Alain Gresh : ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique, fondateur des journaux en ligne Orient XXI et Afrique XXI, spécialiste du Proche-Orient. Rony Brauman : ancien président de Médecins Sans Frontières, enseigne au Humanitarian and Conflict Response Institute (HCRI), chroniqueur à Alternatives Economiques.
Certains pays, notamment l’Algérie et le Liban, ont proposé de rompre les liens économiques et diplomatiques avec Israël et de cesser d’approvisionner en pétrole ce pays et ses alliés, selon ces diplomates.
(Riyad) Les dirigeants de pays arabes et musulmans ont condamné samedi les actions « barbares » des forces israéliennes à Gaza, mais se sont abstenus d’énoncer des mesures économiques et politiques punitives à l’encontre d’Israël, en guerre contre le Hamas dans la bande de Gaza.
Les résultats du sommet conjoint de la Ligue arabe et de l’Organisation de la coopération islamique (OCI) à Riyad ont mis en évidence les divisions régionales quant à la manière de réagir au conflit, sur fond de craintes d’un embrasement dans la région.
Le sommet s’est déroulé dans un contexte de colère au Moyen-Orient et au-delà, contre les bombardements d’Israël dans la bande de Gaza, menés en représailles à l’attaque sans précédent perpétrée par le Hamas sur le sol israélien le 7 octobre.
Cette attaque a fait environ 1200 morts côté israélien, en majorité des civils, selon des chiffres officiels israéliens, alors que les bombardements sur Gaza ont tué plus de 11 000 personnes, dont une majorité de civils, selon le ministère de la Santé dirigé par le Hamas.
Le communiqué final du sommet a rejeté les arguments d’Israël selon lesquels ce pays agit en état de « légitime défense » et a exigé que le Conseil de sécurité de l’ONU adopte une résolution « contraignante » pour mettre fin à « l’agression » israélienne.
Il a également rejeté toute solution politique future du conflit qui maintiendrait la bande de Gaza séparée de la Cisjordanie occupée par Israël.
L’Arabie saoudite « tient les autorités d’occupation (israéliennes) pour responsables des crimes commis contre le peuple palestinien », a en outre déclaré le prince héritier Mohammed ben Salmane, à l’ouverture du sommet.
Le président iranien, Ebrahim Raïssi et le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane
« Nous sommes certains que le seul moyen de garantir la sécurité, la paix et la stabilité dans la région est de mettre fin à l’occupation, au siège et à la colonisation », a-t-il ajouté.
Le président iranien, Ebrahim Raïssi, en visite pour la première fois en Arabie saoudite depuis le rapprochement des deux pays, a demandé aux pays islamiques de désigner l’armée israélienne comme une « organisation terroriste ».
Il a en outre rencontré le prince saoudien, le premier contact à ce niveau depuis le rétablissement en mars des relations diplomatiques entre les deux pays à la faveur d’une médiation chinoise.
Divergences régionales
L’Algérie et le Liban notamment ont proposé à certains pays de rompre les liens économiques et diplomatiques avec Israël et de cesser d’approvisionner en pétrole ce pays et ses alliés, selon des diplomates arabes. Toutefois, au moins trois pays parmi lesquels les Émirats arabes unis et Bahreïn, qui ont normalisé leurs relations avec Israël en 2020, ont rejeté cette proposition.
Les organisations humanitaires internationales ont redoublé d’appels en faveur d’un cessez-le-feu à Gaza, où l’eau potable et les médicaments manquent cruellement.
Israël et son principal allié, les États-Unis, ont jusqu’à présent rejeté les demandes de cessez-le-feu.
« Il est honteux que les pays occidentaux, qui parlent toujours des droits de l’homme et des libertés, restent silencieux face aux massacres en cours en Palestine », a déclaré pour sa part le président turc, Recep Tayyip Erdogan.
Le ministre saoudien des Affaires étrangères, Fayçal ben Farhane, a qualifié de « deux poids, deux mesures » les réactions internationales à la guerre entre Israël et le Hamas. « Je parle des pays qui […] ferment les yeux sur le non-respect par Israël des bases du droit international », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse.
Le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, a quant à lui souligné que Washington avait « la plus grande influence sur Israël » et « portait (en conséquence) la responsabilité de l’absence de solution politique » au conflit.
S’adressant au sommet, le Hamas a lui demandé, dans un communiqué, « l’expulsion » de tous les ambassadeurs israéliens « des pays arabes et musulmans et le rappel de tous les ambassadeurs de ces pays ».
Dans une intervention télévisée samedi soir, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou a estimé que les dirigeants arabes devaient « s’élever contre le Hamas », qu’il a décrit comme « une partie intégrante de l’axe du terrorisme mené par l’Iran ».
PHOTO ARCHIVES REUTERS
Le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyah
L’Iran soutient le Hamas, mais aussi le mouvement islamiste libanais Hezbollah et les rebelles houthis du Yémen.
Les échanges de tirs entre Israël et le Hezbollah sont quotidiens à la frontière israélo-libanaise, tandis que les houthis ont revendiqué plusieurs attaques de drones et de missiles contre le sud d’Israël.
HAITHAM EL-TABEI ET ROBBIE COREY-BOULETAGENCE FRANCE-PRESSEhttps://www.lapresse.ca/international/moyen-orient/2023-11-11/israel-et-le-hamas-en-guerre/les-dirigeants-de-pays-arabes-et-musulmans-condamnent-israel.php.
La rupture de tous les liens avec Israël est l’une des mesures que les régimes totalitaires devraient prendre pour s’opposer à Israël et rétablir leur légitimité auprès des peuples qu’ils gouvernent.
Des citoyens bahreïnis manifestent en soutien aux Palestiniens, le 20 octobre 2023 à Manama (AFP)
Les mots ne suffisent pas. Les résolutions de l’ONU ne suffisent pas. Les condamnations officielles ne suffisent pas. Le mince filet d’aide humanitaire ne suffit pas. Ce ne sont que des mots et des actes vides de sens.
Alors que les Palestiniens sont confrontés à un génocide et qu’Israël les tue sans discernement, les déplace et détruit leurs villes, les États arabes doivent agir de manière significative. Il est temps que le monde arabe, y compris l’Autorité palestinienne, rompe sans équivoque les liens diplomatiques et économiques avec l’État israélien.
Les régimes arabes considèrent actuellement que leur intérêt propre est lié au statu quo dans lequel Israël poursuit son projet de colonisation tandis que les États arabes ignorent la cause palestinienne
Tous les États, de par leur conception même, ne répondent qu’à leur intérêt propre, et non à des appels d’ordre moral. Même si je resterai toujours déterminé à défendre une cause fondée sur la justice, je souhaite me concentrer ici sur les raisons pour lesquelles il est dans l’intérêt des États arabes de rompre immédiatement leurs liens avec Israël.
Pour deux raisons principales, les régimes arabes considèrent actuellement que leur intérêt propre est lié au statu quo dans lequel Israël poursuit son projet de colonisation tandis que les États arabes ignorent la cause palestinienne.
Premièrement et avant toute chose, ils craignent la puissance militaire israélienne, notamment son statut de puissance nucléaire. Les États arabes ne pensent pas qu’une confrontation avec Israël soit dans leur intérêt, car Israël et ses alliés occidentaux pourraient détruire les armées arabes.
Deuxièmement, ces régimes ne veulent pas se confronter aux puissances occidentales. Ils comprennent tous qu’Israël est un avant-poste impérial de l’Occident et puisqu’ils estiment qu’ils ne peuvent pas s’opposer à la puissance américaine, ils ont décidé d’œuvrer dans ces limites, ce qui leur apporte également des avantages économiques.
L’esprit révolutionnaire n’a pas été vaincu
En réalité, les avantages économiques découlant de cette approche sont largement concentrés entre les mains d’une minorité d’élites politiques et économiques. Une partie peut se répercuter sur les classes moyennes, mais dans l’ensemble, la majorité des populations de la région ne bénéficie pas de cet arrangement et considère à juste titre que les élites dirigeantes sont corrompues. C’est la raison d’être des soulèvements arabes de 2011.
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Bien que les régimes arabes aient réussi à vaincre les soulèvements et à se maintenir au pouvoir par la violence d’État – emprisonnement, torture, assassinats, censure et surveillance totale –, l’esprit révolutionnaire n’a pas été vaincu. Il se réveillera inévitablement et exigera la chute de ces régimes.
Si les élites politiques et économiques considèrent qu’il s’agit d’un problème gérable qu’elles peuvent régler par des « mesures de sécurité », comme elles l’ont fait dans les années 2010, j’émettrais une mise en garde contre l’idée de confondre résultats à court terme et stabilité à long terme – et par-dessus tout de confondre richesse et dignité, liberté véritable et souveraineté.
Les habitants de la région soutiennent massivement la Palestine pour diverses raisons, notamment parce qu’ils considèrent la lutte des Palestiniens comme le reflet de leur propre situation et de leur désir de dignité et de liberté. Ils sont encouragés par le fait que le peuple palestinien, qui dispose de peu de ressources et n’a pas d’État officiel, résiste à la puissance militaire des États-Unis et d’Israël.
Les habitants de la région soutiennent massivement la Palestine pour diverses raisons, notamment parce qu’ils considèrent la lutte des Palestiniens comme le reflet de leur propre situation et de leur désir de dignité et de liberté
Ces pensées se retournent rapidement contre les régimes qui prétendent les représenter. Ils commencent à se demander pourquoi les régimes égyptien et jordanien n’ont pas agi pour soulager les souffrances des Palestiniens de Gaza, ou pourquoi l’Arabie saoudite n’a pas usé de son influence en matière d’approvisionnement en pétrole pour faire pression sur les États-Unis afin qu’ils mettent un terme à leur soutien à la guerre d’Israël.
Bien que ces régimes puissent être en mesure d’empêcher leur population d’exprimer collectivement ces questions en tant que revendications populaires qui leur sont adressées, ces questions restent dans le cœur et l’esprit des gens et font l’objet de discussions dans les communautés aux quatre coins du monde arabe.
Légitimité
Quel est donc l’intérêt de ces régimes à changer de cap maintenant ? Pour résumer, la réponse est la légitimité.
Les régimes totalitaires ne jouissent pas d’un lien naturel avec le peuple qu’ils gouvernent, mais plutôt d’un lien fondé sur la peur. Bien que la légitimité d’un régime en place puisse être maintenue par la force pendant de longues périodes, il s’agit d’une forme de légitimité très inefficace et instable.
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Le moyen le plus rapide pour ces régimes de développer un lien naturel avec leur population serait de prendre des mesures concrètes pour s’opposer à Israël et aux États-Unis.
En effet, la lutte palestinienne peut offrir à ces États une légitimité naturelle auprès des masses. Ce n’est qu’alors qu’ils pourront devenir véritablement libérés et souverains.
Il y a une place spéciale dans l’histoire qui attend d’être occupée, pour de véritables dirigeants qui émergeront et reprendront le flambeau de la libération palestinienne.
L’approche actuelle des États arabes fera d’eux de simples notes de bas de page dans l’histoire, une pensée secondaire, parce que leurs paroles et leurs actes ne sont que l’expression de leur incapacité à s’opposer aux diktats de l’empire américain. Pour intégrer le corps du texte, ils doivent transformer radicalement leur façon de penser et adopter une position plus audacieuse à l’égard d’Israël et de la puissance impériale américaine.
Cela ne signifie pas nécessairement une guerre avec les États-Unis ou Israël. Une pression économique et politique peut se révéler très efficace, peut-être plus que jamais.
