L'Homme des Accords déviants. Roman de Salah Guemriche. Editions Frantz Fanon, Alger 2022, 256 pages, 1000 dinars
L'Homme des Accords déviants. Roman de Salah Guemriche. Editions Frantz Fanon, Alger 2022, 256 pages, 1000 dinars
Homme de théâtre, Larbi est un Algérien réfugié en France. Il avait fui le pays suite à une fetwa lancée contre ses adaptations en arabe de Tartuffe et des Femmes savantes.
Le récit nous présente un personnage intermittent courant d'emploi en contre-emploi, au gré des offres de l'Agence Rôle-Emploi chargée des Intermittents de la Fiction , il se retrouve enfermé dans la peau d'un personnage obnubilé par la défense de la langue française qui l'engage dans une croisade surréaliste contre ce qu'il appelle les Accords déviants. Dans une défense éperdue (il s'y perdra en fin de parcours) dans les usages de la langue française.
Une langue dont il domine tous les aspects, aussi bien grammaticaux qu'historiques, ce qui ne plaît guère aux intellectuels et éditeurs français de «souche» qui chercheront à l'écarter de toutes les scènes et toutes les applications. La presse le surnommera «Le Fou de Molière», «Mejnoun Molière», devenu chasseur-vengeur, en solitaire masqué, armé d'un révolver tirant des cartouches à blanc... mortelles lorsqu'elles sont proches de la cible, de toutes les erreurs écrites ou dites en français et de leurs auteurs. Il ne supportait plus que sa lecture des pages des journaux et magazines fût altérée par des coquilles à la pelle... cause, estime-t-il, d'une culture rétrograde. Il se suicidera.
Dans un improbable jeu de rôles, Larbi - devenu François - va traverser ce «roman qui ne veut pas en être un» (sorte de «nouvelles emboîtées»... une «autre façon de dépasser la linéarité»), et s'incarner là où le lecteur ne l'attend pas, avant de se désincarner littéralement.
L'Auteur : Né en mai 1946 à Guelma. Etudes secondaires à Annaba. Université de Constantine. Diplômé en ethnologie et en Sciences de la communication et de l'information de l'université Jussieu Paris 7. Ancien journaliste, essayiste, romancier, vit en France depuis 1976, auteur de plusieurs ouvrages (essais et romans) dont «L'homme de la première phrase» (2000), le «Dictionnaire des mots français d'origine arabe» (2007), «Abd er-Rahman contre Charles Martel» (2011), «Alger-la-Blanche, biographies d'une ville» (2012),), «L'amour en bataille» (2013. Deux prix : Une belle et tragique histoire d'amour entre un chef berbère, Munuz, gouverneur de Narbonne et une princesse chrétienne, Numérance-Ménine dite Lampégie, la fille d'Eudes, duc d'Aquitaine, maître de Toulouse.), «Aujourd'hui, Meursault est mort...» (2016), «Un été sans juillet...» (2017)...
Table des matières : Note/ Prologue/Parties (4)/ Coda
Extraits : «Pour la littérature, comme pour notre présence au monde, les temps changent :la linéarité romanesque a trouvé ses limites, et ne répond plus à la complexité du monde, ni à celle de la pensée contemporaine, non-linéaire, qui ne se contente plus d'être postmoderne mais se réclame, osons la référence, de la déconstruction chère à Jacques Dérida» (p 37), «Mine de rien, les youyous sont en voie de détrôner l'applaudimètre. Les youyous comme facteurs d'intégration, pourquoi pas ?... Pour mesurer l'adhésion d'un public à son artiste, je propose donc que l'on parle désormais, dans les dictionnaires, de youyoumètre» (p 116), «Kateb Yacine qualifia la langue française de «butin de guerre». Eh bien, pour d'autres écrivains francophones, ce serait plutôt une conquête, la langue française : leur colonie, avec droit d'usufruit (...) avec cet avantage inestimable : c'est qu'il n'y a pas d'Accords d'Evian possible !» (p 228)
Avis : Une histoire déroutante où sont mêlés histoire, littérature, médias, politique, folie... et une extraordinaire envie de réinventer l'art littéraire et la liberté de créer... Aussi, la dénonciation du monde actuel de l'édition française. Lecture un peu difficile car écriture originale, mais ne pas se décourager et aller jusqu'au bout !
Citations : «Dans le processus purement romanesque, il arrive un moment où l'auteur devient lui-même l'otage de ses propres créatures» (p 49), «Qui, de l'auteur et du personnage, serait l'ombre portée et qui serait l'ombre propre ? Oui, pour tout romancier, et je pense encore à Albert Camus et forcément à Meursault : qui de l'auteur et du personnage est l'ombre portée et qui est l'ombre propre ?» (pp 50-51), «La maison, ce n'est pas seulement un endroit. C'est un sentiment. Celui de se trouver à l'endroit le plus confortable de l'univers» (p 135), «Si pour le poète Lamartine, les «objets inanimés» ont une âme, les mots, en plus d'une âme, ont une mémoire» (p 182), «Il y a trois catégories d'auteurs : ceux qui font d'un personnage un larbin, ceux qui l'emploient comme faire-valoir ; et ceux qui en font une incarnation. L'incarnation d'une volonté ou d'un destin, qu'importe, car ceux-là seuls aiment leurs personnages» (p 190)
Les impatients. Roman de Assia Djebar, Editions Barzakh, Alger 2022, 278 pages, 900 dinars
C'est là le deuxième roman, après «la Soif» (1957), écrit en 1958. L'auteure y campe, de nouveau, un personnage, Dalila, dix-huit ans, étudiante, entière et lucide... une révoltée totale... jusqu'à la méchanceté presque gratuite, parfois sans raison sinon celle d'un violent désir de «création de soi» en étant encore peu attentive aux grandes mutations sociales et politiques du moment (la guerre de Libération, entre autres, qui avait commencé mais qui n'était que légèrement abordée à travers l'arrestation du grand frère)
L'auteure porte sur la société traditionnelle et petite bourgeoisie des villes de l'époque et ses codes (faits de mensonges et de dissimulation auxquels il faut presque toujours se soumettre), un regard rebelle acéré.
Amoureuse folle de Salim, un «Don Juan» des villes, elle va prendre le risque d'être celle par qui le scandale arrive. Intransigeante, n'écoutant que son cœur et son corps (sans pourtant franchir le pas permis seulement par le mariage... c'est du moins ce que laisse croire l'auteure), elle le rejoint à Paris... tout en s'ennuyant très rapidement avec un compagnon qu'elle découvre encore enfermé dans un certain machisme... allant jusqu'à la gifler par jalousie mal placée.
Tout cela finira bien mal, non pour la société qui, ça et là , ruait dans les brancards des traditions dépassées, mettant à mal les usages sociétaux, les mœurs en cours, la famille, le couple et son intimité, la liberté... , mais pour les individus chacun payant, à sa manière, la note.
L'Auteure : Assia Djebar, née Fatma-Zohra Imalayène, en 1936 à Cherchell, journaliste, écrivaine, cinéaste, dramaturge. Première femme musulmane à avoir intégré l'Ecole normale supérieure de Sèvres (France)... d'où elle est exclue, en mai 1956, pour avoir suivi l'ordre de grève lancé par l'Ugema. Premier roman écrit à l'âge de 21 ans. Seize romans au total, deux longs métrages documentaires, auteure de deux drames musicaux, des prix littéraires en grand nombre, membre de l'Académie royale de Belgique, docteur Honoris causa de trois universités étrangères, traduite en vingt-trois langues... et, en fin de parcours, élue (au fauteuil de Georges Vedel) à l'Académie française le 16 juin 2005. Décédée le 6 février 2015 à Paris et enterrée à Cherchell, sa ville natale
Extraits : «Les peines de ces épouses humiliées sont si quotidiennes qu'elles en acquièrent une sorte de rite que les autres respectent : ainsi, au plus fort de leur douleur, elles en arrivent à exiger tacitement les mêmes paroles de consolation sans lesquelles elles ne connaîtraient aucune paix» (p35). «J'ai éprouvé, à me sentir prête à tout, une ivresse exaltante. Je me voyais déjà, libérée de tout, courir, courir sans but jusqu'à l'anéantissement.Un orgueil me prenait. Je me délectais de ma puissance. J'aurais dû dire : ma jeunesse.
