Des hommes ***

de Lucas Belvaux

film franco-belge, 1 h 41

Il faut passer outre un prologue un peu long et maladroit pour apprécier pleinement le film de Lucas Belvaux. Accepter le numéro d’acteur forcé de Gérard Depardieu qui sert de point de départ à l’histoire pour se laisser embarquer ensuite par sa voix, admirablement posée, dans le récit en voix off de « sa » guerre d’Algérie. Celle qu’il a accepté de raconter dans des lettres à sa sœur Solange lorsqu’il était Bernard, un jeune appelé de 20 ans découvrant le monde, et celle qu’il a dû taire et a fait de lui cet homme plein de colère qui quarante ans plus tard commet l’irréparable.

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« Feu-de-bois », comme tout le monde le surnomme désormais dans son village natal où il est revenu s’échouer, est à la mesure de son interprète. Un homme solitaire, fort en gueule, noyant son amertume et ses regrets dans l’alcool. Tout le monde redoute ses esclandres mais le tolère, « parce qu’au fond, il n’est pas méchant ». Jusqu’au jour où il débarque dans une fête de famille, où il n’est plus depuis longtemps convié, crée le scandale, boit un peu trop et se rend coupable d’un ignoble acte raciste.

Alors que les gendarmes s’apprêtent à venir l’interpeller au petit matin, débute une interminable nuit de veille pour Bernard, sa sœur Solange (Catherine Frot) et son cousin Rabut (Jean-Pierre Darroussin), appelé en même temps que lui en Algérie. Tous se replongent dans le passé et font surgir des souvenirs à même d’éclairer les événements de la journée.

Des destins individuels face à la « grande histoire »

C’est à ce moment-là que le film prend pleinement son envol. À la manière de la mémoire qui fonctionne de manière discontinue et passe du coq à l’âne, le récit se construit par petites touches, mélangeant les époques et les points de vue. Il y a pêle-mêle l’enfance dans une famille de paysans peu aimants, la découverte de l’Algérie solaire et des filles « qu’on tient dans ses bras pour la première fois » pendant les permissions, le rude retour à la vie civile, les ambitions et les espoirs déçus. Et puis il y a tout le reste, ce qu’on n’a pas dit « parce qu’il n’y a pas de mots pour ça ». L’ennui des interminables journées au poste comme l’engrenage de la violence d’une guerre qui ne veut pas dire son nom et ne peut être raconté parce que personne ne veut l’écouter.

→ LA CRITIQUE DU ROMAN. A larmes blanches

Aux voix des jeunes appelés de l’époque confrontés à un conflit qu’ils ne comprennent pas, répondent celles des hommes d’aujourd’hui, instruits par l’expérience et les années. Elles se succèdent et se superposent jusqu’à parfois se confondre pour témoigner de ce moment de l’histoire que chacun a vécu à sa façon.

Lucas Belvaux parvient à transcrire brillamment le style du beau roman de Laurent Mauvignier (1) dont il est adapté, suite de soliloques intérieurs qui finissent par former un chœur de lamentation. Parce que, explique le cinéaste, ce sont des destins individuels qui rencontrent à un moment donné « la grande histoire », des histoires d’hommes. Et parce qu’il s’agit avant tout d’évoquer les souffrances de la guerre et les traces indélébiles qu’elle laisse en chacun d’eux.

Le poids du silence

Si on connaît l’engagement du cinéaste, dont le dernier film Chez nous portait sur la montée du Front national, Des hommes se garde bien de prendre parti sur des événements dont la mémoire précisément et plus largement celle de la décolonisation, suscite encore le débat.

Dans ce conflit qui inaugure les guerres asymétriques d’aujourd’hui, à la violence des uns répond la barbarie des autres. Épousant le point de vue singulier de ceux qui y ont participé à leur corps défendant, il est davantage question ici de l’expérience individuelle de la guerre, de la fin de l’innocence, du poids de la culpabilité qui renvoie ces appelés dans la position de l’occupant pendant la Seconde Guerre mondiale et surtout de celui du silence qui les a ensuite enfermés pendant de longues années dans le déni d’eux-mêmes. Certains à l’image de Rabut sont parvenus tant bien que mal à tourner la page, d’autres attendent toujours, l’arme au pied…

 

 

(1) Des hommes, de Laurent Mauvignier, collection double, Éd. de Minuit, 284 p., 8,60 €.

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