Les États arabes disposent d’un pouvoir de pression économique considérable et bien que cette voie soit longue et difficile, ils ne s’y engageront pas seuls. Bahreïn et la Bolivie ont déjà rompu leurs liens officiels avec Israël, tandis que le Chili et la Colombie ont rappelé leurs ambassadeurs. De nombreux autres pays soutiendraient cette approche consistant à accroître la pression politique et économique sur les États-Unis et Israël.
De nombreux autres pays soutiendraient cette approche consistant à accroître la pression politique et économique sur les États-Unis et Israël
Une coalition mondiale de nations peut devenir une force puissante si elle affronte collectivement, ouvertement et directement la puissance impériale américaine dans le but de l’évincer de la région. De la même manière, Israël peut être poussé à renoncer à son projet de colonisation.
Si de telles mesures sont prises, les États arabes pourront s’extirper des notes de bas de page de l’histoire et entamer l’écriture d’un tout nouveau livre. Les conditions sont déjà réunies : les populations du monde entier – en particulier dans le Sud, mais aussi en Amérique du Nord et en Europe – sont de plus en plus lassées de l’impérialisme euro-américain.
Les dirigeants du monde arabe sont-ils prêts à s’engager et à tenir la promesse d’une véritable décolonisation ? Les peuples sont prêts. Ils ont juste besoin de leurs dirigeants élus, de dirigeants qui ne se mettront pas en travers de leur chemin, mais qui contribueront plutôt à la lutte de libération du peuple palestinien. Le moment est venu, et cela peut commencer par une rupture des liens entre tous les États arabes et Israël.
- Muhannad Ayyash, analyste politique pour Al-Shabaka, The Palestinian Policy Network, est l’auteur de A Hermeneutics of Violence (UTP, 2019). Il est né et a grandi à Silwan (Jérusalem) avant d’émigrer au Canada, où il est aujourd’hui professeur de sociologie à l’université Mount Royal.
Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.
Une autre guerre pointe en toile de fond, celle-ci risque de perdurer plus longtemps ; c'est celle de la conquête de l'opinion publique ; les pouvoirs politiques partout ailleurs se sont révélés sourds aux appels des peuples et insensibles aux cris et supplications des opprimés en Palestine. Le monde est inexorablement en train de changer et de nouveaux concepts sont en train d'émerger.
L'opinion arabe qui dans sa grande majorité est restée dévolue corps et âme à la cause palestinienne n'est plus hélas aussi homogène qu'elle ne le fut conséquence d'un acharnement méthodique à vouloir formater sa conscience collective héritée au fil du temps vis-à-vis de la Palestine. La solidarité des peuples arabes envers leurs frères palestiniens a pu s'exprimer différemment selon des possibilités très limitées offertes ; soit à travers les réseaux sociaux malgré la censure, soit par des manifestations de rue quand elles sont autorisées ou par le boycott des produits de multinationales parrains de l'entité sioniste ; mais il devient de plus en plus évident qu'il existe une scission entre les uns et les autres depuis la cascade de la normalisation initiée par les accords de Camp David au milieu des années soixante-dix du siècle dernier et relancée ces dernières années par la survenue d'un nouveau acteur fort de son influence acquise à coups de pétrodollars et en quête d'un leadership sur la scène internationale qu'il imagine compenser son exiguïté géographique et sa carence démocratique en l'occurrence les Emirats arabes unis fervents sponsors de cette stratégie qui a entrainé dans son sillage plusieurs autres pays arabes appâtés par des promesses d'un avenir radieux et d'une garantie de maintien au pouvoir. Le consensus tant vantée n'est plus, hormis celui des régimes et gouvernements mais plutôt pour la liquidation de la cause palestinienne ; ce qui est inquiétant est que le clivage commence à toucher les peuples arabes ; une nouvelle de mauvais augure pour l'avenir de la cause palestinienne.
Les preuves pour illustrer cet état ne manquent pas comme en témoigne par exemple les festivités organisées dernièrement en grande pompe en Arabie saoudite et qui ont vu une affluence de jeunes indifférents au drame qui se produit à quelques encablures de là à Gaza soumise à l'instant même à un déluge de feus ans aucun répit ou bien aussi non loin aux Emirats où se déroulait un match de football international comme si rien n'était. Un message on ne peut plus clair et sans équivoque aux Occidentaux et à leur nouvel allié du coin pour affirmer leur nouvelle posture ; d'ailleurs si pour Abu Dhabi les choses sont très clairs, pour Ryad les pourparlers avec le régime israélien d'apartheid sont à un stade très avancé en vue d'une énième normalisation qui par ailleurs devait aboutir rapidement si ce n'était le déclenchement de cette guerre génocidaire contre le peuple palestinien, mais à la lumière de l'évolution des choses ce n'est que partie remise car la décision a été tranchée. L'autre message et pas des moindres est distillé particulièrementaussi bien par la quasi-totalité des pays du Moyen-Orient (les Emirats ,l'Égypte, le Bahreïn, la Jordanie) que par les autres pays normalisateurs à destination de leur propre opinion locale qu'ils façonnent déjà depuis des années selon les exigences des accords de la normalisation ; le conditionnement de la société a été entamé depuis fort longtemps en commençant par la modification du lexique de confrontation avec l'ennemi de jadis adopté jusque-là ; amorcée par le changement de tous les adjectifs et qualificatifs. Dans les médias lourds, la résistance palestinienne est désignée par« groupuscule islamiste extrémiste terroriste » ou « alliée aux chiites d'Iran » alors qu'Israël est dépeinte comme « un Etat démocratique, fréquentable » avec qui il est possible et même souhaitable de faire des affaires et vivre en totale harmonie, quant au volet de l'éducation, l'histoire enseignée aux écoliers dès le primaire a été totalement expurgée de tout ce qui a trait à la colonisation, aux massacres perpétrés depuis la confiscation de la Palestine par les hordes terroristes des Haganah et consorts jusqu'au aux crimes de guerre et crimes contre l'humanité commis par cet Etat voyou imposé, l'objectif non dissimulé est de voir naitre une génération non impliquée par le conflit et une histoire complètement travestie au détriment des Palestiniens.
Le matraquage médiatique est continu pour enjoliver l'image hideuse de l'entité sioniste ; des responsables israéliens sont régulièrement invités sur les plateaux de chaines qui n'ont d'arabe que la langue de communication, histoire de rendre fréquentables ces néonazis dans le subconscient du téléspectateur arabe et tous les moyens sont utilisés pour détourner l'opinion publique de ce qui a été jusqu'à maintenant la cause existentielle de tout arabe et musulman ; des événements grandioses sportifs ou culturels à coup de milliards inondent son quotidien et tentent de le distraire des véritables enjeux et pour les réfractaires c'est un arsenal des plus répressifs qui empêche la moindre manifestation d'empathie envers la cause. L'état d'Israël est le seul état au monde qui n'a pas de constitution ni de frontières officielles ; une prémonition de ses intentions à l'encontre d'autres pays aujourd'hui consentants à sa politique et qui ne se doutent pas qu'ils pourraient être les victimes prochaines de son hégémonie expansionniste.
Mais parmi tous ces pays ayant choisi la normalisation tous azimuts c'est l'Arabie saoudite qui possède un atout de plus et des plus influents comparée aux autres monarchies ou régimes présidentiels qui en réalité ne sont que des facettes d'un seul système. En effet l'avantage dont elle dispose est le clergé religieux et ses relais à travers le monde surtout arabo-musulman qu'elle a formé dans ses différentes universités des décennies durant au moyen de bourses d'études théologiques et qu'elle instrumentalise à volonté depuis la première guerre du Golfe pour imposer sa politique qui s'oppose souvent aux intérêts et aspirations des peuples musulmans comme ce fut le cas en Egypte, en Syrie, au Yémen et en Libye et maintenant ils sont asservis pour convertir les nations aux thèses sionistes. Le courant salafiste qui en est issu apprivoisé et aligné sur les positions politiques du palais est devenu un outil de propagande redoutable qui sème le trouble dans les autres sociétés sous couvert de préceptes religieux indiscutables, il a pris de l'ampleur avec l'avènement des nouveaux moyens de communication (chaines télévisées, internet et réseaux sociaux) toutes les autres voix discordantes ont été sévèrement réprimées ; les prisons sont bien garnies d'opposants religieux laïques ou libéraux à cette imposture. Le péril de ce courant « néo-salafiste » est qu'il a des émules partout dans le monde y compris en Algérie ; chaque pays possède son propre leader et porte-voix désigné hors frontière ; il est écouté et vénéré, ses avis sont prépondérants et ne tolèrent aucune contestation ; ce courant compte parmi ses adeptes non seulement de simples pratiquants au bas niveau d'instruction mais aussi de plus en plus de cadres supérieurs endoctrinés à outrance au point de ne plus avoir d'opinion ou d'avis personnel ni faculté de discernement ou jugement ; de parfaits produits sectaires.
Tout ce qui relève du domaine religieux ou politique est soumis d'abord au jugement de leurs mentors de la péninsule Arabique, leurs contributions dans les médias financés et soutenus et surtout dans les nombreuses pages sur les réseaux sociaux qu'ils écument par milliers sont révélateurs de leur position sur la Palestine ou de ce qui en reste, cela va de l'indifférence jusqu'à épouser totalement les thèses de l'agresseur sioniste ; leurs prédicateurs prônent comme contribution à la défense des pauvres palestiniens au mieux d'implorer le bon Dieu sans plus ! Ils rendent illicites toute manifestation publique de soutien ou pour dénoncer les atrocités subies par le peuple palestinien et jugent contraire aux préceptes religieux le fait même de boycotter les mécènes du sionisme ! Bien sûr les régimes arabes dans leur majorité les laissent faire par calcul politicien en exploitant ce courant qui recommande entre autres la soumission totale aux pouvoirs en place sans tenir compte même de ses croyances religieuses ou sa légitimité comme ce fut le cas en Egypte lorsqu'ils se sont alliés avec les putschistes pour renverser le premier régime élu démocratiquement alors qu'ils ont toujours prêché hypocritement la neutralité politique. Cette idéologie aurait certainement combattu nos révolutionnaires durant la guerre de libération sous prétexte d'obédience au régime dominant du moment, une règle qu'ils s'obstinent à respecter et à promouvoir sous prétexte d'éviter la « Fitna » (le grand désordre); un véritable danger pour la nation dont il faudrait se prémunir.
Alors qu'à l'opposé en Europe, aux Amériques et partout ailleurs l'opinion publique est de plus en plus acquise à la cause palestinienne malgré la campagne féroce fomentée par l'armada médiatique aux ordres ou grassement rémunérée, malgré les lois liberticides et le harcèlement moral et juridique ; les gens commencent à apercevoir une autre réalité autre que celle véhiculée jusque-là par les canaux officiels largement acquis et complices des thèses du sionisme international. Il s'agit là d'un tournant important en faveur de la cause palestinienne et sur lequel il faut s'investir. Les différentes capitales du monde de Paris à Londres en passant par Washington ont été le théâtre de manifestations monstres que la plupart des capitales arabes où le droit de manifester est restreint ne peuvent rivaliser avec, des influenceurs, tiktokeurs ont apporté un nouveau regard sur les crimes de l'Etat hébreu de quoi faire prendre conscience aux citoyens occidentaux enrôlés jusque-là uniquement dans les thèses prosionistes ; ils auront leur mot à dire à l'occasion d'échéances électorales la seule angoisse qui peut effrayer les gouvernements en place et le seul espoir qui pourrait aider le peuple palestinien dans sa résistance héroïque.