Car c'est la jeunesse seule qui essaie son premier courage dans la révolte» (p 91), «Etait -ce donc cela, avoir des souvenirs? me disais-je. Voir se dérouler devant soi le passé avec indifférence ; en dire quelques mots qui, en l'atténuant, le rendent vraisemblable» (p 118), «Nous avions, nous, filles arabes, tant de responsabilités devant les autres! Et la psychologie sociale ne pouvait évoluer d'un jour à l'autre, aussi rapidement «(p 203)
Avis : Une œuvre osée («ode audacieuse à l'éveil de la sensualité») et moderne. Signe de l'autre révolution... celle qui se préparait - à travers des révoltes individuelles - au sein même des familles alors conservatrices, mais devant faire face aux nouveaux comportements sociétaux, modernes et ouvertes sur le monde.
Citations : «Tant qu'il y a des jeunes filles dans une maison, on doit veiller. C'est une question d'honneur» (p 61), «Les femmes entre elles ne sont jamais amies ; au plus, des complices» (103), «Comme il arrive dans tous les voyages- dans le plus grand qui est la vie- ce n'est qu'aux dernières minutes, avant d'atterrir, que ce qu'on a laissé derrière réapparaît en une seconde, clair.
On comprend alors ce qu'on est prêt à déposer et pourquoi l'on est parti» (p217), «Quelle vie de cauchemar (...). Ils (les Parisiens) ouvrent la radio ou la télévision ; ils se précipitent au cinéma ; ils font la queue devant les spectacles. Et, quand ils ne sont pas assis pour voir, pour être vus, ils courent, pressés, comme derrière leur propre fantôme. Ils ont beaucoup d'activités mais guère de passions. À peine des démangeaisons de l'âme. Non (...) ce monde n'est pas vivant (p 229), «Il arrive ainsi qu'un simple mot, qu'un ton de voix fasse découvrir dans un éclair combien l'autre est étranger à notre passion» (pp 244-245)»
Ce qu'on trouve au fond de la soumission de toutes les femmes arabes:cette totale indifférence à l'homme, cette indépendance qui est le plus dur des orgueils» ( pp 248-249) , «Les villes sont comme les êtres : les passions que l'on croit mortes et l'orgueil qu'on croit vaincu, laissent sur leur visage un écho qu'on ne sait définir» (p 278)
Assia Djebar
le
commentaire : c'est le hasard, évidemment, mais quand même.
On a découvert Assia Djebar il y a environ trois semaines ; une allusion dans un livre, sur un site, on ne sait plus trop, où il était question de son premier roman, La Soif, écrit à 20 ans, qui avait fait scandale à sa sortie, en 1957, et à propos duquel on avait évoqué le nom de Françoise Sagan (la "Sagan de l'Algérie Musulmane" disaient certains). Il n'en fallait pas plus pour nous intriguer. D'autant que ce livre, comme celui qui avait suivi un an plus tard, Les Impatients, était visiblement introuvable sur Internet. Les deux avaient été publiés chez Julliard et jamais réédités depuis les années 50 - alors qu'ils étaient traduits et disponibles à l'étranger.
On s'est mis en quête des deux romans. Pas facile. On a fini par trouver le deuxième, un exemplaire du service de presse avec envoi, sur le BonCoin, perdu dans une boutique entre L'Exilée de Delly et Les Taxis de la Marne de Jean Dutourd... On l'a lu. Et jeudi dernier, on est allé à la BNF faire un tirage de La Soif à partir de sa version en microfiche. On l'a terminé hier soir. Deux oeuvres de jeunesse, situées dans l'Algérie d'avant les "événements", deux livres féminins et féministes, pleins de soleil et de sensualité, qui malgré leur perfectabilité mériteraient amplement de retrouver les tables des librairies. D'autant qu'ils ont aujourd'hui une résonance toute particulière.
On était en train de réfléchir à une possible réédition des deux ouvrages, à la façon dont on allait contacter l'auteure, lui présenter l'idée... Et puis, ce matin, on a appris la mort d'Assia Djebar. On a compris que c'en était sans doute terminé de notre projet.
C'est le hasard, évidemment, mais quand même.
La soif. Roman de Assia Djebar. Editions Barzakh, Alger 2017 (première publication en 1957 aux Editions Julliard à Paris). 700 dinars, 202 pages (Fiche de lecture déjà publiée. Pour rappel. Extraits)
1957, René Julliard, éditeur. La soif dont souffre Nadia, jeune musulmane de la bourgeoisie d'Alger, est de celles que sans doute on n'apaise jamais, soif d'un « ailleurs », soif de pureté. Deux êtres, pour elle, symbolisent le bonheur : son amie d'enfance Jedla et Ali, le mari de Jedla ; Nadia devient l'amie dévouée du couple, amitié très vite trouble : non sans cynisme en effet elle entreprend la conquête du séduisant Ali, et, à sa stupeur, trouve une parfaite alliée en Jedla elle-même... Jedla, inapte au bonheur, qui n'a de cesse qu'elle ne l'ait détruit et qui meurt peu après. Nadja se mariera à son tour, mais le sentiment de jalousie qu'elle a éprouvé pour « l'autre » ne cessera plus de la hanter. Dans une atmosphère à la fois tendre et pure, où la franchise n'est que le revers de la tendresse, ce roman qui n'a rien d'autobiographique, bien que l'auteur appartienne au monde qu'elle dépeint, nous offre l'image d'une certaine jeunesse d'aujourd'hui, celle qui sait déjà de quel prix on paye la soif d'être heureux.
Le premier serait-il donc le meilleur ? Le premier roman pardi (c'est assez différent pour l'essai ou le livre universitaire et documentaire qui peuvent être produits au «kilo») ! Certainement parce qu'il est celui dans lequel s'investit, le plus, un auteur... en herbe, pensant qu'il n'y en aura pas, peut-être, d'autres. Certainement celui où les règles élémentaires d'un récit fictionnel réussi sont respectées à la lettre. Certainement, aussi, parce qu'il y a encore de la fraîcheur et de la sincérité.
C'est, peut-être, ce qui a valu à Assia Djebar une reconnaissance immédiate (qui gagnera en ampleur par la suite). Il est vrai que le moment... en Europe, s'y prêtait. Le début des années 50, au sortir de la Seconde Guerre mondiale et l'arrivée sur scène d'une jeunesse hédoniste, mélancolique, cherchant la voie du bonheur, le confondant bien souvent avec le plaisir... Entre «Bonjour tristesse» et «Aimez-vous Brahms ?» de F. Sagan. Les guerres d'indépendance et les luttes anti -coloniales avaient certes commencé mais beaucoup n'avaient pas encore saisi, totalement, leur force. C'est pour cela que certains de nos intellectuels (Lacheraf et Haddad), déjà bien engagés dans la lutte nationale, l'ont trouvé «décalé». L'auteure, plus tard, désavouera (quelque peu) son œuvre... tout en précisant qu'il s'agissait d'un «exercice de style» et tout en avouant que «La Soif» est «un roman que j'aime encore et assume. Je ne lui vois pas une ride» et d'ajouter : «Vous ne pouvez m'empêcher d'avoir préféré lors de mes débuts d'écrivain un air de flûte à tous vos tambours». Et pan !
C'est donc l'histoire d'une jeune fille (?) , issue d'une famille aisée , vivant dans un milieu aisé, assez sûre de son charme, qui s'ennuie ferme... partagée sentimentalement entre l'époux de son amie (une jeune femme pas du tout sûre- plus du tout car ne pouvant enfanter - de son charme), un journaliste et son ami (son amoureux), un avocat... Elle se livre à un jeu compliqué presque enfantin - pour satisfaire son amour propre et son désœuvrement. Il est vrai que l'amie en question «ferme les yeux», allant même jusqu'à encourager le jeu. Un jeu qui finira mal... sauf pour notre héroïne... qui, le «jeu» terminé, retrouvera son amoureux... mais plongera aussi dans le remords. Bonjour déprime... petite bourgeoise!
