouvoir s'en désintéresser en prennent toute leur part.
NOTES:
[1] Joseph Kessel, « Le cactus et l’eucalyptus », (1926), in Terre d’amour et de feu, Texto, p. 25-26.
[2] Michel Warschawski, A Tombeau ouvert. La crise de la société israélienne, Editions La Fabrique 2003, p. 10.
[3] Idem p. 11-12 et 15.
[4] Henry Laurens, La Question de Palestine, tome cinquième 1982-2001. La paix impossible, Fayard 2015, notamment chapitre XIV, “L’échec”, pp. 737-820 et conclusion.
[5] Voir notamment l’article de Michael Sfard, “Israel Is Officially Annexing the West Bank”, Foreign Policy, 8 Juin 2023: https://foreignpolicy.com/2023/06/08/israel-palestine-west-bank-annexation-netanyahu-smotrich-far-right/?fbclid=IwAR2kcpHAkFCOPq83Pz3qXaNXrLwwEavgrYKbAHvURWVxZK_rlNESVYDMjlM
[6] Maxime Rodinson, « De la nation juive au problème juif » (1968), in Peuple juif ou problème juif ?, Petite Collection Maspero, 1981, p. 127.
[7] Idem, pp. 128-133.
[8] Henryk Erlich, « Sionisme mouvement d’émancipation ? » in Non, nous ne sommes pas un peuple élu !, Sionisme et antisémitisme dans les années trente. La doctrine du Bund polonais dans les textes, Acratie 2016, p. 161.
[9] Emmanuel Szerer, « Socialisme et sionisme » (1929), in « Non, nous ne sommes pas un peuple élu ! », p. 56-57.
[10] Idem, p. 93.
[11] https://www.monbalagan.com/29-israel/sources-israel/1477-1923-zeev-jabotinsky-la-muraille-de-fer.html
[12] Idem.
[13] Je n’ai pas trouvé de traduction française de « La moralité du mur de fer » mais le texte est disponible en anglais ici : https://david-collier.com/ethics-iron-wall-zeev-jabotinsky/
[14] « Originalité et indépendance de la révolution nationale. » Charte nationale palestinienne, juillet 1968, in Textes de la Révolution palestinienne 1968-1974, présentés et traduits par Bichara et Naïm Khader, La Bibliothèque arabe, Sindbad, p. 107
[15] Henry Laurens, La Question de Palestine, tome deuxième 1922-1947 : Une Mission sacré de civilisation, p. 5556-567.
[16] Albert Memmi, La Libération du Juif (1966), in Portraits, CNRS Editions, p. 916-917.
[17] Idem, p. 929.
[18] Idem.
[19] Idem, p. 926.
[20] Idem, p. 930.
[21] Voir l’ouvrage de Jeff Halper, coordinateur de la One Democratic State Campaign: Decolonizing Israel, Liberating Palestine. Zionism, Settler Colonialism, and the Case for One Democratic State, Pluto Press 2021.
[22] Padraig O’Malley, The Two-State Delusion. Israel and Palestine – A Tale of Two Narratives. Penguin Books, 2015.
[23] Albert Memmi, op. cit., p. 932.
[24] Albert Memmi, op. cit., p. 932.
Rédigé le 16/10/2023 à 16:53 dans Israël, Paléstine | Lien permanent | Commentaires (0)
Des centaines de milliers de personnes ont défilé dimanche à Rabat en solidarité avec le peuple palestinien. Jamais une marche ouvertement critique envers les accords de coopération entre le Maroc et Israël n’avait rassemblé autant de monde.
RabatRabat (Maroc).– Dimanche 15 octobre, Rabat est aux couleurs de la Palestine. Les drapeaux rouge, vert et noir s’agitent sous les palmiers de l’avenue Mohamed-V, brandis par des dizaines de milliers de Marocaines et de Marocains révolté·es par les bombardements de Gaza par les forces israéliennes. Depuis le 7 octobre, jour du lancement de l’offensive « déluge d’Al-Aqsa » du Hamas dans le désert du Néguev, de petits rassemblements pro-Palestine se sont multipliés dans tout le Royaume, de Rabat à Tanger en passant par Marrakech ou encore Fès… La marche nationale de dimanche a, elle, pris une dimension historique.