La guerre va dorénavant se poursuivre sur un autre terrain celui de l'information et la sensibilisation qui ciblent l'opinion et la société civile seules forces capables de retourner la situation et de faire pression sur les gouvernements décrédibilisés de l'Occident.
Certes, j'ai mis de longues et douloureuses journées et nuits pour faire part de mon désarroi, colère et tristesse par rapport aux crimes de guerre perpétrés par le sionisme assassin, colonisateur et spoliateur d'une terre qui n'a et ne sera jamais sienne quelle que soit la durée de cette terrible tragédie.
Aujourd'hui, après avoir difficilement repris mon souffle, que la sagesse ayant remplacé l'émotion et certainement la colère qui auraient pu me faire réagir d'une manière insensée qui n'aurait eu d'égal que la lâcheté des sionistes qui disent faire une guerre contre un peuple désarmé, terrorisé, un peuple qui fait face seul à une horde composé des américains, des européens et quelques traitres arabes. Une guerre aux forces inégales. Les sionistes froussards, peureux de la mort, des poltrons face à des jeunes et courageux désarmés qui n'ont souvent que de simples pierres pour faire reculer la soldatesque armée jusqu'aux dents. C'est grâce à une arme redoutable qu'on appelle la foi en Dieu en la justice divine et surtout au fait « qu'un droit ne meurt jamais tant qu'il y aura toujours une partie demanderesse » croyant avec fermeté en une vraie justice, pas celle dictée par les expansionnistes, les colonisateurs de tous les temps, ils se reconnaitront certainement, sinon l'histoire est bien là pour les leur rappeler et souvent pour les rattraper. C'est après que l'armée israélienne ait déjà largué plus de 6000 bombes. Que des écoles, des routes, des maisons ont été détruites. Que des enfants qui courent pour fuir les missiles, des frères et sœurs sont enfouis sous les décombres. Et si ce ne sont pas les bombes et les balles qui les tuent... l'eau et la nourriture se font rares et les hôpitaux n'auront bientôt plus d'électricité, que je me trouve en droit et en devoir de rappeler aux sionistes leur véritable nature, celle de gens venus de nulle part s'octroyer un bien qui n'est pas et ne sera jamais le leur, advienne que pourra.
En matière d'histoire, il me semble nécessaire de rappeler qu'avant un certain 14 Mai 1948, ce qu'on appelle aujourd'hui « Israël » que je mets sciemment entre guillemets, n'existait pas. Le sionisme et c'est une dénonciation faite par son propre initiateur qui dit que c'est une doctrine politique, une doctrine nationaliste qui n'est pas née du judaïsme mais du nationalisme européen du 19ème siècle. Théodore Herzl qui en est le fondateur ne se réclamait pas de la religion : « Je n'obéis pas à une impulsion religieuse ». (Sources : Th Herzl Diaries Mémoires Ed Victor Gollanz. 1958). Ce qui l'a toujours intéressé n'est pas particulièrement la terre sainte : il accepte aussi bien, pour ses objectifs nationalistes, l'Ouganda ou la Tripolitaine, Chypre ou l'Argentine, le Mozambique ou le Congo. Mais devant l'opposition de ses amis de foi juive, il prend conscience de l'importance de la puissante légende qui constitue un cri de ralliement d'une irrésistible puissance C'est le slogan mobilisateur que ce politique ne saurait ignorer. Aussi proclame-t-il, transposant la puissante légende du retour en réalité historique : « La Palestine est notre inoubliable patrie historique... ce nom seul serait un cri de ralliement puissant pour notre peuple. » (Herzl, L'Etat juif p.209). Il dira entre autre : La question juive n'est pour moi ni une question sociale, ni une question religieuse..., c'est une question nationale. » Comme nous pouvons le constater, c'est une question coloniale. Là encore Th. Herzl ne cache pas ses objectifs, comme première étape, réaliser une « Compagne à charte », sous protection de l'Angleterre ou de toute puissance, en attendant d'en faire un Etat juif.
C'est pourquoi il s'adresse à celui qui s'est révélé le maitre de ce genre d'opération : Le trafiquant colonial Cecil Rhodes, qui, de sa Compagnie à charte, sut faire une Afrique du Sud, l'une de ses composantes s'appelant de son nom : La Rhodésie. On connait la suite. L'apartheid, les longues années de souffrances du peuple sud-africain, Nelson Mandela et enfin la libération de l'Afrique du Sud.
Quelques années plus tard, c'est en effet cette politique qu'appliqueront très exactement ses disciples créant, selon ses méthodes et suivant sa ligne politique, l'Etat d'Israël (au lendemain de la 2ème guerre mondiale). Mais cette entreprise n'était nullement sur le prolongement de la foi et de la spiritualité juive. Au moment même du congrès de Bâle qui n'avait pu se tenir à Munich (comme le prévoyait Herzl) en raison de l'opposition de la communauté juive allemande, se tenait en Amérique la conférence de Montréal (1897) où, sur la proposition du Rabbin Isaac Meyer Wise, la personnalité juive la plus représentative de l'Amérique d'alors, fut votée une motion qui opposait radicalement deux lectures de la Bible, la lecture politique et tribale du sionisme et la lecture spirituelle et universaliste des prophètes. « Nous désapprouvons totalement toute initiative visant à la création d'un Etat juif. Des tentatives de ce genre mettent en évidence une conception erronée de la mission d'Israël... Nous affirmons que l'objectif du judaïsme n'est ni politique, ni national, mais spirituel... (Source : Conférence centrale des Rabbins américains- Yearbook VII, 1897, p.XII.)
De tout cela, il n'en fut rien, le but de créer un Etat sioniste au cœur même du Moyen-Orient était le désir des Etats-Unis qui voulaient avoir une base stratégique dans cette zone qui échappait à leur contrôle expansionniste. Il faut aussi rappeler, sinon informer l'opinion publique certaines choses mises aux oubliette à dessein, telles que la collaboration des dirigeants sionistes (devenus dirigeants d'Israël) avec les nazis, depuis les accords de la Haavara permettant aux milliardaires juifs de transférer leurs capitaux d'Allemagne en Palestine, puis la collaboration du Bétar sioniste portant l'uniforme hitlérien et le drapeau à l'étoile de David jusqu'en 1938 (pendant 5 ans sous le régime hitlérien), puis les propositions de collaboration, y compris militaires, faites par Itzaac Shamir aux autorités hitlériennes en 1941, jusqu'aux dernières tractations de « l'agence juive » pour fournir 10.000 camions à Hitler sous la seule réserve que ces camions ne seraient utilisés que sur le front de l'Est, contre l'Union Soviétique, afin de réaliser une paix séparée avec les Etats-Unis et l'Angleterre, rêve des « alliés » de l'Ouest : Utiliser Hitler pour écraser l'Union Soviétique.
Tout cela nous amène à rappeler que cet Etat bâti sur du faux ne peut que continuer sur des actes terroristes qui auront comme résultat un échec qui marquera à jamais la mémoire collective de tous.
Ceux qui taxent de terroristes de valeureux combattants pour leur liberté sont eux-mêmes auteurs d'actes terroristes d'une rare ampleur et pour cause nous allons tenter d'en rappeler quelques-uns : Le massacre de 237 civils à Deir Yassin par les troupes de Beghin, jusqu'à celui des musulmans en prière à Hébron par Barouch Godstein en 1995, l'assassinat du comte Bernadotte et de Lord Moyne, coupables de dénoncer à l'ONU cette terreur contre les Palestiniens chassés par centaines de milliers de leurs villages et leurs cimetières profanés et déracinés au bulldozer, l'agression contre le canal de Suez préparée par Sharon et Pérès à Paris avec le Général Challe (dirigeant du coup d'Etat d'Alger), les massacres de milliers de civils libanais par Sharon en 1982, et sa responsabilité, avec le Général Rafael Eytan, dans les tueries de Sabra et Chatila, l'occupation, après la guerre des six jours de ce qui restait de la Palestine, et aussi du Sud Liban et du Golan en Syrie considérant comme des « chiffons de papiers » les condamnations de ces occupations par les résolutions de l'ONU : la résolution 181 de 1947 stipulant le partage de la Palestine, la résolution 242 du 22 novembre 1967 exigeant « le retrait des forces israéliennes des territoires occupés » ; la résolution 338 du 22 novembre réitérant cette exigence après la guerre du Kippour ; la résolution 425 condamnant l'occupation du Liban, comme celle (unanime) du 4 juillet 1967 sur l'annexion de Jérusalem. Le 12 mars 1991, dans une interview au « Monde », le ministre français des Affaires étrangères M. Roland Dumas écrivait : « Le Conseil de sécurité a pris au total 197 résolutions touchant au problème israélo-arabe et 34 concernant les Palestiniens. Toutes ces résolutions sont restées lettre morte » !!! Depuis les dirigeants quel que soit leur parti se placent au dessus de la loi internationale. Où sont les défenseurs de ces lois ? Où sont les défenseurs des droits de l'homme ? Où sont les épris des libertés ? A mon tour de dire que toutes les lois dictées par ceux qui dirigent l'ONU ne sont que des chiffons. D'ailleurs on est en droit de se poser la question suivante : à quoi sert l'ONU ? Pour finir ce bref et douloureux aperçu, je me permets de rapporter le texte démontrant l'indignation d'un écrivain israélien : Ari Shavit intitulé : Cana, 102 morts sans visage. « Nous avons tué 171 personnes au Liban, pour la plupart des réfugiés, au cours du mois d'avril 1996. Nombre d'entre eux étaient des femmes, des vieillards, des enfants. Nous avons tué 9 civils, dont une enfant de 2 ans et un centenaire, à Sahmour, le 12 avril. Nous avons tué 11 civils, dont 7 enfants, à Nabatyeh, le 18 avril. Dans le camp de l'ONU, à Cana, nous avons tué 102 personnes.(...) Nous avons veillé à donner la mort de loin. Nous les avons tués parce que le fossé entre le caractère sacro-saint de plus en plus étendu que nous attribuons à nos propres vies et celui de plus en plus restreint que nous reconnaissons à celle des autres nous a permis de tuer ». Le texte entier traduit de l'hébreu dans « Libération », mardi 21 mai 1996. L'heure a sonné pour le début de la fin. Je rappelle tout simplement que le monde a perdu son humanisme depuis la création de l'Etat sioniste. Mon inquiétude est encore grandissante face à la lâcheté de certains pays arabes, d'autres qui se disent musulmans et enfin à la soumission totale des journalistes qui animent des débats en invitant des pro-israéliens et ignorent totalement la partie colonisée. Des journalistes qui se mettent à plat ventre devant leurs employeurs propriétaires des médias surtout en France où on parle de Liberté, Egalité et Fraternité alors qu'aucun de ces slogans n'apparait. Shame on you !
par Abdelhamid Zekiri
Président du conseil scientifique et technique du Musée du Moudjahid Mohamed Chaabani Biskra
La guerre n’a pas commencé en Palestine le 7 octobre dernier, elle s’enracine dans une histoire coloniale de plus d’un siècle et dans une vaste entreprise de nettoyage ethnique qui a débuté en 1948 avec l’expulsion de plusieurs centaines de milliers de Palestinien-nes de leurs terres, de leurs villes, de leurs villages, de leurs maisons. De même, la question de la violence en situation coloniale est posée depuis longtemps, et le parallèle avec la guerre de libération nationale en Algérie – victorieuse face au colonialisme français – peut nous éclairer, comme le défend dans cet article Hamza Hamouchene.