L'Auteure : Voir plus haut Extraits : «Un homme veut une femme parce qu'il a froid ; pour cette seule raison ils cherchent tous à se frotter si souvent au plaisir. Pauvres petits vers qui, tous, un beau jour, finissent par se prendre pour des dieux ! Moi, je n'aime pas les dieux» (p 70)
Avis : Premier roman (écrit en un mois et en cachette du père puisque publié sous pseudonyme)... d'une jeune femme qui commence à découvrir la vraie vie... Un texte court mais d'une rare beauté. Art déjà consommé de la création et des nuances, très bel exercice de style indissociable de la maîtrise corporelle. Et, un grand bravo pour sa réédition... car le livre était devenu introuvable sinon oublié.
Citations : «On m'avait appris à classer les femmes en trois catégories : les femmes de tête, les femmes de cœur, et les femelles... au sexe avide» (p 72), «Les routes sont les mêmes, ce sont les êtres qui changent» (p 73).
"Je suis le fils de ma peine" est un livre qui tient autant de l'enquête que de l'exploration intime. C'est le troisième roman du jeune auteur de 31 ans, Thomas Sands. Un livre qui fait resurgir la mémoire du passé algérien de la France.
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C’est l’histoire d’un fils et d’un père, Vincent et Khalil. Une histoire à vif, écorchée, d’une rare puissance. D’une singulière violence aussi. Une histoire qu’on lit d’une traite, sans reprendre souffle, emporté par le tumulte du texte. Cette histoire, dans sa première partie, est racontée par le fils. Vincent est capitaine de police, il a 40 ans. Son père, venu très jeune d’Algérie, dans les années 1960, vient de mourir. Vincent n’est pas allé à son enterrement. Il ne lui a jamais pardonné les coups qu’il lui infligeait, chaque soir, sans raison apparente, quand il était enfant.
À ce moment de sa vie, Vincent ne croit plus guère dans son métier
Quand le livre commence, il est sur une scène de crime sordide. Une jeune femme massacrée sur un chantier. Au départ, quand il s’est engagé, il voulait protéger des filles comme elle, les sortir de la violence et de la misère. Mais il a vite compris que c’était mission impossible. Il passe son temps, avec ses collègues, à colmater les brèches d’une société dominée par l’argent, profondément inégalitaire. À faire tenir un système qui se fiche bien de la justice et la vérité. À travers les yeux de son personnage, Thomas Sands brosse ainsi un portrait au tranchoir de la violence ordinaire de cette déliquescence sociale.
Et c’est à ce moment-là, alors qu'il est profondément déprimé, que Vincent va devoir affronter la mort de son père
Un père qu’il a aimé, qu’il a craint, qu’il a détesté. Qu’il ne voyait plus depuis longtemps. Et dont il ignore presque tout. Khalil a pourtant pris la peine, avant de mourir, de lui laisser un enregistrement sur une clé USB. En arabe, langue que son fils ne parle pas. Un enregistrement où il évoque souvent le nom de Georges Bertrand, un ancien d’Algérie qui travaillait pour le service photographique des armées. Celui-ci avait une boutique dans Paris. Vincent va s’y rendre et rencontrer son fils. Et bientôt remonter le fil de l’histoire de son père…
Extrait : "Je suis immédiatement saisi par deux photos affichées côte à côte derrière le comptoir. Noir et blanc, du grain, de grands tirages. L’une est prise au coeur d’une casbah, Oran, Alger, je n’en sais rien. Elle représente deux enfants de 10 ou 12 ans qui se tiennent par l’épaule et fixent l’objectif avec candeur, avec impertinence. Des yeux noirs, un éclat de lumière dans les pupilles, de larges sourires, et leur ombre en retrait que dessine en été la lumière d’une fin d’après-midi. L’autre montre également un couple de mômes, du même âge, capturés sous la pluie. On reconnaît le ciel d’hiver, la lumière ternie de Paris. Ils ont la même posture que les deux premiers, un bras passé autour de l’épaule de l’autre, mais leurs expressions… Le pli à la bouche, les yeux cernés, le regard éteint. Je m’y attarde quelques secondes. — Celle-ci a été prise à Nanterre. Au bidonville. Elle date de 1962. L’autre a été prise trois ans plus tôt. À Oran. Vous êtes le fils de Khalil, n’est-ce pas ? Vous lui ressemblez…"
À partir de ce moment, la quête du père va prendre le pas sur l’enquête de police
C’est le cœur du roman. Et cette quête va s’organiser autour de trois voix. Celle de Vincent, le fils, qui découvre ce que son père lui a toujours caché. Celle de Georges, le photographe, qui raconte, à travers son journal, l’histoire d’une amitié tragique dans les Aurès. Et celle de Khalil, dont les enregistrements dévoilent le drame d’un homme devenu étranger à lui-même. Avec ces voix, c’est toute la mémoire de la guerre d’Algérie, et de ses suites en France, qui déferle infiniment vivante et incarnée.
Thomas Sands a l’art des atmosphères, des paysages et de leurs vibrations, des lumières et des ambiances
Son texte est porté par une urgence, un souffle, toujours en tension. Son écriture est sans concession, elle griffe, elle déchire, elle abrase. Son livre décrit un monde et des rêves en charpie. Il faut parfois s’accrocher pour en affronter la violence et la noirceur. Mais c’est une sacrée expérience de lecture !
Plongez dans le monde de Thomas Sands à travers une enquête qui mêle histoires familiales, souvenirs de la guerre d’Algérie et crimes violents. Ce polar est son troisième livre...
Annie Ernaux a reçu le prix Nobel 2022 de littérature ce jeudi 6 octobre, pour « le courage et l'acuité clinique avec laquelle elle découvre les racines, les éloignements et les contraintes collectives de la mémoire personnelle ». À cette occasion, Politis vous propose de relire l'interview que l'autrice, très engagée à gauche, nous accordait en mai dernier.
CET ARTICLE EST EN ACCÈS LIBRE. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas se financer avec la publicité.
Annie Ernaux est sur le devant de la scène littéraire et cinématographique. Et elle manifeste plus que jamais son implication dans la vie de la cité, notamment en faveur de Jean-Luc Mélenchon. Autant de raisons pour une rencontre.
La publication d’un court récit, Le Jeune Homme, celle d’un « Cahier de l’Herne » qui lui est consacré, et bientôt, à Cannes, sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs, la projection d’un film qu’elle a réalisé avec son fils, David Ernaux-Briot (1) : Annie Ernaux est sur le devant de la scène.
L’autrice des Années (2) a accepté de nous recevoir chez elle, à Cergy. D’abord pour évoquer son actualité éditoriale. En particulier ce bref texte, une novella, écrit à la fin des années 1990 et repris en 2020, dans lequel elle relate la relation qu’elle a eue avec un étudiant, à Rouen, alors qu’elle avait passé le cap de la cinquantaine. Ensuite pour échanger sur ses prises de position, son engagement en faveur de Jean-Luc Mélenchon, les espoirs soulevés par l’union de la gauche, le féminisme ou la vieillesse. Comme elle l’explique ici, la notion du temps est centrale dans Le Jeune Homme, où la narratrice se retrouve dans un « trou temporel ». Dans une autre perspective et toutes proportions gardées, cette rencontre avec Annie Ernaux, on ne peut plus disponible, s’est aussi déroulée comme si les horloges s’étaient momentanément arrêtées. Ces deux heures et demie d’entretien ont filé comme par enchantement.
Est-ce que Le Jeune homme raconte une histoire d’amour ?
Annie Ernaux : Tout ce que j’ai vécu avec lui était une deuxième fois. Je me suis laissé séduire par la perspective d’une histoire insolite, avec ce côté « reviviscence ». Il y avait de l’amour des deux côtés, mais sans doute moins du mien. Parce qu’on ne revit pas les choses deux fois avec la même intensité. Ce n’est pas Passion simple du tout ! Il n’y a pas la violence de Passion simple. Sinon une autre violence, mais pas celle de l’amour. Une violence où la société est présente.
Je m’interroge sur ce qui reste de nous quand on est absent.