À l’initiative, le Groupe d’action nationale pour la Palestine et le Front marocain de soutien à la Palestine contre la normalisation ont réuni des partis politiques de gauche et des groupements islamistes. Jamais une marche ouvertement critique envers la politique de normalisation des relations du Maroc avec Israël n’avait rassemblé autant de monde. Entre 300 000 et 1 million de personnes auraient déferlé dans les rues, selon différentes sources. Une première depuis les accords passés en décembre 2020.
Sur une grande bâche que les manifestant·es sont invité·es à venir signer, le message est clair : « Nous, filles et fils du peuple marocain libre, […] appelons aussi l’État marocain à stopper la normalisation avec l’entité sioniste et à prendre des actions urgentes pour soutenir nos frères palestiniens avec toutes les ressources disponibles. Nous appelons le peuple palestinien à rester ferme et à continuer la résistance contre l’occupation jusqu’à la libération de chaque mètre carré de terre palestinienne. »
À Bab-El-Had, au cœur de Rabat, la foule est immense, dès 9 h 30. Chargé de banderoles et de drapeaux, le cortège démarre vers 10 heures, marchant devant le Parlement, lieu historique de mobilisation citoyenne, puis terminant devant la gare Rabat-Ville. Depuis leurs estrades mobiles, des militants scandent des slogans éloquents - « mort à Israël », ou encore « à bas le sionisme » - repris en chœur par une foule multigénérationnelle.
Bien que l’heure soit grave, une ambiance familiale règne dans la foule : les manifestant·es sont venu·es avec leurs grands-parents, leurs enfants, et même leurs bébés en poussette. On tape des mains, on chante, on crie, on prie… Pendant près de trois heures, l’avenue ne désemplit pas.
Leila, jeune habitante de Rabat, ne s’attendait pas à voir une telle marée humaine. « J’avais 6 ans lorsque j’ai assisté à ma première manifestation pro-Palestine, ici, à Rabat », se souvient-elle avec émotion. Une passante, qui contemple la foule, fait aussi le lien entre son enfance et la cause palestinienne : « Chez nous, on avait la télé branchée sur Al-Jazeera, tout le temps. La Palestine, c’est peut-être loin géographiquement, mais les images, elles, étaient dans nos salons, à tous les repas. » Des images douloureuses de Gazaoui·es meurtri·es sous les bombes, des manifestant·es en ont imprimé, pour les élever au-dessus de leurs têtes.
D’où vient ce lien, si fort, entre Marocains et Palestiniens ? Une pancarte tenue dans la foule donne un premier élément de réponse : « Je ne suis pas de Syrie, ni de Palestine, ni d’Afghanistan ou d’Irak, mais lorsque vous saignez, je saigne aussi, car nous sommes une seule oumma [communauté musulmane mondiale, en arabe – ndlr] ». Au Maroc, l’Instance de soutien aux causes de la oumma a quant à elle appelé le 13 octobre à un « vendredi de colère ». Dans tout le pays, des mosquées ont organisé, après la prière du vendredi, des rassemblements pour soutenir Gaza.
Rajaa, venue marcher ce dimanche avec sa fille, précise : « Ce qui nous réunit, ce n’est pas seulement l’islam, c’est aussi notre arabité », pense-t-elle. « Et puis, c’est surtout notre humanité. Le plus important, dans tout ça, c’est l’injustice subie par les Palestiniens. Parce qu’on n’accepte pas l’injustice, ni pour nous, ni pour les autres », explique-t-elle. Pour Leila, il y a aussi un lien créé par le traumatisme commun de la colonisation : « Le décolonialisme, c’est un mouvement mondial », dit-elle.
En plus d’une démonstration de solidarité avec les Gazaouis, admirés comme des « martyrs », la marche nationale tient un propos politique. Il s’agit, pour le Front marocain de soutien à la Palestine contre la normalisation, de « célébrer la bataille d’Al-Aqsa », considérée comme une « victoire de la résistance ». Dans la communication des organisateurs de la marche, le fait que le mouvement Hamas ait tué près de 1 300 civils israéliens est décrit comme une « humiliation » infligée à Israël, dont le drapeau a été brûlé publiquement, ou piétiné lors des divers sit-in dans le Royaume, sous les applaudissements.