Après les attaques perpétrées par le Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, qui ont fait plus de 1 400 victimes entre civils et militaires, les médias grand public, les responsables politiques et les expert·es occidentaux ont multiplié les injonctions à condamner le Hamas avant tout, prérequis à l’expression de toute opinion sur les attaques ainsi que sur les crimes de guerre et le génocide en cours à Gaza. L’absence ou le caractère non-explicite d’une telle condamnation, ainsi que toute tentative de replacer les événements dans leur contexte historique, et de souligner les causes profondes du conflit sont interprété·es comme une approbation des actions du Hamas, une preuve de complaisance envers lui et assimilé·es à de l’antisémitisme.
On en vient alors à croire que l’histoire de ce que l’on appelle le conflit israélo-palestinien a commencé le 7 octobre, et non avec la déclaration Balfour de 1917, par laquelle le gouvernement colonial britannique annonçait son soutien à l’établissement d’un « foyer national pour le peuple juif » en Palestine. Cette déclaration a entraîné ce que les Palestinien·nes et les Arabes appellent la Nakba (la Catastrophe) en 1948, simultanément à la création de l’État d’Israël marquée par le nettoyage ethnique, les massacres de masse et le déplacement de centaines de milliers de Palestinien·nes.
D’autres guerres ont suivi, engendrant toujours plus de violence, de massacres et d’occupation de nouveaux territoires. Cela a entraîné de nouveaux déplacements de population, la multiplication de colonies illégales et toujours plus de bombardements, qui ont coûté la vie à des centaines de milliers de Palestinien·nes et contraint des millions d’autres à devenir des réfugié·es.
Je ne m’attarderai pas sur cette histoire, car de riches et nombreux travaux de recherche sur le sujet l’ont déjà fait avant moi. Mon but est plutôt de souligner certaines similitudes avec l’histoire de la lutte anticoloniale algérienne, pour mettre en évidence la vacuité, l’aveuglement et l’injustice qui caractérisent le fait de dénoncer la violence pratiquée par l’opprimé/colonisé, et de la placer sur un pied d’égalité avec la violence de l’oppresseur/colonisateur. Les dilemmes moraux, les débats sur la violence et les désaccords sur la manière dont les populations opprimées ou colonisées doivent résister, et sur ce qu’elles peuvent ou ne peuvent pas faire, n’ont rien de nouveau.
Lorsque je pense à la Palestine, je ne peux m’empêcher de faire le parallèle avec le cas de mon pays d’origine, l’Algérie, à l’époque coloniale (1830-1962). Ce n’est pas une coïncidence si les classes populaires algériennes soutiennent fermement la cause palestinienne, car les deux pays ont subi ou subissent toujours un colonialisme de peuplement violent et raciste.
Pour comprendre pourquoi, il convient de consulter les travaux et les analyses de Frantz Fanon sur ce que celui-ci appelle la « violence révolutionnaire » dans son œuvre emblématique Les Damnés de la Terre, inspirée par ses expériences en Algérie et en Afrique de l’Ouest dans les années 1950 et au début des années 1960. Les Damnés de la Terre est un ouvrage de référence sur la lutte anticolonialiste, et a servi de socle théorique aux luttes de libération, de l’Algérie à la Guinée-Bissau en passant par l’Afrique du Sud, la Palestine et le mouvement de libération des Noir·es aux États-Unis.
Fanon a analysé en profondeur les mécanismes de violence déployés par le colonialisme pour assujettir les peuples opprimés. « Le colonialisme n’est pas une machine à penser, n’est pas un corps doué de raison. Il est la violence à l’état de nature et ne peut s’incliner que devant une plus grande violence » , a-t-il écrit. Selon Fanon, le monde colonial est un monde manichéen qui, dans sa logique de fond, « déshumanise l’indigène, ou à proprement parler il l’animalise ». Pour lui, « libération nationale, renaissance nationale, restitution de la nation au peuple…quelles que soient les rubriques utilisées ou les formules nouvelles introduites, la décolonisation est toujours un phénomène violent. »
La lutte pour l’indépendance de l’Algérie contre le colonialisme français a été l’une des révolutions anti-impérialistes les plus édifiantes du 20ᵉ siècle. S’inscrivant dans la vague de décolonisation qui s’est amorcée après la Seconde Guerre mondiale (en Inde, en Chine, à Cuba, au Vietnam et dans de nombreux pays africains), les participants à la conférence de Bandung avaient soutenu que ces mouvements contribuaient à l’ « éveil des peuples du Sud », un Sud soumis à la domination impérialiste pendant des décennies, voire plus d’un siècle dans certains cas.
Après la déclaration de guerre du 1er novembre 1954 en Algérie, des atrocités sont commises par les deux camps (1,5 million de mort·es et des millions de déplacé·es du côté algérien, plusieurs dizaines de milliers de morts du côté français). Les dirigeants du Front de libération nationale (FLN) étaient réalistes quant au rapport de force militaire, qui penchait fortement en faveur de la France, qui disposait alors de la quatrième armée la plus puissante du monde.
La stratégie du FLN s’est inspirée de la célèbre phrase du leader nationaliste vietnamien Hô Chi Minh : « Vous nous tuerez dix de nos hommes pour chacun de vos hommes que nous tuons, mais c’est vous qui finirez par vous lasser. » Le FLN voulait créer un climat de violence et d’insécurité qui deviendrait insoutenable pour les Français·es, et internationaliser le conflit en portant la lutte algérienne à l’attention du monde entier.
En suivant cette logique, Abane Ramdane et Larbi Ben M’hidi décident alors de propager la guérilla dans les zones urbaines et de lancer la bataille d’Alger en septembre 1956. Le film du même nomde Gillo Pontecorvo, grand classique du cinéma réaliste sorti en 1966, permet sans doute de saisir au mieux la portée dramatique et sacrificielle de ce tournant historique qu’a constitué la bataille d’Alger.
Dans le film, une scène cruciale montre le colonel Mathieu, personnage fictif calqué sur le vrai général Massu, conduisant Larbi Ben M’Hidi, chef du FLN fraîchement capturé, à une conférence de presse au cours de laquelle un journaliste l’interroge sur la moralité de dissimuler des bombes dans les paniers de courses des femmes :
« Ne trouvez-vous pas plutôt lâche d’utiliser les sacs et les couffins de vos femmes pour transporter vos bombes, ces bombes qui font tant de victimes innocentes ? » demande le journaliste. Ben M’hidi répond : « Et vous, ne vous semble-t-il pas bien plus lâche de larguer sur des villages sans défense vos bombes au napalm qui tuent mille fois plus d’innocents ? […] Donnez-nous vos bombardiers, et nous vous donnerons nos paniers. »
Grâce à une couverture médiatique largement favorable à la révolution algérienne dans la presse afro-américaine, à l’organisation de nombreuses projections de La Bataille d’Alger aux États-Unis, ainsi qu’aux écrits de Fanon, l’Algérie a pu occuper une place prépondérante dans l’iconographie, la rhétorique et l’idéologie des principales branches du mouvement afro-américain de lutte pour les droits civiques, qui en est venu à considérer que sa propre lutte était liée à celles des nations africaines pour l’indépendance.
Après avoir visité l’Algérie en 1964 et la Casbah d’Alger, lieu de la bataille d’Alger contre les Français·es en 1956-1957, Malcom X a déclaré :
« Les mêmes conditions qui prévalaient en Algérie et qui ont forcé le peuple, le noble peuple d’Algérie, à recourir à des tactiques de type terroriste et nécessaires pour arracher l’épine plantée dans son pied, ces mêmes conditions prévalent aujourd’hui en Amérique dans toutes les communautés noires ».
Quelques mois plus tard, en 1965, il ajoute :
« Je ne suis pas favorable à la violence. Si nous pouvions obtenir la reconnaissance et le respect de notre peuple par des moyens pacifiques, ce serait une bonne chose. Tout le monde aimerait atteindre ses objectifs par des moyens pacifiques. Mais je suis aussi réaliste. Dans ce pays, les seules personnes à qui l’on demande d’être non violentes sont les Noir·es. »
À l’annonce de l’assassinat de Martin Luther King, Jr. en 1968, Eldridge Cleaver, chef du Black Panther Party, proclame à son tour :
« La guerre a commencé. L’étape violente de la lutte pour la libération des Noir·es est là, et elle va s’étendre. Avec ce coup de feu, avec ce sang. L’Amérique sera peinte en rouge. Des cadavres joncheront les rues et les scènes rappelleront les reportages écœurants, terrifiants et cauchemardesques sur l’Algérie au plus fort de la violence générale, juste avant l’effondrement définitif du régime colonial français. »
Nous devons nous aussi contrer le discours qui blâme les victimes, en faisant des Palestinien·nes des victimes critiquables, ce qui, selon Noura Erakat, universitaire américano-palestinienne, revient à « absoudre la domination coloniale d’Israël et à s’en faire les complices ». En choisissant de mettre l’accent sur la violence du côté palestinien, le message que nous leur adressons « n’est pas qu’ils doivent résister plus pacifiquement, mais qu’ils n’ont pas le droit de résister à l’occupation et à l’oppression d’Israël. »
Dénoncer et pointer du doigt la violence des opprimé·es et des colonisé·es n’est pas seulement immoral, c’est aussi raciste. Les peuples colonisés ont le droit de résister par tous les moyens nécessaires, en particulier lorsque toutes les voies politiques et pacifiques de protestation ont été obstruées ou détruites.
Au cours des 75 dernières années, toutes les tentatives de la Palestine de négocier un accord de paix ont été rejetées et sabotées. Tous les efforts de résistance non violente ont été réprimés et criminalisés y compris « les marche du retour » impulsées par Hamas en 2018 (sauvagement réprimées avec plus de 200 victimes et des dizaines de milliers de blessé.es et mutilé.es) ainsi que la campagne internationale Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) qui a été rendu illégale dans plusieurs pays occidentaux sous la pression du lobby sioniste.
Dans un contexte barbare d’occupation coloniale et d’apartheid, il conviendrait que tous les débats sur la justice et la responsabilité en matière de violence contre les civil·es commencent par questionner la violence de l’oppresseur. D’après le concept de rationalité de la révolte et de la rébellion développé par Frantz Fanon, les opprimé·es se révoltent parce qu’ils et elles ne peuvent tout simplement pas respirer.
Choisir de se limiter à dénoncer la violence du côté palestinien revient à leur demander d’accepter passivement leur sort, de mourir en silence et de ne pas résister. Au lieu de cela, concentrons nos efforts pour un cessez-le-feu immédiat, pour empêcher la répétition d’une seconde Nakba, pour exiger la fin du siège et de l’occupation tout en montrant notre solidarité avec les Palestinien·nes dans leur lutte pour la liberté, la justice et l’autodétermination. Palestinian Lives Matter ! (La vie des Palestinien·nes compte !)
ensibles aux images horribles des massacres israéliens à Gaza qui durent depuis un mois, de nombreux Européens sortent chaque week-end dans les rues en soutien aux Palestiniens.
Dans les médias comme sur les réseaux sociaux, on peut voir l’ampleur des manifestations qui se tiennent chaque week-end dans les villes européennes.
Durant ces manifestations, « Leve Palestina » (vive la Palestine), une chanson vieille de cinquante ans, s’est imposée comme l’hymne de tous ceux qui soutiennent la Palestine.
« Leve Palestina », la chanson devenue l’hymne des soutiens de la Palestine en Europe
On entend cette chanson dans une vidéo devenue virale sur le Net, accompagnant des images d’une manifestation en soutien à la Palestine organisée en Espagne. La séquence a été visionnée par 1,8 million d’utilisateurs sur TikTok.
Écrite en suédois il y a cinquante ans par George Totari, un Palestinien exilé en Suède après la guerre des Six Jours en 1967, la chanson connaît un succès remarquable ces dernières semaines dans les manifestations et sur les réseaux sociaux.