Toute histoire d’amour est particulière. Celle-ci avait dès le départ un coefficient d’étrangeté puissant. Pas seulement à cause de la différence d’âge. Aussi en raison de la proximité de l’origine sociale, sauf qu’étant transfuge de classe j’étais passée de l’autre côté. À travers lui, c’est ma classe sociale qui me revient, mais dans les années 1990. Et il y a Rouen. Ville qui appartient à ma vie, dès mon enfance. J’y ai fait mes études. Tous les lieux que j’avais fréquentés y étaient encore, même si leur usage, parfois, n’était plus le même. Un autre signe incroyable : son appartement donnait sur l’ancien Hôtel-Dieu, qui était en train d’être transformé en préfecture, hôpital où je me suis retrouvée après mon avortement clandestin, en 1964. Ce serait bientôt le sujet d’un texte à venir, L’Événement.
Vous écrivez à ce propos : « Il y avait dans cette coïncidence surprenante, quasi inouïe, le signe d’une rencontre mystérieuse et d’une histoire qu’il fallait vivre. »
Peut-être est-ce l’influence du surréalisme, qui a marqué ma jeunesse. J’ai fait mon diplôme d’études supérieures, comme on disait à l’époque, sur la femme et l’amour dans le surréalisme. C’est pourquoi une histoire d’amour, pour moi, c’est toujours un peu Nadja – ça finit mal, hein ! – ou L’Amour fou.
« Notre relation pouvait s’envisager sous l’angle du profit », dites-vous. L’expression est troublante, à propos d’une histoire d’amour…
Oui, j’ai l’habitude de regarder les choses en face [rires] ! Il existe une expression équivalente aujourd’hui : « Y trouver son compte ». Ne fût-ce que de penser ainsi montre que j’étais moins engagée dans la relation. Ce qui est extraordinaire, c’est que j’ai commencé la rédaction de ce texte en 1998, alors que j’étais encore avec lui. Or j’écris déjà au passé. Tout de même, ce que l’on voit dans le texte, c’est que nous sommes unis face à la société quand elle nous regarde.
La représentation, encore subversive aujourd’hui, d’un couple où la femme est plus âgée que l’homme est-elle la principale motivation de la publication de ce livre ?
Pas vraiment, même si cela compte. Je voulais avant tout montrer le trou temporel dans lequel j’étais. Une phrase dit cela : « Je n’avais plus d’âge et je dérivais d’un temps à un autre dans une semi-conscience. » J’ai été arrachée à ma génération en étant avec lui. Mais je n’étais pas dans la sienne pour autant. J’avais connu la même précarité quand j’étais étudiante, vivant dans un même petit appartement glacial, etc. Mais, quand je suis avec le « jeune homme », il y a toute ma vie entre les deux.
Une nouvelle forme ne préexiste pas. Je la découvre en travaillant.
Le texte contient peu de réflexions sur votre transformation en trente ans, sur ce qui fait que vous n’êtes plus la même…
Cela reste implicite. Je vois surtout la différence entre lui et moi. Comme je voyais la différence entre mon mari et moi quand j’avais 25 ans, mais dans l’autre sens, puisque là j’étais la dominée par rapport à sa famille bourgeoise. Si, dans un cas, je le vivais comme une humiliation, dans Le Jeune Homme, je procède juste à un constat. Je suis dans une situation de domination matérielle, sociale et culturelle.
Votre travail s’apparente à celui d’une archéologue : vous révélez les traces du passé, vous les « ressuscitez ». Vous vous souciez aussi de l’empreinte que nous laissons chez les autres. Il y a cette phrase dans Mémoire de fille : « Comment sommes-nous présents dans l’existence des autres ? » Et dans votre journal : « Pensé à ceci : ma mère est en moi et je suis dans les autres par l’écriture. » Cette préoccupation des traces laissées ne relève-t-elle pas d’une lutte contre la mort ?
C’est possible. Ce que disent les deux phrases que vous venez de citer, c’est qu’il y a plein de personnes en nous, des personnes qui ont fait partie de notre vie ou que nous avons seulement croisées. Pour Mémoire de fille, la question était cruciale : comment est-on présent dans la mémoire de son agresseur sexuel ? Pas du tout, peut-être. Je n’en sais rien. Quand j’ai appris la mort l’an dernier de celui qui apparaît dans Mémoire de fille, cela a été un choc pour moi et la question a été renouvelée : avait-il lu ce texte ? Mais plus globalement, en effet, je m’interroge sur ce qui reste de nous quand on est absent.
Êtes-vous rassurée de savoir que votre œuvre va rester ?
Je ne me le formule pas, parce que je n’ai pas envie de mourir ! Mais, effectivement, des personnes de mon âge me disent : toi, tu laisses quelque chose. En un sens, je pense, oui, que c’est une idée importante. Mais peut-être que ce que j’ai écrit ne franchira pas les années.
Je suis révoltée par l’inégalité des conditions, des espérances.
Vos textes plongent dans votre passé, sont nourris par votre mémoire, et en même temps vous vivez pleinement le présent avec vos prises de position et votre regard sur la société. Nous sommes frappés chez vous par ce frottement entre le passé et le présent.
Cela peut paraître étrange, mais il y a une forme de vide en moi. Au sens où ce vide est rempli par ce qui survient dans le monde. Par exemple, cela paraît stupéfiant à beaucoup de gens que je n’aie pas utilisé Internet pour écrire Les Années. Parce que mon être est rempli par les événements de l’extérieur. Un de mes livres s’appelle Journal du dehors.
Dans son beau texte du « Cahier de l’Herne », Nicolas Mathieu dit que ce qui l’émeut le plus dans votre écriture, c’est l’« effet de densité ». Le Jeune Homme correspond tout à fait à cette vision. C’est comme si votre écriture s’y condensait.
Oui, d’ailleurs on ne voit pas de différence entre ce qui a été écrit à l’époque et les parties écrites récemment. Je mets beaucoup de temps à écrire, parce que je cherche le mot juste. Et cette justesse ne se détermine que d’une façon totalement subjective.
Un des contributeurs du « Cahier de l’Herne » dit que vous seriez soucieuse « d’être lisible par le plus grand nombre »…
Non. Je n’ai pas cette préoccupation.
En revanche, il y a une exigence qui revient en permanence dans vos réflexions, c’est celle de trouver une forme nouvelle. Même si le fond et la forme, comme on le sait, ne sont pas dissociables, diriez-vous que la forme en littérature est ce qui est le plus politique ?
Oui. La forme organise le regard du lecteur. Non la thématique. Par exemple, je me suis demandé comment écrire la passion. C’est passé par la recherche des signes, par l’énumération. Plus ardue encore à trouver – cela m’a demandé énormément de temps : la forme des Années. Une nouvelle forme ne préexiste pas. Je la découvre en travaillant.
C’est aussi pour cette raison que je n’écris pas de romans, parce que j’ai le sentiment que le roman impose une forme, alors qu’avec la non-fiction tout est possible. De la même manière, je ne parle pas d’autobiographie à mon sujet, car l’auto-biographie a une forme canonique.
Estimez-vous que la dimension politique de vos textes a été sous-estimée ?
Au contraire, je pense qu’elle n’a jamais été sous-estimée et que c’est justement cela qui a provoqué de violentes attaques de la part de certains journalistes dans les années 1980-1990. Ils niaient volontairement cet aspect politique de mes livres en disant que c’était populiste, ou bien un livre de midinette, un texte impudique.
Cela, dès mon premier roman, Les Armoires vides. Passion simple a été particulièrement visé. Une chercheuse, qui a fait une thèse sur moi, a montré de manière assez claire qu’à travers les critiques acerbes de Passion simple (1993), des journalistes s’étaient vengés du succès de La Place (1984) et de ce que disait ce livre !
À 22 ans, vous disiez : « J’écrirai pour venger ma race. » Assumez-vous toujours cet objectif ?
J’ai utilisé le mot race en référence à Rimbaud : « Je suis de race inférieure de toute éternité. » La phrase que vous citez, très violente, a été écrite dans des carnets intimes quand j’étais à la cité universitaire de Rouen, car je voyais bien que la plupart des autres étudiantes n’étaient pas du tout de ma race.