L’autre drapeau présent lors de la marche, plus discret cependant, était celui du Hamas, souvent perçu, au Maroc, comme un mouvement de résistance héroïque. Dans un cortège, un jeune homme tient, les deux bras en l’air, une pancarte explicite : « HAMAS = RÉSISTANCE ». Il développe : « Le Hamas est la lutte armée face à l’échec des pourparlers pour la paix. C’est un mouvement de résistance d’un peuple qui n’a pas d’autre moyen pour lutter. »
Une position qui tranche avec l’attitude adoptée par l’Union européenne, qui considère le Hamas comme une organisation terroriste.
Salma, manifestante qui a la double nationalité franco-marocaine, exprime sa « sidération » face à la position de « l’Occident », et plus particulièrement de la France, qu’elle juge « inhumaine, car elle hiérarchise la souffrance des gens, et se rend complice d’un génocide ». Précisant qu’elle ne partage pas tous les slogans de la marche, elle nuance : « Malgré la cruauté des actions menées sur les civils, que je ne cautionne pas, on oublie de dire que le Hamas a agi dans un contexte précis. Dire que c’est une organisation terroriste, c’est jeter quatre-vingts ans d’occupation aux oubliettes. »
Lorsque l’on interroge Rajaa sur ce qu’elle pense de la réaction du Maroc face aux événements, elle demande : « Vous parlez de la réaction du système, ou du peuple marocain ? » Car ce sont deux choses bien différentes.
Le 22 décembre 2020, le Maroc a signé un accord de normalisation de ses relations avec Israël. Les deux pays ont inauguré un tout nouveau chapitre diplomatique, qui s’est traduit notamment par l’ouverture de vols commerciaux, mais aussi de bureaux de liaison de part et d’autre. Négocié par l’intermédiaire des États-Unis, il s’agissait surtout, pour le royaume chérifien, d’obtenir la reconnaissance de la marocanité du Sahara occidental par deux grandes puissances qui pèsent sur la scène internationale.
Tous ces bouleversements diplomatiques n’ont fait l’objet d’aucune consultation auprès des citoyens marocains. Alors, ce dimanche matin, Rajaa scande : « Normalisation : trahison ! » Révoltée, elle développe : « Il n’y a eu aucun dialogue avec nous, le peuple. Le système ne voit que ses propres intérêts. » Elle poursuit : « Je suis contre la normalisation, depuis le début. C’est comme si on embellissait l’image du colonisateur, comme si on acceptait la présence sioniste sur les terres palestiniennes. »
Plusieurs formes de contestation ont émergé. Début 2021, un groupe d’avocats avait même tenté de déposer un recours, mais en vain. De nombreux sit-in ont déjà eu lieu, souvent réprimés. Certains ont été interdits, d’autres dispersés.
Il y a moins de trois mois, un citoyen marocain installé au Qatar, Saïd Boukyoud, a été arrêté et condamné à cinq ans de prison pendant ses vacances au Maroc, pour avoir critiqué la normalisation sur les réseaux sociaux. Mais ce dimanche, le message est clair : « Le peuple demande l’annulation de la normalisation », crient les manifestant·es. Certaines revendications vont même plus loin, réclamant une loi qui criminalise la normalisation, ou encore l’expulsion de l’ambassadeur d’Israël, David Govrin.
Si l’opposition ne se bride plus, c’est que le Maroc a fait preuve d’une neutralité qui a beaucoup troublé, lorsqu’il a condamné les attaques contre les civils « d’où qu’ils soient », se disant « préoccupé par le déclenchement d’actions militaires » à Gaza, et appelant à l’apaisement. Dans la foule, la pancarte d’un jeune homme dénonce les membres de la Ligue arabe, assimilés à des « chiens du sionisme ».
Un message qui vise directement Nasser Bourita, le ministre des affaires étrangères marocain, qui a présidé, mercredi dernier, au Caire, les travaux de la session extraordinaire du Conseil de la Ligue des États arabes. Le ministre a également été sollicité par les États-Unis pour aider à la libération des otages étrangers et israéliens.
Rajaa, elle, ne décolère pas. « S’ils ont autorisé cette marche, c’est parce qu’ils y sont obligés. Ils savent que le peuple est en colère. Cette marche, c’est comme si c’était le peuple qui l’avait imposée. »
Camelia Echchihab
16 octobre 2023 à 09h49
https://www.mediapart.fr/journal/international/161023/solidaires-de-gaza-des-milliers-de-marocains-defient-la-politique-de-normalisation-avec-israel
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Rédigé le 16/10/2023 à 13:35 dans Israël, Maroc, Paléstine | Lien permanent | Commentaires (0)
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