Né en 1946 à Nazareth en Palestine, soit deux ans avant la création de l’État d’Israël, George Totari a fondé le groupe de musique Kofia au début des années 70 à Göteborg, en Suède. Avec son groupe, l’artiste palestinien a écrit et a composé plusieurs chansons en hommage à son pays, qu’il a quitté fuyant la guerre en 1967, dont « Leve Palestina ».
La chanson raconte l’histoire du peuple palestinien qui a été chassé de ses terres et s’est retrouvé confronté à la colonisation, à l’exil forcé et aux pires exactions. Le texte retrace également les soulèvements du peuple palestinien contre l’occupation israélienne.
Cette chanson est plus que jamais d’actualité avec la guerre sanglante que mène Israël contre Gaza depuis les attaques du Hamas du samedi 7 octobre. L’aviation militaire israélienne a tué plus de 10.000 Palestiniens, en grande partie des enfants, des femmes et des personnes âgées. En Cisjordanie, les colons israéliens appuyés par leur gouvernement profitent pour prendre plus de terres aux Palestiniens. Les colons armés ont fait de nombreuses victimes également depuis le 7 octobre.
Dans les pays occidentaux, il existe un décalage entre les positions des gouvernements en faveur d’Israël et les réactions au sein des opinions publiques concernant la guerre que mène Israël contre les populations civiles palestiniennes.
Une partie de l’opinion publique occidentale, notamment européenne, n’est pas convaincue par l’alignement d’une grande partie des médias en faveur des thèses israéliennes.
Des manifestations imposantes sont régulièrement organisées en Europe en soutien au peuple palestinien.
Depuis le 7 octobre 2023, des escarmouches opposent l’armée israélienne au Hezbollah. Alors que la population libanaise craint une nouvelle guerre similaire à celle de 2006, le secrétaire général du mouvement Hassan Nasrallah est sorti de son silence pour définir la stratégie de son organisation face à la guerre contre Gaza.
Des partisans du Hezbollah brandissent un portrait de Hassan Nasrallah lors de son discours télévisé dans la banlieue sud de Beyrouth, le 3 novembre 2023
Ahmad Al-Rubaye/AFP
Le secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah a brisé le silence le 3 novembre. Celui dont on attendait la réaction depuis l’opération « Déluge d’Al-Aqsa » conduite par le Hamas le 7 octobre avait jusque-là laissé le cheikh Hachem Safieddine, président du conseil exécutif du Hezbollah et Naïm Qassem, le secrétaire général adjoint, s’exprimer sur la situation à Gaza et dans le sud du Liban. Dans une allocution très attendue, le secrétaire général du Hezbollah a tenu à clarifier son positionnement et sa stratégie. Rejetant les spéculations occidentales sur la participation iranienne, le leader du parti chiite libanais a précisé que l’opération découlait d’une « décision palestinienne à 100 % », dont il n’était lui-même pas au fait.
Sur l’ouverture d’un deuxième front à la frontière libanaise, objet de toutes les attentes, le « Sayyid » est resté assez énigmatique. Il a précisé que la milice était entrée en guerre depuis le 8 octobre pour soutenir son allié gazaoui, attirer vers le nord une partie de l’armée israélienne et ainsi alléger la pression sur Gaza. « Ce qui se passe à la frontière peut paraître modéré pour certains. Mais ce n’est pas le cas », a-t-il affirmé.
LE SOUVENIR DOULOUREUX DE 2006
Pour l’heure, les combats restent très localisés, avec des escarmouches, des infiltrations, des tirs sur des postes d’observation. Le parti de Nasrallah cible majoritairement les fermes de Chebaa, territoire libanais occupé militairement par les forces israéliennes depuis juin 1967. Malgré les morts recensés des deux côtés de la frontière libano-israélienne (56 du côté du Hezbollah et moins d’une dizaine parmi les Israéliens), les deux belligérants se cantonnent à des réponses très limitées, de manière à maintenir un équilibre de la dissuasion. Les villages frontaliers libanais et israéliens ont tout de même été évacués, tandis qu’Amnesty International accuse l’armée de Tel-Aviv d’utiliser délibérément du phosphore blanc sur des zones civiles et agricoles.
Certes, Nasrallah a prévenu : « Une escalade, sur le front [libanais], dépend de deux choses : l’évolution de la situation à Gaza, et le comportement de l’ennemi sioniste vis-à-vis du Liban ». Malgré les discours belliqueux, les dernières rencontres entre le cheikh Saleh Al-Arouri, chef adjoint du bureau politique du Hamas et Ziad Al-Nakhala, secrétaire général du Mouvement du djihad islamique en Palestine (MJIP), ainsi que les avertissements de la diplomatie iranienne, le Hezbollah doit prendre en compte la situation intérieure libanaise dans son positionnement. Des Forces libanaises de Samir Geagea au Parti socialiste progressiste de Taymour Joumblatt en passant par le Courant patriotique libre de Gebran Bassil et le premier ministre sortant Najib Mikati, toute la classe politique libanaise redoute l’embrasement et appelle ainsi la milice chiite à la responsabilité. Nabih Berri, président du Parlement libanais, dirigeant de Amal et allié du Hezbollah, sert d’intermédiaire entre ce dernier et les émissaires étrangers. Le leader du « Parti de Dieu » a d’ailleurs indiqué que les chancelleries arabes avaient pris contact avec lui depuis le début des hostilités à Gaza pour éviter une escalade régionale.
Indépendamment du consensus politique, le souvenir de la guerre de l’été 2006 est vif pour toute la société libanaise. En réponse à une opération spéciale du Hezbollah visant à prendre en otage des soldats israéliens à la frontière, l’armée israélienne avait bombardé tous les points vitaux du pays (les centrales d’électricité, les ponts, l’aéroport, les industries), paralysant son économie. Israël avait tiré plus de 3 000 obus par jour sur l’ensemble du Liban, y compris à Beyrouth. En plus de vouloir neutraliser les capacités militaires du mouvement chiite, le cabinet de sécurité mené par le premier ministre de l’époque Ehud Olmert entendait mettre en porte à faux le gouvernement libanais de Fouad Siniora, lui reprochant sa neutralité à l’égard du parti chiite.
Au-delà des pertes civiles importantes causées par les raids israéliens — environ 1 200 morts dont une majorité de civils et plus de 4 000 blessés —, le pays a connu l’exode de près d’un million de personnes et la reconstruction des bâtiments s’est élevée à plus de 2,8 milliards de dollars (2,62 milliards d’euros). À l’échelle du Proche-Orient, le Hezbollah est sorti auréolé de cette « victoire divine » sur les forces israéliennes, mais ce conflit a toutefois ravivé les fractures internes au sein de l’échiquier politique libanais, en particulier sur la question de l’arsenal militaire du groupe.
Aujourd’hui, et particulièrement depuis 2019, le Liban est dans une situation économique catastrophique et n’a plus de président depuis le départ de Michel Aoun il y a un an. Même si la majorité de la population soutient la cause palestinienne, l’ouverture d’un deuxième front contre Israël reste impopulaire, toutes confessions confondues.
Une intervention du Hezbollah rendrait de surcroît caduc l’accord de délimitation des frontières maritimes avec Israël. Signé le 27 octobre 2022, il permet au pays du Cèdre d’espérer des retombées économiques grâce aux forages du gaz offshore dans le champ de Cana au large de ses côtes.
DES RELATIONS QUI REMONTENT À 1992
Outre l’importance de l’équation libanaise, la relation avec le Hamas permet de comprendre la perception du conflit par le Hezbollah. Bien que faisant partie de « l’axe de la résistance » piloté par Téhéran, les deux partis islamistes ne sont pas pour autant alignés sur le même agenda politique et défendent avant tout des intérêts propres.
Le 10 avril 2023, alors que le chef du bureau politique du mouvement islamiste palestinien Ismaël Haniyeh se trouvait à Beyrouth, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, en grande difficulté sur le plan interne, avait assuré qu’il ne « permettrait pas au Hamas terroriste de s’établir au Liban », et promis de « restaurer la sécurité » dans son pays en agissant « sur tous les fronts ». Hassan Nasrallah avait en effet promu dans un récent discours l’importance d’une « unité de fronts » contre Israël. Objet de tous les fantasmes, cette confédération de milices n’est pas pour autant structurée et ne forme pas de bloc homogène.
Après s’être immiscé activement dans la création du Hezbollah dans les années 1980, Téhéran s’intéresse aux différentes factions palestiniennes. Même si la République islamique ne participe pas à la création du Hamas en 1987, les Gardiens de la révolution vont, dès les années 1990, transmettre des armes et de l’argent au mouvement gazaoui. Une première délégation du mouvement va se rendre à Téhéran, en 1991, et y ouvrira un bureau politique. De surcroît, des combattants gazaouis vont être formés dans des camps en Iran ou au Liban.
Les premiers contacts officiels entre les milices islamistes remontent à 1992 et l’expulsion de centaines de Palestiniens du Hamas et du MJIP, dont Ismaël Haniyeh, vers le camp de Marj El-Zohour au Sud-Liban. Les relations se sont renforcées compte tenu de la fermeture des bureaux du parti islamiste en Jordanie en 1999. Khaled Mechaal, alors chef du Hamas de la bande de Gaza, prend ses quartiers à Damas. En 2000, le mouvement gazaoui ouvre un bureau à Beyrouth. Les différents groupuscules multiplient les contacts et coopèrent sous la houlette de Téhéran.
UNE ALLIANCE EN DENTS DE SCIE
Mais cette relation va se détériorer avec les « printemps arabes » et, notamment, la révolution en Syrie. Si le MJIP s’aligne sur l’agenda politique de Téhéran dès 2012, Khaled Mechaal, devenu le chef du bureau politique du Hamas à l’étranger, quitte Damas pour Doha, soutien important des soulèvements arabes. Il prend officiellement fait et cause pour les insurgés syriens lors d’un discours en Turquie en septembre 2012. S’adressant personnellement au président turc Recep Tayyip Erdoğan, il le remercie pour son soutien au peuple syrien. L’ascension de Mohamed Morsi, membre des Frères musulmans en Égypte est venue renforcer leurs espoirs de parvenir à insuffler un vent révolutionnaire islamiste sunnite à l’échelle de la région. La même année, le cheikh Hamad Ben Khalifa Al-Thani est le premier chef d’État à se rendre à Gaza depuis que le Hamas en a pris le contrôle en 2007, et promet une aide de 400 millions de dollars (374 millions d’euros). À l’aune des changements régionaux de la nouvelle décennie, le Hamas passe davantage sous le giron qatari pour des raisons pragmatiques et idéologiques.
D’après certaines sources proches du Hezbollah et du gouvernement syrien, les brigades Ezzedine Al-Qassam, branche armée du Hamas, auraient participé de manière active à la guerre en Syrie aux côtés des rebelles et des djihadistes1. Plusieurs miliciens auraient notamment supervisé l’entraînement de l’armée Khalid Ibn Al-Walid et de la brigade Al-Farouq avant des combats contre le Hezbollah et l’armée loyaliste syrienne lors de la bataille d’Al-Qusayr à la frontière libanaise en mai 2013. Ils auraient notamment partagé leur expertise en matière de construction de tunnels. La même année, le prêche de l’imam frériste Youssef Al-Qaradawi à la mosquée Al-Doha en présence de Khaled Mechaal provoque l’ire de Téhéran et du parti chiite libanais. Le cheikh égyptien qualifie la milice libanaise de « parti de Satan » et la République islamique d’« alliée du sionisme ». Résultat, l’Iran divise par deux son aide financière au Hamas et les bureaux du mouvement palestinien à Beyrouth sont fermés.