Je ressentais cela profondément, je voulais montrer à quel point je me sentais complètement étrangère à ces filles. C’était une sensation très forte, et c’est devenu un moteur pour écrire. Je l’assume encore car c’est finalement ce qu’il y a toujours au fond de mon écriture. Dans Le Jeune Homme, c’est très indirect. Mais je situe quand même cet aspect de différence de classe au centre du récit. D’une certaine manière, je sais que ce texte-là, je suis seule à l’avoir écrit, à pouvoir l’écrire ainsi, et cela participe aussi au fait de « venger ma race ».
Le quinquennat de Macron et sa réélection me donnent l’impression que nous vivons dans une société quasiment irrespirable.
De quand datez-vous votre éveil politique ?
Il naît en classe de philosophie, au lycée Jeanne-d’Arc de Rouen, lycée du centre-ville, très bourgeois. Pourtant, ma prof de philosophie, Jeanine Berthier, était marxiste-catholique et nous faisait prendre conscience des classes sociales dans ses cours. En 1958-1959, en pleine guerre d’Algérie, elle nous a fait rencontrer une famille algérienne qui vivait dans des baraquements de la ville et nous avons nettoyé leurmaison.
Nous nous occupions collectivement de cette famille le samedi matin, au lieu d’aller en cours. Je me souviens que cette prof avait dit qu’ils cotisaient sûrement au FLN, et cela lui paraissait normal. À ce moment-là, j’ai basculé. Avant, j’étais pour l’Algérie française, car je venais d’une école catholique, le pensionnat Saint-Michel d’Yvetot, et dans le café de mes parents on comptabilisait les Français morts en Algérie, on parlait de fellaghas.
Avez-vous toujours eu conscience d’être de gauche ?
Je n’ai jamais milité politiquement, mais j’étais engagée à gauche. J’ai voté pour la première fois en 1962, lors du référendum sur l’élection au suffrage universel direct du président de la République proposé par le général de Gaulle. J’étais absolument contre, comme Pierre Mendès-France et les communistes. Le non a obtenu un score ridicule. Je me souviens très bien que, la veille, j’ai rêvé que de Gaulle se promenait dans un carrosse d’or ! L’image du monarque, de la Ve République, prenait forme dans mon rêve [rires]. En 1968, on n’en pouvait déjà plus de ce régime, on criait : « Dix ans, ça suffit ! », c’était insupportable.
La révolte a-t-elle toujours été un moteur dans votre vie pour vous engager, pour écrire ?
Bien sûr ! Tant de choses me révoltent encore, notamment le régime présidentiel actuel. Il faut changer de constitution. Je suis aussi révoltée par l’inégalité des modes de vie, des conditions, des espérances que chaque enfant peut avoir à la naissance. Tout cela s’est accru d’une façon effroyable depuis trente ans. Le quinquennat de Macron et sa réélection me donnent l’impression que nous vivons dans une société quasiment irrespirable.
D’où votre soutien affiché à Jean-Luc Mélenchon depuis dix ans…
En 2012, les socialistes me sortaient déjà par les yeux. J’ai voté à la primaire PS, pour Aubry. J’ai quand même voté pour Hollande au second tour face à Sarkozy. Le discours de Mélenchon m’intéressait vraiment, c’était mon candidat. Depuis 2017, on sait que je suis plus que sympathisante avec La France insoumise.
Cette année, j’ai officialisé ma position en participant au parlement de l’Union populaire. Je sentais que c’était avec Jean-Luc Mélenchon qu’il fallait être car il avait le projet le plus construit. J’aimerais qu’on parle enfin de ce qui compte dans la vie quotidienne : l’éducation, l’école, le travail, le féminisme, la culture, l’égalité, l’écologie, et pas seulement la laïcité ! Une société qui ne soit pas polarisée par des différences de religion, par le racisme.
La récente union des gauches avec la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) pour les élections législatives vous donne-t-elle de l’espoir ?
Je n’aime pas le terme Nupes, qui me fait trop penser à « dupes ». Il leur a manqué un écrivain pour réfléchir au nom [rires]. Mais cette union me réjouit. Il y a eu des moments forts, comme les gilets jaunes, mais c’était sans débouché politique. Cette fois, des politiques s’unissent pour accéder au pouvoir. Le peuple de gauche y aspirait, et peut-être même celui qui n’est pas forcément de gauche, celui de l’abstention.
Que des « socialistes » comme François Hollande ou Bernard Cazeneuve ne sentent pas qu’une grande partie du pays attend ça montre un manque de compréhension incroyable ! J’ai rompu depuis longtemps avec cette « gauche » d’hier, notamment parce qu’elle a une grande part de responsabilité dans la montée du Rassemblement national.
Vous avez milité au sein d’associations féministes, vous signez des appels, vous prenez position dans les médias… Quel regard portez-vous sur les jeunes qui poussent plus loin la radicalité des modes d’intervention, comme les actions de désobéissance civile ou le black bloc ?
J’estime ces actions normales. Je me suis même demandé si je ne ferais pas la même chose si j’avais leur âge. Je me suis vraiment rendu compte de tout cela au moment des mobilisations contre la loi travail et avec Nuit debout. Je me souviens notamment de cette manifestation où les gens étaient obligés de marcher autour du bassin de l’Arsenal à Paris… C’était insoutenable de voir cette remise en question du droit de manifester. Les politiques ne donnent pas beaucoup d’espérance aux jeunes.
Vous êtes-vous toujours définie comme féministe ? Que signifie ce mot pour vous ?
Ce mot me renvoie d’abord à des figures réelles, et en premier lieu à Simone de Beauvoir, car la lecture du Deuxième Sexe à 18 ans m’a beaucoup influencée. Puis je me suis aperçue que ma mère était féministe, même si elle n’utilisait pas ce mot et qu’il n’était pas question de liberté sexuelle.
Dans le monde dans lequel j’ai grandi et vécu jusqu’à 35 ans, la liberté sexuelle n’était pas praticable car nous n’étions pas maîtresses de la reproduction. Je n’ai pas eu un déclic féministe précis, mais mes choix montrent que cela me hantait. Dans les années 1970, j’ai lutté pour les libertés des femmes à Choisir, au Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception.
Le consentement, l’avortement, les violences gynécologiques, la charge mentale… Toutes ces questions au cœur de l’actualité et des luttes féministes étaient déjà dans vos textes. Vous semblez vous sentir davantage en adéquation avec la génération des féministes actuelles…
On me fait toujours remarquer que Mémoire de fille a été publié en 2016, juste avant #MeToo. Dans La Femme gelée, j’aborde le sujet de la charge mentale quarante ans avant qu’on en parle, mais ça n’a pas remué les foules à l’époque. La nouvelle génération est un peu celle de mon cœur et de ma mémoire ! Je lis les livres de Mona Chollet ou de la philo-sophe Camille Froidevaux-Metterie.
Je me reconnais dans le féminisme qui parle du quotidien, et dans le féminisme intersectionnel, car il est évident que ce ne sont pas les mêmes problèmes qui se posent aux femmes racisées.
Je me reconnais dans le féminisme qui parle du quotidien, et dans le féminisme intersectionnel, car il est évident que ce ne sont pas les mêmes problèmes qui se posent aux femmes racisées. Je me suis toujours inscrite contre ce féminisme blanc, bourgeois, islamophobe. Je ne me sentais pas forcément représentée par les féministes des années 1970 parce que la charge mentale ne les intéressait pas, le combat se situait surtout au niveau du corps. Il y avait un mouvement qui tendait à mettre en avant des valeurs féminines jusqu’à essentialiser les femmes. Certaines parlaient d’écriture féminine et ça me sortait par les yeux.
Le corps d’une femme de 80 ans est-il toujours aussi sous surveillance ?
Toujours, mais avec des différences. On dira plutôt : « Elle ne fait pas son âge ! » C’est un peu dérangeant, comme si, pour la femme, la jeunesse restait le critère idéal. J’ai envie de dire : je suis vieille et je le revendique ! La jeunesse ne doit pas être survalorisée. Je fais partie du Conseil national autoproclamé de la vieillesse, créé par Ariane Mnouchkine.
L’idée est d’imposer l’idée que devenir vieux est une chance et qu’il faut donc se préoccuper de la vieillesse. Nous réfléchissons par exemple aux difficultés du quotidien, comme se déplacer. Dans le RER, il y a l’escalier roulant, mais dans le métro, c’est l’enfer. Quand vous n’avez pas l’argent pour prendre un taxi, vous ne sortez plus de chez vous et vous renoncez à vous rendre dans certains lieux. Là encore, ce sont des inégalités sociales criantes.
Nos silences sont immenses est un court roman qui nous fait découvrir une Algérie qui existe peut-être encore. Une Algérie rurale et mystique aux confins du désert, comme il existe encore ici ou là une France rurale et superstitieuse qui vit au rythme des saisons. Zohra en est l’héroïne. L’autrice, Sarah Ghoula, nous raconte ses premières années durant lesquelles cette enfant malingre et pâle se transforme en une guérisseuse dont la renommée s’étendra bien au-delà des dunes et du sable qui bordent son village. Elle finira par lui permettre de prendre une liberté dont elle rêve depuis sa naissance et par partir « pour voir si le ciel est partout pareil ».
Lasse de constater que sa dernière fille n’est pas capable de travailler convenablement dans les champs, Salma, la mère de Zohra, la confie à la vieille Lalla M’Barka, une guérisseuse dans un village voisin. A son retour, la réputation de la petite fille ne tarde pas à grandir parmi cette population de gens simples, qui ne se laissent pas attendrir par la misère de leur voisin mais se montrent généreux avec celle qui sait les soigner. Pour Salma, c’est le début de la revanche. Plus la réputation de sa fille s’accroit et plus sa cassette se remplit d’or et d’argent. N’ayant pas eu de garçon, la veuve était marquée par le seau de la malédiction et de la pauvreté. Elle va prendre une revanche éclatante grâce à la dernière de ses dix filles. Mais elle ne voit pas le désir de liberté qui couve en Zohra.
Les phrases sont simples, le plus souvent courtes. En quelques images, l’autrice excelle à décrire l’exaltation d’une enfant qui danse dans la lumière du soleil ou la solitude pesante du désert écrasé de chaleur. De temps à autre, elle évoque aussi en passant la grande histoire en train de se dérouler : « la guerre de libération nationale » qui commence. Comme dans l'extrait suivant.
« Là, avec une bestialité quasi divine, Zohar dénouait ses cheveux, retirait son kardoun, courait, dansait, jouait, appelait Ismahane à s’en couper le souffle, défiait même le ciel. Et alors, elle n’était plus qu’une enfant. Elle n’entendait plus que le son de ses pas enjoués sur le sol ensablé, et ce doux vacarme recouvrait le bruit de détonations lointaines de soldats qui mettaient fin à la vie de quelques Arabes trop fiers. »
Le livre commence et finit dans une chambre de bonne, sous le toit d’un immeuble sans ascenseur dont la « vieille Zorah » ne peut plus descendre les escaliers. Et l’on devine qu’elle a raconté sa jeunesse à un jeune garçon de son quartier populaire. Entre conte philosophique et roman d’apprentissage, Nos silences sont immenses aborde la question de la transmission des savoirs traditionnels et nous laisse mélancolique une fois la dernière page tournée.
On aimerait une suite à ce premier roman. Une suite pour répondre aux questions que l’autrice laisse en suspens : qu’est-il arrivé à Zohra après son départ du village ? A-t-elle eu l’opportunité de voyager à travers le monde comme elle en rêvait enfant ou a-t-elle connu le destin de nombre de femmes immigrées, parties rejoindre un mari déjà exilé en France ?
Rédigé par Lionel Lemonier | Vendredi 7 Octobre 2022 à 11:25
Penser les langues en Algérie. Essai de Abderrezak Dourari. Editions Frantz Fanon, Alger 2022, 265 pages, 1000 dinars
L'auteur a beaucoup écrit sur le sujet. Cette fois-ci, il fait l'inventaire de tous les malentendus qui ont freiné l'épanouissement culturel de la nation algérienne et même renforcé la dimension crisogène.
A travers, entre autres, son analyse des langues (du punique à l'arabe, du tamazight au maghribi en passant par le français et l'anglais), il révèle tout ce que les débats d'apparence linguistiques peuvent véhiculer comme enjeux en relation avec la pérennité et la prospérité d'une nation. Il alerte aussi sur les périls dont l'idéologisation des langues peut être la cause.
Philosophie, linguistique, sociologie, analyse du discours parcourent la démarche de l'auteur qui invite à une meilleure prise en charge scientifique des controverses... plaidant en faveur de l'algérianité, sorte de «tiers-espace citoyen» de cohabitation solidaire de toutes les cultures et identités algériennes. Pas facile à réaliser dans une situation de sociétés qui certes avancent mais de pouvoirs politiques pour la plupart et souvent illégitimes, figés dans des positions désincarnées... Voilà qui favorise l'émergence de concepts comme «Etat contre la nation» (Bourhan Ghalioun) ou «Etat contre la société» (Abderrezak Dourari)... débouchant, hélas, sur des attitudes ralentissant ou ne permettant aucunement l'ouverture des sociétés sur un avenir démocratique, citoyen et pluriel. Pire encore ! on se surprend, plusieurs décennies après l'indépendance, à discuter des mêmes questions, fondamentales certes, mais avec les mêmes concepts éculés et expressions apologétiques et les mêmes accents. Un temps qui s'est figé ?
L'Auteur : Professeur des sciences du langage et de traductologie. Directeur du Centre National Pédagogique et Linguistique pour l'enseignement de Tamazight (Cnplet). Auteur de plusieurs ouvrages.
Table des matières : Avant-propos/ Introduction/ La normalisation de tamazight comme catalyseur des débats sur l'identité/ Normalisation de tamazight, diversité sociolinguistique et glottopolitique en Algérie/ L'officialisation de tamazight en Algérie : implications sociolinguistiques et politiques/ Les Amazighes et tamazight en Afrique du Nord : quelques repères historiques/ Pluralisme et unité linguistiques en Algérie : une question au concept d'interculturalité/ L'arabe algérien et tamazight : langues maternelles des Algériens dans le marché linguistique/ Du multilinguisme au multiculturalisme et à la nécessaire réorganisation juridique de l'Etat sur la base de la citoyenneté/ Conclusion.
Extraits : «Le peuple algérien est une formation historique complexe certes, mais n'est pas moins, aujourd'hui uni et fortement tendu vers un idéal de modernité, de démocratie et de liberté, qui possède ses propres déterminations nationales opposables aux autres nations, et avec lesquelles il définit ses alliances dans le cadre des principes de modernité, de liberté et d'humanisme» (p 23), «Le rapport à la langue arabe scolaire ne peut être abordé à travers des slogans apologétiques, mais à travers sa confrontation concrète avec les domaines de la science moderne pour l'éprouver et en révéler les lacunes et envisager des solutions d'avenir» (p 26), «A l'indépendance, l'obsession de «fabriquer» un «Algérien nouveau» a légitimé toutes les violences menées par le «parti unique», de «l'Etat unique», de la «nation unique», de la «religion unique», s'exprimant dans une «langue unique» (pp 85-86), «Les différents coups d'Etat postindépendance ont fini par réduire l'Etat à une surenchère d'allégeances à la figure du chef désignée par l'Armée, les institutions à un décorum et l'identité à un carcan déréalisé» (p 87), «La mission de l'école est d'abord la transmission des savoirs scientifiques les plus actualisés, la formation à la raison critique et à l'ouverture de l'esprit sur l'universel, et ne peut être réduite à l'édification identitaire entendue comme un renforcement de l'emprise de la culture traditionnaliste sur les jeunes esprits » (p 192), «Le discours identitaire officiel, imposé et diffusé par les pouvoirs publics depuis l'indépendance comme seul discours autorisé est fondé sur le diptyque «arabe «et «islamique» (...). Ce couple incite à une espèce de haine de soi au Maghreb» (pp 216-217), «Jamais, peut-être, dans l'histoire de l'humanité, un peuple n'a été autant humilié et nié dans son identité comme peuple algérien, qui plus est, par ses élites dirigeantes» (p 225).
Avis : Destiné aux spécialistes mais très utile à tous ceux qui s'intéressent à la question des langues... en Algérie... et au Maghreb (hors Egypte). Surtout ne pas se décourager face au vocabulaire pointu utilisé.