La radicalisation de l’opposition syrienne et la prise par l’organisation de l’État islamique (OEI) du plus grand camp palestinien de Syrie, Yarmouk, en 2015, poussent le Hamas à renouer avec Téhéran et le Hezbollah. La convergence des intérêts, à savoir la lutte contre Israël, prend le dessus sur les divergences passées. De surcroît, compte tenu de l’échec du camp frériste au Proche-Orient, de la Tunisie à l’Égypte en passant par la Turquie, le mouvement islamiste reprend finalement le chemin de Damas en octobre 2022, grâce à la médiation du parti d’Hassan Nasrallah. En somme, le parti chiite agit à la fois comme intermédiaire politique pour ressouder les liens de « l’axe de la résistance » et comme conseiller militaire auprès des autres milices.
Les deux groupes sont constamment en lien par le biais du bureau du Hamas de Beyrouth dirigé par Ali Barakeh, en exil dans la capitale libanaise depuis plusieurs années. Les leaders des factions palestiniennes ont leurs entrées à Beyrouth et coordonnent leurs actions. Néanmoins, le Hamas et le Hezbollah ne constituent pas pour autant les deux faces d’une même pièce : l’un opère selon un agenda palestinien bien précis tandis que l’autre fait partie intégrante de l’échiquier politique libanais.
Le scénario de l’ouverture d’un deuxième front par le Hezbollah dépendrait de plusieurs conditions. Par pragmatisme politique, celui-ci n’utilise pas tous ses leviers de pression contre l’armée israélienne, limite l’escalade de la violence et se cantonne, pour le moment, à un rôle d’appui et de conseiller militaire et stratégique auprès des différents groupes gazaouis. L’organisation d’Hassan Nasrallah tient surtout compte de l’opinion libanaise, farouchement opposée à l’extension du conflit. Mais les éventuelles pressions de Téhéran et l’évolution de la situation à Gaza pourraient changer la donne, donnant lieu à une augmentation des accrochages sur le front nord, à l’issue incertaine.
"Rattachez moi mes jambes", hurle Layan al-Baz, 13 ans, à chaque fois que la douleur la réveille sur son lit d'hôpital, saisie par l'effroi après avoir été amputée.
L'enfant, rencontrée par une équipe de l'AFP à l'hôpital Nasser de Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, refuse de s'imaginer avec des prothèses, si tant est qu'elle puisse s'en faire poser dans un territoire où les moyens de survie les plus élémentaires manquent.
"Je ne veux pas de prothèses, je veux qu'ils me rattachent mes jambes, ils peuvent le faire", proteste Layan sur son lit dans l'aile pédiatrique. A chaque fois qu'elle ouvre les yeux, lorsque l'effet des sédatifs faiblit, elle voit ses moignons recouverts de bandages.
Sa mère, Lamia al-Baz, explique que Layan a été blessée, la semaine dernière, dans un bombardement sur le quartier al-Qarara de Khan Younès.
Israël, déterminé à "anéantir" le Hamas, bombarde sans relâche la bande de Gaza en représailles aux attaques meurtrières menées par le mouvement islamiste palestinien sur son territoire, le 7 octobre, qui ont fait plus de 1.400 morts, en majorité des civils.
Ces bombardements israéliens ont fait plus de 10.000 morts, essentiellement des civils, selon le gouvernement du Hamas.
"Comment je vais retourner à l'école alors que mes copines marchent et moi pas?", se désole Layan, le visage et les bras lardés de blessures.
"Je serai à tes côtés. Tout ira bien, l'avenir est encore devant toi", tente de la rassurer sa mère.
Selon cette femme de 47 ans, le bombardement a tué deux de ses filles, Ikhlas et Khitam, et deux de ses petits-enfants, dont un bébé de quelques jours. Ils se trouvaient tous dans la maison d'Ikhlas, qui venait d'accoucher.
Elle a dû identifier ses filles à la morgue. "Leurs corps étaient déchiquetés. J'ai reconnu Khitam par ses boucles d'oreille et Ikhlas par ses orteils", raconte-t-elle.
- "Je serai forte" -
Dans le département de traitement des brûlés, Lama al-Agha, 14 ans et sa soeur Sara, 15 ans, hospitalisées après une frappe le 12 octobre, occupent deux lits côte à côte. Leur mère, qui peine à retenir ses larmes, est assise au milieu.
Le bombardement a tué la soeur jumelle de Sara, Sama, et leur frère cadet, Yehya, 12 ans, explique la mère.
Des points de suture et des cicatrices de brûlures sont visibles sur le crane en partie rasé et sur le front de Lama.
"Quand ils m'ont transférée ici, j'ai demandé aux infirmiers de m'aider à m'asseoir et j'ai découvert que ma jambe avait été amputée", affirme-t-elle.
"J'ai ressenti beaucoup de peine mais je remercie Dieu d'être encore en vie. Je me ferai poser une prothèse et vais continuer mes études pour réaliser mon rêve de devenir médecin. Je serai forte pour moi et pour ma famille", ajoute Lama al-Agha avec un étonnant courage.
Le docteur Nahed Abou Taaema, directeur de l'hôpital Nasser, explique que face au grand nombre de blessés et faute de moyens, les médecins n'ont souvent d'autre choix que de pratiquer une amputation pour prévenir toute complication.
"Nous devons choisir entre sauver la vie du patient ou la mettre en danger en essayant de sauver sa jambe blessée", explique-t-il.
- "Où est ma jambe?" -
Portant un maillot vert de football et un short assorti, Ahmad Abou Shahmah, 14 ans, entouré de cousins, marche en s'appuyant sur des béquilles dans la cour de sa maison, aujourd'hui en ruines, dans l'est de Khan Younès, où il était habitué à taper dans un ballon.
Il a été amputé de la jambe droite après un bombardement qui a détruit l'immeuble abritant sa famille, tuant selon lui six de ses cousins et une tante.
"Quand je me suis réveillé (après l'opération) j'ai demandé à mon frère +où est ma jambe+. Il m'a menti en me disant qu'elle était bien là et que je ne la sentais pas à cause de l'anesthésie avant que mon cousin me dise la vérité le lendemain", se souvient-il.
"J'ai beaucoup pleuré. La première chose à laquelle j'ai pensé est que je ne pourrai plus marcher ou jouer au football comme je le faisais tous les jours. Je m'étais même inscrit dans une académie une semaine avant la guerre", ajoute le garçon.
Ahmad est supporteur du géant espagnol FC Barcelone alors que ses cousins sont des inconditionnels du Real Madrid.
"Si cela pouvait faire revenir le temps en arrière et redonner à Ahmad sa jambe, je serais prêt à laisser tomber le Real pour devenir fan de Barcelone comme lui", dit l'un d'eux, Farid Abou Shahmah.
Face au blocus médiatique imposé par Israël, comment incarner le carnage ? À travers des témoignages obtenus par téléphone et/ou accessibles sur les réseaux sociaux, Mediapart a rassemblé quelques récits et visages, pour que les victimes de Gaza ne se réduisent pas à une comptabilité macabre.
LesLes chiffres que le ministère de la santé gazaoui, contrôlé par le Hamas, distille chaque jour sont effarants : 10 000 morts, dont plus de 4 000 enfants, en quatre semaines. En période de guerre, on sait à quel point la lutte des images et des récits fait rage, de quelle façon les accusations d’être inégalement sensible aux victimes de tel ou tel camp sont lancées, et comment les chiffres des morts et des blessés constituent des armes de propagande.
Ceux avancés par le ministère de la santé de Gaza peuvent être discutés, comme le fait par exemple avec précision cet article du Monde. Mais ils sont repris par l’Organisation mondiale de la santé et sont plausibles au vu de l’ampleur des destructions et rapportés aux précédentes guerres de Gaza où les estimations du ministère de la santé gazaoui et celles des ONG et des journalistes travaillant sur place, pendant ou après, coïncidaient.
À l’heure actuelle, le travail de terrain et de documentation est empêché par le blocus médiatique imposé par Israël à l’enclave palestinienne. On doit pourtant aux morts de connaître leur histoire. Le journal Haaretz notamment, comme nombre de publications israéliennes ou internationales, s’est attelé à raconter les centaines de vies brisées par le Hamas le 7 octobre dernier, à la fois à travers des portraits individuels et un mémorial collectif. Mediapart, comme la plupart des autres médias internationaux, a relaté certaines de ces histoires (par exemple ici).
Un travail similaire à celui effectué pour les victimes des massacres perpétrés par le Hamas paraît impossible à Gaza, même si quelques récits parviennent jusqu’à nous, qu’il s’agisse de l’histoire de Wael al-Dahdouh, journaliste vedette d’Al Jazeera ayant appris en direct la mort de sa femme et de deux de ses enfants, ou de celle de Rushdi Sarraj, journaliste et fixeur francophone tué dans une frappe israélienne. À Gaza, les journalistes sont empêchés de travailler tandis que les cimetières débordent, et que de nombreux morts demeurent sans sépulture, pulvérisés sous les décombres.
Depuis Gaza, Londres, Washington ou Bruxelles, les deuils et les drames s’expriment pourtant, avant tout dans l’espace numérique : pages personnelles sur Facebook ou Instagram, collecte de vidéos YouTube intitulée « GAZAFACES » ou encore initiative individuelle du Palestine Memorial lancé sur Instagram depuis Washington et qui rassemble photos et témoignages, tout en notant « l’impossibilité de partager toutes les histoires de chaque être que nous avons perdu, parce que beaucoup de familles ont été tuées en intégralité, sans qu’aucun membre survivant ne puisse partager leur histoire ».
C’est de ces fragments de vie que nous sommes partis, en réussissant parfois à recontacter celles et ceux qui se sont exprimés, en traduisant à d’autres moment ce qui était écrit. Afin que le blocus médiatique ne se transforme pas totalement en trou noir.
Bassem Mohammad Al-Kafarneh, 5 ans, de la ville de Beit Hanoun
Joint par téléphone en Égypte, Mohammad Awad, habitant à Gaza et membre de la famille al-Kafarneh, témoigne de la brève vie de son cousin.
« Bassem était mon cousin, le fils de mon oncle. Au total, j’ai perdu 20 personnes de ma famille : mon oncle, mes cousins, des cousins éloignés, le mari de ma sœur... Ma sœur, elle, a été sortie vivante des décombres. Dieu merci pour moi, j’étais sorti de Gaza deux jours avant l’escalade pour aller en Égypte où je me trouve aujourd’hui.
Les victimes des bombardements ne sont pas des numéros. Ce sont des êtres humains. Les victimes avaient une vie, des rêves, elles aimaient la vie. Bassem était un petit garçon qui venait de faire sa rentrée à l’école primaire après avoir quitté l’école maternelle. Bassem aimait le football et le vélo. Il était très attentif à ses cheveux et se coiffait en permanence. Comme tous les enfants, il passait ses journées à l’école.
Aux premiers jours de l’agression israélienne, le 8 ou le 9 octobre, la maison de Bassem, dans le nord de la bande de Gaza, a été frappée. Comme la famille de sa maman vient du sud de Gaza, ils sont partis habiter chez eux – la famille Al-Afaana – avec son père et sa mère. L’occupant israélien avait dit que le sud de la bande de Gaza était sûr. Ils sont donc partis dans le sud, à Khan Younis.
Ils logeaient dans un bâtiment avec 25 autres familles déplacées du nord de Gaza. Le 26 octobre, le bâtiment où se trouvait le papa de Bassem et toute la famille de sa maman, Abir, a été visé. C’était un massacre, et les Israéliens n’avaient pas prévenu du bombardement. Trois missiles de F-16 se sont abattus sur l’immeuble.