Citations : «L'eau qui stagne génère des têtards, mais la pensée qui stagne génère des reptiles de l'esprit» (p 13), «L'identité, ce n'est pas seulement l'image fantasmée ou proclamée de soi-même, mais bien celle qui résulte d'un rapport dialectique avec celle que l'autre se fait de nous et nous renvoie» (p 70), «Normaliser une langue n'est pas simple. Il ne relève pas non plus des efforts d'un seul individu, soit-il le plus intelligent et le plus dévoué à sa cause (p 108), «Les Algériens semblent percevoir leur identité, aujourd'hui, comme un entrelacs impliquant différentes langues, accents, couleurs et régions, mais ils se reconnaissent tous comme Algériens. C'est une véritable salade de fruits «(p129), «L'identité revendiquée, c'est celle qui gagne» (p 169).
Les mouvements amazighs en Afrique du Nord. Élites, formes d'expression et défis. Sous la directionde Nacer Djabi. Ouvrage collectif. Chihab Editions, Alger 2019, 367 pages, 1 500 dinars (Fiche de lecture déjà publiée. Pour rappel. Extraits)
Cinq pays ciblés par la recherche : Algérie, Maroc, Tunisie, Egypte et Libye et une douzaine d'universitaires chercheurs mobilisés. Une idée née en 2014... à Beyrouth à l'occasion d'une conférence. A la base, selon le coordinateur du projet, «la découverte (non surprenante) que les intellectuels du Moyen-Orient (présents ce jour-là) ne connaissaient presque rien sur la question». A qui la faute ? Nous «qui n'avons rien écrit dessus». Un reproche sévère, me semble-t-il... Peut-être fallait-il ajouter, «rien écrit en arabe» (...)
Postulats de départ :
Ne pas partir d'une lecture ethnique ou raciale de la question amazighe et favoriser une approche socio-démographique, les sociétés étudiées ayant connu un brassage culturel et un métissage certain.
La revendication amazighe diffère d'un pays à un autre selon l'histoire nationale particulière de chaque pays, selon l'émergence (ou pas) d'une élite politique, selon la démographie, selon la répartition géographique (la réalité amazighe étant très diffuse concernant aussi bien des montagnards que des oasiens que des habitants du désert que des îliens... et, aujourd'hui, des citadins... dont des émigrés), selon le dynamisme de chaque communauté:
Des confirmations : Précocité de la revendication en Algérie (Kabylie) puis au Maroc, en comparaison du retard constaté dans les autres pays... dégâts de la folklorisation du fait amazigh, poussée par des finalités purement touristiques et mercantiles (cas de la Tunisie et de l'Egypte).
Une dimension (nouvelle) éludée (car nouvelle), celle de la graphie (Tifinagh, Arabe, Latine) à choisir pour la transcription de tamazight ; faisant actuellement l'objet de débat (passionné, cela va de soi !)... Et attendant son dénouement, ce qui facilitera la diffusion de tamazight dans les médias et son incorporation au sein du système éducatif (....)
Les Auteurs : Nacer Djabi (coordinateur), Noureddine Harami (décédé avant la publication de l'ouvrage), Khalid Mouna, Idris Ben El Arbi, Dida Badi, Nouh Abdallah, Samir Larabi, Mohamed Kerrou, Asma Nouira, Houaida Ben Khater, Bilal Abdallah, Hany El-Assar... et Sarah Haidar pour la traduction (...)
Avis : Du sérieux, du lourd, de l'utile et du nécessaire (pour les étudiants et les chercheurs... et les journalistes intéressés par la question... ainsi que pour les «influenceurs» ; ce qui leur éviterait de raconter n'importe quoi sur la question).
Extraits : «Les années 1960 ont vu apparaître (au Maroc) le mot amazigh/homme libre, et le rejet du terme «berbère», perçu comme péjoratif. Cependant, toute critique du choix de l'arabisation faite par l'Etat était réprimée et considérée comme une atteinte à la cohésion de la nation, car synonyme de division coloniale entre Arabes et Berbères» (p 27), «L'élément «amazigh» est déclaré par la Constitution (marocaine) de 2011 «composante fondamentale» de la nation. Le berbère est déclaré langue officielle du pays» (p 35), «La Kabylie fut et reste le fer de lance de la revendication amazighe en tant que caractéristique politique propre grâce notamment à ses élites fortes et intégrées dans l'Etat national» (p 88), «Si la Kabylie était et est toujours à l'avant-garde du Mouvement amazigh , comparée aux autres régions berbères en Algérie et au Maghreb, c'est dû principalement à son parcours socio-historique» (p 173), «La question amazighe émerge en Tunisie au lendemain de la «révolution de la dignité» qui entraîna, le 14 janvier 2011, la chute du régime autoritaire de Ben Ali» (p 187).
Citations : «Le Hirak a fondé une nouvelle culture politique, autonome mais surtout il abrite un véritable débat audacieux sur la question de la démocratie au Maroc» (Driss Benlarbi, Harrani Noureddine et Khalid Mouna/Université Moulay Ismail, p 61), «Contrairement à ce que prétend le discours du courant autonomiste et indépendantiste, l'élite politique kabyle est l'une des plus intégrées au pouvoir depuis l'apparition du mouvement national, durant la révolution et après la naissance de l'Etat national» (Dida Badi, Nouh Abdallah, Samir Larabi, p 154), «L'amazighité est fondamentalement un fait d'histoire et de culture, plus qu'un fait ethnique et démographique» (Asma Nouira, Houaida Ben Khater, Mohamed Kerrou, p 194).
Roman de Lamine Benallou. Editions Frantz Fanon, Alger 2022, 359 pages, 1 000 dinars
Adam (appréciez le prénom qui est déjà annonciateur d'un récit qui va nous entraîner loin, très loin dans le passé) mène une vie paisible, en banlieue tranquille d'une ville de l'Ouest algérien, se perdant vertigineusement et sans passion dans son monde. Avec une vie de couple sans problèmes trente ans de vie commune - où la grande affection (de l'amour bonifié par le temps qui passe). Hélas, son épouse adorée et respectée, Amina, décède brusquement... Et, tout bascule et puisque tout perd son sens à ses yeux (d'autant qu'il découvre par hasard certains secrets cachés de la vie intime et «d'ailleurs» de sa «moitié»), il se laisse aller en se résolvant à se contenter de ce que lui offrent les mains paresseuses du destin.
Puis, il rencontre, de manière inopinée, Don Pablo, «Erroumi». Un homme à l'aspect impénétrable. Il paraissait très vieux, comme d'un autre âge, aux cheveux très longs. Pas un vagabond, pas un mendiant car ses vêtements étaient très propres. Chacun raconte une partie... une partie seulement de sa vie. La vie et la mort, le bien et le mal, le bonheur et le malheur, Dieu et le Diable, le passé, le présent, le futur, la lecture, l'écriture, la musique...
Commence alors (au domicile incroyable de Pablo) un long cheminement (quarante jours) d'une aventure existentielle avec des rencontres fantastiques et de magie qui le révèlent à lui-même et lui font découvrir le miracle de la littérature. Il découvre la force de son regard et sa capacité à reformuler le monde en fonction de son imagination et de ses propres goûts. Il est poussé à écrire par Pablo qui lui révèle au compte-gouttes ses secrets, les secrets de sa maison et les voies lumineuses ou obscures d'un «Labyrinthe». Il y réussit... à la grande joie de son mentor auquel il va succéder. La vie continue et le savoir (bien compris et pas seulement appris) cumulé... se transmet à condition que les hommes soient plus clairvoyants et plus compréhensifs.
L'Auteur : Né à Oran, vivant depuis une trentaine d'années en Espagne. Ecrivain et enseignant de linguistique et de littérature espagnoles. Auteur de plusieurs ouvrages.