Quand on a sorti les victimes des décombres, le corps du papa de Bassem était en lambeaux. Et Bassem a été sorti des ruines sans sa tête. Sa tête se trouve toujours sous les décombres jusqu’à maintenant, parce que la Défense civile n’a pas les moyens de fouiller tous les décombres et sortir ce qu’il reste de Bassem et des cadavres de sa famille. Sa maman est morte d’un éclat dans la tête. Sa sœur, Nour, 9 ans, était sortie de la maison pour aller à l’épicerie. Elle a survécu : c’est la seule. Elle loge avec ma mère à Gaza désormais.
On avait l’habitude de se retrouver le week-end tous ensemble, avec le père de Bassem et son grand-père. Son papa espérait que Bassem achève un jour la construction de la maison familiale à Beit Hanoun. »
Salma Mohammed el-Mkheimar, 33 ans, habitante de Rafah
Khadija Nazir habite à Rafah, au sud de la bande de Gaza, dans la maison voisine de celle de Salma Mohammed el-Mkheimar, détruite par une frappe israélienne alors que cette Palestinienne installée en Jordanie était revenue pour des vacances voir sa famille gazaouie.
« Salma était ma meilleure amie. Elle a fait des études de communication en arabe à l’Université islamique de Gaza. Ensuite, après les études, comme il n’y a pas beaucoup de travail ici à Gaza et beaucoup de chômage, elle a ouvert un salon de coiffure et d’esthétique. Elle avait un don pour la coiffure. On a travaillé ensemble dans son salon pendant 3 ou 4 ans.
Elle s’est mariée avec un Jordanien et est partie habiter en Jordanie il y a deux ans. Elle était heureuse, avait une vie stable, avec un mari médecin. Dieu merci, elle était très heureuse et son mari était bien.
Il y a un mois, elle est venue en visite pour voir sa famille. C’était un secret. J’étais la seule au courant, on l’avait bien préparée dans les détails, pour prendre ses parents par surprise. C’était une très belle surprise pour nous tous.
Avant la guerre, elle sortait tout le temps, voir ses amis, elle était très joyeuse, elle avait ce caractère ouvert aux autres et aimait se retrouver en groupe, elle était très aimante.
Son fils allait avoir un an le 30 octobre. Deux jours avant la guerre, on était encore en train de préparer son anniversaire, en même temps que celui de ma fille. Ma fille s’appelle Salma en son honneur. Quand elle est partie en Jordanie et que ma fille est née, j’ai voulu lui donner le même prénom que celui de mon amie. Elle avait des rêves, elle parlait de tous les gens qu’elle voulait voir avant de partir, elle avait plein de projets.
Malheureusement la guerre est arrivée alors qu’elle se trouvait à Gaza. C’était un immense choc pour elle. Elle était vraiment terrifiée. Nous sommes voisines, mais on avait tellement peur de sortir qu’on ne se voyait plus. On continuait d’échanger via internet. Elle répétait : “J’ai peur, j’ai très peur.” Son mari en Jordanie était très inquiet pour elle, il a tenté de la faire sortir par tous les moyens. Mais malheureusement le poste-frontière est resté fermé.
La nuit du bombardement, il était 3 h 25 du matin exactement. Elle s’était couchée après avoir rassuré son mari au téléphone et dormait. Elle était dans une pièce avec ses sœurs, et son père et sa mère dormaient dans une autre pièce. D’autres proches venus du nord de la bande de Gaza se trouvaient dans cette maison qui n’abritait que des civils, des femmes, dont certaines enceintes, et des enfants.
Subitement, nous avons tous entendu un grand bruit. Nous avons ouvert les fenêtres et avons vu leur maison effondrée.
Elle est décédée, avec son fils, pendant leur sommeil, avec sa sœur, sa mère, son père, son autre sœur, son frère et tous leurs proches. Au total, vingt personnes sont mortes dans la destruction de cette maison. Il a fallu attendre deux jours pour qu’ils sortent les restes des corps. Son fils Ali aurait eu un an le 8 novembre. »
Mahmoud al-Naouq, 25 ans, Deir El-Balah
Ahmed al-Naouq, qui vit à Londres depuis quatre ans, a vu toute sa famille anéantie dans la nuit du 22 octobre. Triste ironie de l’histoire, il était l’un des membres fondateurs de l’organisation We Are Not Numbers (WANN), lancée en 2015 par Pam Bailey, journaliste américain et par Ramy Abdu, membre de l’ONG Euro-Med Human Rights Monitor, après qu’un de ses frères, Ayman, alors âgé de 23 ans, a trouvé la mort dans un bombardement alors qu’il marchait dans une rue de Gaza lors de la guerre de 2014. Joint par téléphone, Ahmed al-Naouq évoque la mort de son autre frère, Mahmoud, englouti avec ses proches dans les décombres de la guerre.
« Initialement, ma famille est originaire de Jaffa, mais en 1948, nous avons été expulsés à Gaza. Notre maison de famille se trouve à Deir El-Balah, au sud du Wadi Gaza, le cours d’eau qui marque la limite entre le nord et le sud de la bande de Gaza. Cette zone est censée être sûre, aux dires même de l’armée israélienne. Pourtant, dans la nuit du 22 octobre, entre 4 heures et 5 heures du matin, sans qu’aucun ordre d’évacuation n’ait été reçu, notre maison a été bombardée et 21 membres de ma famille ont péri.
Mahmoud était le plus jeune de mes frères. Il avait 25 ans. Il n’était pas encore marié. Il avait étudié la littérature anglaise, et était rédacteur et traducteur pour différentes ONG. Il avait commencé comme bénévole pour une organisation dans laquelle je travaille aussi, Euro-Med Human Rights Monitor, puis s’était mis à travailler pour le Pal Think for Strategic Studies, un groupe de réflexion indépendant situé à Gaza. Le mois dernier, il m’a appelé, il était fou de joie. Il venait d’être accepté pour un master de relations internationales en Australie. Il devait s’y rendre au milieu du mois d’octobre. Son but était de devenir diplomate. Mais ces derniers jours, je sentais qu’il avait de plus en plus peur. Quelques jours seulement avant d’être assassiné, son dernier message rédigé sur LinkedIn était conclu par ces mots écrits en majuscule “DO NOT LET ISRAEL MURDER US !!”.
C’est pourtant ce qui s’est produit. Le monde l’a laissé mourir. Aujourd’hui, je suis en deuil et je passe mes journées à poster des photos de ma famille pour ne pas que leurs noms sombrent dans l’oubli. Mais lorsque le temps du choc et du deuil sera passé, je mettrai tout en œuvre pour poursuivre devant les tribunaux tous les criminels qui ont tué ma famille. Tous. Et tous ceux qui ont été complices de ce crime. J’ai déjà pris des contacts avec des avocats ici à Londres. Je crois encore au droit international.
Mahmoud a été tué en même temps que mon père, Nasri al-Naouq, qui avait travaillé toute sa vie dans la construction en Israël. Après la seconde Intifada, il n’avait plus été autorisé à s’y rendre et s’était reconverti en chauffeur de taxi pour subvenir aux besoins de sa famille. Mon père avait 75 ans, il était né en 1948, pendant la première Nakba [« Catastrophe » en arabe – ndlr]. Il a été tué pendant la seconde.
Mahmoud est aussi mort en même temps que mon autre frère Muhammad, 35 ans, qui était fonctionnaire, que sa sœur jumelle Alaa, qui était enseignante, que ma grande sœur Walaa, 36 ans, qui avait fait des études d’ingénieure mais n’avait pas trouvé de travail pendant douze ans avant d’enfin décrocher un travail à la rentrée et que ma sœur Ayaa, 33 ans, qui était comptable. Mes deux frères et mes trois sœurs sont morts avec tous les enfants, mes nièces et mes neveux : Bakr, Basma, Raghad, Islam, Sarah, Abdullah, Islam, Dima, Tala, Nour, Nasma, Tamim et Malak.
Certains d’entre eux ont pu être enterrés, mais je ne sais même pas lesquels. Une de mes autres sœurs qui habite avec son mari dans une autre maison m’a dit qu’il restait encore beaucoup de corps sous les décombres. Elle est allée voir s’il était possible de les retrouver, mais elle m’a dit qu’elle n’avait pas pu rester tellement l’odeur était insupportable. Toute ma famille a été engloutie par une même bombe israélienne. Je suis seul maintenant que ma mère est morte en 2020 de maladie parce qu’elle n’avait pas reçu à temps le permis de sortie qui lui aurait été nécessaire pour aller se faire soigner dans un hôpital de Jérusalem. »
Dans un tweet postérieur, Ahmed al-Naouq a aussi affirmé : « Je suis rempli de haine envers le régime israélien, envers l’armée israélienne qui a tué ma famille. Je hais la colonisation et l’apartheid. Je hais les criminels. Mais je n’ai absolument AUCUNE haine pour le peuple juif. S’il vous plaît, ne confondez pas les juifs avec cette armée criminelle israélienne. »
Wasem al-Naouq, un cousin d’Ahmed al-Naouq vivant à Gaza, a écrit à ce dernier : « J’ai attendu que le soleil se lève et j’ai couru voir la maison. J’ai tout de suite compris qu’il n’y avait pas de survivant. La maison était complètement détruite, c’est comme si elle s’était transformée en rochers et en sable. J’ai commencé à chercher des survivants avec l’aide de quelques voisins. Un jeune homme a crié : “Il y a quelqu’un ici !” J’ai accouru et il y avait juste une main qui sortait du sol. Je savais à qui elle appartenait. Mon oncle est un martyr !
Nous avons réussi à dégager les décombres autour du corps et à le sortir. La moitié de son visage était en sang, mais il avait l’air apaisé. Il est probablement mort pendant son sommeil. Il a été tué en même temps que vingt et un des fils, filles et petits-enfants. Il a quitté ce monde en sachant qu’il avait un fils en sécurité loin de Gaza, qui portera sa mémoire et son nom non seulement en Palestine, mais aussi dans le reste du monde.
Toi, mon cousin, je t’écris cela pour te dire que nous avons été auprès d’eux jusqu’au bout. J’imagine à quel point il doit être difficile d’être loin quand quelque chose comme cela arrive à ta famille. Mais tu dois rester fort pour entretenir la mémoire des êtres aimés que nous avons perdus. »
D’autres voix se sont jointes pour rendre hommage à la mémoire de Mahmoud al-Naouq. Pam Bailey, qui l’avait pris sous son aile pour son premier job, a ainsi loué « sa douceur et son potentiel intellectuel » et dit à quel point son « cœur était brisé qu’il n’ait pu réaliser son rêve de partir vivre en Australie ».
Hadeel Abu al-Roos, 33 ans, habitante de Rafah
Hadeel Abu al-Roos, enseignante de physique, est morte dans un bombardement aux côtés de son mari, Basel al-Khayyat, ingénieur à Gaza, et de leurs quatre enfants, Celine (8 ans), Eline (5 ans), Mahmoud (2 ans) et Ahmed, 45 jours. Son frère, Kareem, qui vit en Belgique, s’est mis à écrire et a posté des photos d’eux sur Facebook.
« 13 octobre
En tant que fils survivant de cette famille, je vais écrire pour que ma famille ne soit pas qu’un chiffre. Je te promets, Hadeel, que tu ne seras pas qu’un chiffre dans les bandeaux d’actualité.