Extraits : «J'étais convaincu maintenant que dans l'exercice d'écriture, si le cerveau commandait la main de l'écrivain, c'est le cœur qui le guidait» (p 142), «C'est le cerveau qui garde les enseignements, mais celui qui dicte les émotions, c'est le cœur» (p152), «Ecrire est une entreprise assez complexe. Il ne s'agit pas d'un simple agencement de mots, de verbes ou d'épithètes. C'est une architecture où tout doit se tenir. Un rythme. Une musicalité que l'auteur a l'art de structurer» (p 173), «Lorsqu'on décide de raconter des histoires , on le fait avec l'idée de provoquer des émotions, des sensations uniques, et la seule façon de la faire , ce n'est pas seulement d'avoir le génie d'un Gabriel Garcia Marquez ou de Henri Miller, mais aussi vivre ces situations qu'on raconte, sentir ce chatouillement des sens en notre intérieur» (p 224)
Avis : Un héros étrange, des personnages étranges et un récit à la présentation étrange mêlant la réalité, la fiction, le rêve. On ne sait pas. Avertissement aux esprits chastes : il y a quelques pages (p 54 à 58) très, très, très chaudes... à lire bien loin de sa «moitié» et des rejetons encore innocents. A mon avis, un «huitième jour», comme par hasard un Vendredi, raté avec des pages inutiles qui auraient pu être écrites d'une autre façon afin de ne pas nuire au reste d'un texte de haute tenue littéraire... et philosophique.
Citations : «Si l'on unit des lettres, on obtient des mots. Si l'on unit les mots, on crée une histoire» (p 9), «Si tu n'écrits pas, tu ne penses plus. Et si tu ne penses plus, tu es déjà mort» (p 20), «Parler, converser, exprimer, dire le non-dit... Le discours, les mots se justifiaient, non pas dans leur contenu, mais grâce à leur contenu «(p 37), «Le bon lecteur finit par lire pour lire et la lecture pour lui est un repos, une récréation paisible «(p 41), «Le passé est toujours beau. Le futur aussi d'ailleurs. Il n'y a que le présent qui fait mal, qu'on transporte avec soi comme un abcès en souffrance, entre deux moments de bonheur» (p 71), «L'imagination de l'être humain est immense pas seulement dans ce qu'il voit, mais aussi dans ce qu'il écoute, pense ou lit «(p 115), «Quand on pleure sa mère, c'est la dernière fois qu'on pleure comme un enfant» (p 164), «Lire c'est résister. Ecrire c'est résister» (p 262).
« Les Algériens ont une peur terrible de la différence », tel est le verdict abrupt que le poète et romancier Mustapha Benfodil livre à son collègue Youcef Zirem. Ce dernier a entrepris d’interroger vingt-deux écrivains algériens à propos de leur trajectoire, de leur art, de leurs engagements et de leur rapport à un pays en proie à un système politique qui ne tolère aucune contestation. À l’exception de Boualem Sansal, la plupart des auteurs qui s’expriment sont peu ou pas connus en France. Loin des clichés et des normes d’une grande partie du milieu littéraire français, qui continue d’entretenir une relation ambiguë avec l’Algérie et ses écrivains, ces « Algériens ont des choses à dire sur eux-mêmes », affirme ainsi Chawki Amari. La nécessité impérieuse d’écrire y compris lorsque le climat politique est incertain ou dangereux est une constante chez la plupart, parmi lesquels le poète et éditeur Lazhari Labter. Est également souligné le rapport décomplexé à la langue française, et s’affirme l’indignation récurrente à l’égard d’un régime peu enclin à favoriser la culture et, plus particulièrement, le secteur de l’édition.
Soixante ans après son indépendance, l’histoire de l’Algérie demeure marquée par de multiples interrogations auxquelles l’historien Pierre Vermeren entend répondre. Comment ce pays est-il devenu une nation ? Quelles synergies au fil du temps entre régence ottomane, colonie française et État souverain à partir de 1962 ? Quelle place tient l’armée dans le système politique ? Comment caractériser l’économie du pays, qui donne une impression d’immobilisme ? Quelle est la réalité de la société algérienne et comment a-t-elle évolué ? L’approche est documentée et assez exhaustive, l’ouvrage allant de l’époque des corsaires au Hirak, en passant par la résistance constante face à l’occupation coloniale. Certains ne partageront pas ce qui leur apparaîtra comme des partis pris : qualifier le Front de libération nationale (FLN) d’organisation totalitaire avec accent marqué sur les violences intra-algériennes par rapport aux tortures et exactions de l’armée française, ou une certaine méfiance à l’égard du fait religieux. Mais ce livre offre une perspective historique bienvenue.
C’est un épisode de la guerre d’Algérie presque passé sous silence que nous conte l'écrivain bastiais Gilles Zerlini : la répression sanglante de Philippeville.
-
L’idée de ce livre ?
- J’ai toujours voulu écrire sur l’Algérie. Mon père a combattu en Algérie. C’est une sorte d’hommage à nos pères. Un épisode catastrophique de cette guerre. Et gamin j’avais vu une photo terrible, celle de dizaines de corps allongés en blanc. La bataille d’une armée régulière contre des paysans sous prétexte de maintien de l’ordre. Un récit basé sur des éléments véridiques et qui concernent de jeunes appelés d’une vingtaine d’années
- Justement, le personnage central, un certain Ferracci …
- J’ai changé son nom. C’est d’ailleurs mon seul livre où je change les noms. C’est son histoire, de son incorporation à son retour en France. Un jeune qui vient de Corse, de Corse du sud. Appelé comme tant d’autres, à Philippeville il devra se livrer à des actes de massacre et de torture. Un récit sur des faits, hélas vrais. Son rapatriement en France, se fera par l’asile psychiatrique de Marseille. A Philippeville ces jeunes vivaient dans le non-droit. Ils en reviendront brisés, traumatisés. Je ne prends pas parti dans ce livre. Je rapporte simplement comment des hommes ont été utilisés et en sont revenus complètement bousillés. Durant cette guerre, ce sont près de 1,5 millions de jeunes, dont de nombreux corses, qui sont partis en Algérie. C’est aussi un hommage à tous les morts, des deux côtés.
- Que sait-on de cet épisode de Philippeville ?
- Alors qu’on était en pleine guerre, les renseignements français apprennent l’imminence d’une action du FLN à Philippeville. L’insurrection est donc matée en quelques heures. En répression, le FLN massacre des gens dans des villages européens. La répression sera terrible. Les faits étant peu glorieux des deux côtés, ni le FLN, ni l’armée française ne s’en vanteront. D’où un épisode peu connu de cette guerre. C’est d’ailleurs le moment où la guerre bascule.
- Cette lutte contre l’insurrection du FLN aura d’ailleurs des suites dans d’autres coins du monde …
- Les officiers français qui avaient mené cette répression contre l’insurrection de Philippeville l’ont exportée en Amérique du sud dont ces assassinats par hélicoptères, les prisonniers dans les stades...
- On n’y trouve quand même une petite histoire d’amour …
- Une toute petite histoire de Ferracci avec une jeune arabe, mais elle ne durera pas. Il repartira d’ailleurs en France sans elle.
- Des projets ?
- J’ai déjà deux livres qui sont presque finis. L’un évoquera le bagne de Saint-Laurent-du-Maroni en Guyane.
Synopsis
« Algérie 1955. Le gouvernement français qui vient de décréter l’état d’urgence, envoie le contingent pour « pacifier » l’Algérie en pleine insurrection. Le jeune appelé Ferracci débarque à Philippeville pour y découvrir l’ampleur d’une répression qui ne figurera dans aucun livre d’histoire : massacres de populations civiles et torture systématique, avec son cortège de morts par milliers ». Gilles Zerlini vit à Bastia. Il est l’auteur de Mauvaises nouvelles (2012), de Chutes (2016) et de Sainte Julie de Corse et autres nouvelles (2019) parus aux éditions Materia Scritta. Dans Épuration, paru en 2021 aux Éditions Maurice Nadeau, il met en scène un épisode dramatique de son histoire familiale, de son grand-père. Dans son dernier livre qui vient de paraitre aux Editions Maurice Nadeau*, c’est une partie de l’histoire de son père qui l’a inspiré. L’auteur nous entraîne dans une œuvre de fiction bâtie sur l’expérience de ces jeunes appelés corses qui, rentrés dans leurs foyers, ne se remettront pas d’avoir participé à une telle violence. Gilles Zerlini rend compte d’une histoire sensible, sans prendre parti entre les différents acteurs de cette tragédie, où tous sont les victimes d’une guerre injuste...
Philippe Jammes le Dimanche 25 Septembre 2022 à 11:40
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