Voici ma sœur Hadeel. Ma grande sœur. C’est elle qui m’a élevé et qui m’a éduqué. C’est elle qui m’emmenait à l’école et me ramenait à la maison. C’est elle qui jouait avec moi quand j’étais petit, qui me protégeait dans les bagarres avec d’autres enfants et qui me défendait devant les colères de ma mère face à mes bêtises. Ma sœur Hadeel m’a appris comment aimer les femmes et les respecter, sanctuariser leur liberté et leurs droits. Ma sœur Hadeel m’a initié aux livres, à la lecture et m’achetait des romans quand je n’avais pas les moyens.
Ma sœur Hadeel était une enseignante géniale, reconnue comme telle par le ministère de l’éducation pour lequel elle travaillait comme professeur de physique, grâce à ses méthodes d’enseignement innovantes.
Voici ma sœur Hadeel que pleurent aujourd’hui ses élèves sur les réseaux sociaux en écrivant leurs souvenirs pendant les cours de physique. Voici ma sœur Hadeel qui a obtenu la première place au concours d’enseignant et pris un poste exigeant, tout en élevant et prenant soin de ses deux filles angéliques, tout en s’occupant de son foyer et de son époux. Ma sœur Hadeel a permis à beaucoup d’élèves qui ne pouvaient pas se payer des cours particuliers d’entrer à l’université. Hadeel m’a aidé à me débarrasser de beaucoup de problèmes dans ma vie, à vivre avec mon exil de Gaza, à accepter mes joies et mes tristesses. C’est ma sœur Hadeel qui a orienté mes goûts, pour tel vêtement ou tel parfum. Hadeel, ô monde, Israël l’a tuée brutalement avec ses enfants. Ils se trouvaient tous dans une même pièce, pensant être en sécurité dans leur maison, craignant la guerre et la mort. Hadeel, contrairement à ce qui se dit parfois des Gazaouis, avait constamment tort.
13 octobre – 10 h 23
Israël a tué il y a quelques instants la plupart de mes êtres chers. Ils ont littéralement assassiné mon cœur. Ma sœur chérie, mon amour, ses filles et ses fils, son mari. Tous. Ils ont commis un massacre parmi mes proches. Je n’entends qu’une chose dans ma tête depuis ce matin : Éline et Céline, les filles de ma sœur, qui me disaient récemment au téléphone : “Emmène-nous chez toi, tonton. Quand est-ce que je peux venir tonton ?”
13 octobre – 23 h 34
Ahmed avait 45 jours.
Ahmed était le dernier fils de ma sœur. Je ne l’ai jamais vu en vrai et je ne le porterai jamais dans mes bras. Ils l’ont tué dans les bras de sa mère. »
Kareem Abu al-Roos a aussi écrit quelques mots sur sa nièce Eline : « Elle était très talentueuse et adorait son petit chat, qui est aussi mort pendant le bombardement. Elle rêvait d’aller à Legoland et d’acheter un jouet là-bas. »
Sara Tamer, une étudiante d’Hadeel Abu al-Roos, a aussi écrit sur son Facebook : « Ma chère professeure et martyre adorée possédait un style unique inégalable dans tout ce qu’elle faisait. Elle était vraiment exceptionnelle. Nous, vos élèves, vous sommes reconnaissants pour tous vos efforts et nous vous aimons. Nous sommes déjà en manque de votre humour, de votre attitude et de votre manière si joyeuse de parler. »
Ahmed al-Taimomy, un ami de Bassel, le mari d’Hadeel, lui a aussi rendu hommage sur Facebook en écrivant que « Bassel était connu pour son sens de l’humour, son enthousiasme et son amour inconditionnel pour le club de football égyptien d’Al-Ahly ».
Youssef Abou Moussa, 7 ans, de Gaza ville
Le père de Youssef, Mohammed Hamid Abou Moussa, est médecin à l’hôpital Al-Shifa, à Gaza. Il témoigne dans un texte publié par le Palestinian Information Center du pire jour de sa vie.
« Le jour du bombardement, nous étions le 15 octobre, je suis parti au travail et j’ai confié Youssef et Nada à leur mère et leurs sœurs. Je suis arrivé au travail, et après deux heures, j’ai entendu le bruit d’une explosion. Notre maison n’est pas loin de l’hôpital. Ce jour-là, j’avais une garde aux urgences pendant 24 heures. Youssef me demandait toujours les horaires de mon travail, et il comptait quand je partais, et quand je rentrais à la maison. Quand je partais au travail, il venait me prendre dans ses bras et m’embrasser. Et c’était toujours le premier à se jeter sur moi quand je passais la porte de la maison après le travail, pour m’embrasser.
Nous savons que les Israéliens frappent partout et tout le monde. Cette fois, j’étais particulièrement inquiet parce que le bruit de l’explosion venait du quartier où j’habite. J’ai commencé à demander où avait eu lieu le bombardement précisément, mais je n’ai pas eu de réponse. J’ai essayé d’appeler ma femme une première fois, mais elle n’a pas répondu. La deuxième fois, son numéro a répondu et j’ai entendu un hurlement. J’ai couru aux urgences, et quand je suis entré dans la salle, j’ai entendu la voix de ma fille, de sa mère et de Hamid – mon deuxième fils – en train de hurler.
J’ai essayé de les calmer, de les rassurer. Et je suis ensuite parti chercher Youssef parmi les blessés. J’ai questionné les gens à propos de Youssef, et tout le monde détournait le regard, comme s’ils fuyaient la réponse. Je suis entré dans la salle de réanimation, j’ai trouvé un médecin que je connaissais et qui connaissait mes enfants. Dès que je suis entré, j’ai compris dans son regard et mon cœur s’est arrêté. J’ai perdu la tête, et j’ai commencé à courir partout pour le retrouver.
Il y avait un photographe qui prenait en photo les bombardements et les blessés. Il a allumé son téléphone et m’a montré des photos des blessés. J’ai reconnu Youssef grâce à ses vêtements. Je lui ai dit : “C’est lui ! Où est-il ?” Il a détourné la tête et n’a pas répondu. Quelqu’un derrière moi a dit : “Cet enfant, c’est moi qui l’ai sorti des décombres et je l’ai emmené à la morgue.”
Je me suis arrêté, je ne pouvais plus marcher. On m’a tiré par le bras et je suis entré dans la morgue. Le corps de mon fils s’y trouvait, avec celui de son cousin, son aîné de deux ans. »
Sur le site du Palestinian Information Center, on trouve aussi une vidéo montée par un site d’information turc dans laquelle l’on voit Mohammed Hamid Abou Moussa apprendre en direct la mort de son fils alors qu’il est en train de travailler à l’hôpital Al-Shif
Habiba Abdelqader, 8 ans, de Gaza ville
Feda’a Murjan a témoigné sur Facebook de la mort sa fille Habiba, 8 ans. Elle l’évoque en en parlant encore au présent.
« Habiba a 8 ans, c’est une belle fille avec de jolis cheveux roux et le plus beau visage du monde.
Habiba est à l’école primaire, elle est tellement intelligente qu’elle peut résoudre une équation mathématique en quelques secondes seulement et n’a pas fait une seule erreur à aucun de ses examens pendant ses trois années d’école. Elle obtenait toujours les meilleures notes de sa classe. Sa maîtresse disait qu’elle était l’une des filles les plus rayonnantes et les plus intelligentes qu’elle ait jamais rencontrées.
Elle est polie, calme et mérite bien son prénom, qui signifie “la bien-aimée”, car personne ne peut la rencontrer sans l’aimer.
Son amour pour sa mère, son père et son frère Omar est sans limites. Elle est la “donneuse de câlins”, elle aime vous serrer constamment dans ses bras pour exprimer son amour. C’est une fille très, très, très gentille.
Je l’ai vue plusieurs fois, lorsqu’un enfant l’agressait ou l’insultait, répondre sans agressivité et sans rancœur : “Ce n’est pas gentil et n’utilise pas de gros mots.”
Elle adore les bébés plus que tout au monde. Elle les berce, les enveloppe dans ses bras et leur chante des berceuses.
Le rêve de Habiba était de devenir médecin et je la préparais pour qu’elle puisse rejoindre le “conseil des enfants palestiniens”.
Dans la situation d’urgence du Covid-19, elle a participé avec moi à de nombreuses réunions Zoom avec des partenaires internationaux du monde entier, elle a beaucoup entendu parler des droits de l’homme, des droits de l’enfant et du droit international. Elle adorait ça et était très intéressée à faire connaître, comme moi, au monde entier les enfants de Gaza.
Son rêve était de parler très bien anglais et d’informer les gens sur l’actualité et la situation à Gaza.
Mais la guerre a commencé. Habiba est une enfant très sensible et son petit corps tremblait tout le temps au bruit des bombardements et des roquettes. Le septième jour, Habiba, contrairement aux jours précédents de la guerre, était calme et a dit qu’elle avait entendu une voix qui lui disait “n’aie pas peur”. Elle m’a demandé si je l’avais aussi entendue. J’ai été surprise, mais je n’ai rien dit.
Puis elle a pris ses couleurs et ses pinceaux et s’est brossé les cheveux avec ses pinceaux à colorier en disant : “Je suis une artiste.” Elle s’est mise ensuite à dessiner ce que montrait la télévision, l’actualité de la guerre, et le drapeau palestinien. Une heure plus tard, Habiba a été tuée dans une attaque brutale contre notre maison. Quelle était sa faute ? Elle ne portait sur elle qu’un pinceau pour colorier et non un pistolet. Habiba portait en elle de nombreux rêves. Les Israéliens ont tué ses rêves et m’ont privée de pouvoir profiter encore de la lumière de ma belle enfant. J’ai travaillé pendant plus de 7 ans au PCHR [Centre palestinien pour les droits de l’homme – ndlr], l’une des organisations de défense des droits de l’homme les plus importantes du pays. J’ai travaillé avec des partenaires internationaux qui nous soutenaient et croyaient aux droits de l’homme, mais aujourd’hui je n’y crois plus. Aucune mère ne devrait subir des souffrances telles que celles que je traverse. »
DrAreej, 25 ans
Sur Instagram, Yara Eid, journaliste palestinienne basée à Londres, a témoigné de la mort de sa cousine Areej.
« Areej était ma cousine. Elle avait 25 ans. Areej était dentiste. Elle était aussi fiancée. Son mariage était censé avoir lieu ce mois-ci. Je l’ai appelée il y a deux semaines, juste avant le début de l’agression israélienne, et lui ai demandé de retarder son mariage pour que je puisse y assister. Son fiancé est égyptien et ils avaient tout préparé pour leur nouvelle maison. Ils avaient même acheté les couverts.
Areej était une amie fidèle. Son ami d’enfance, Balsam, disait d’elle qu’elle était plus qu’une sœur : une partie de lui-même. Areej n’est pas un nombre.
Elle aimait tellement la vie et elle était tellement excitée à l’idée de se marier. Elle s’occupait de toute sa famille, principalement de ses nièces. Elle a littéralement élevé énormément d’enfants chez elle. Elle aimait profondément les enfants et parlait toujours du moment où elle aurait les siens. Areej rêvait d’ouvrir sa propre clinique. Elle aimait tellement son métier de dentiste que deux de ses nièces ont suivi sa voie. Areej rêvait de parcourir le monde et de retrouver son frère qu’elle n’avait pas pu voir depuis des années. Areej était si gentille qu’elle a marqué la vie de ceux qui l’entouraient. Elle rayonnait d’énergie.
Au début de l’agression, Areej a envoyé par SMS à son fiancé une photo d’elle dans sa robe de mariée en disant : “Je ne suis pas sûre de pouvoir la porter.” Son dernier message sur Facebook était ainsi rédigé : “Le paradis est plus proche que le Sinaï.” Elle aimait tellement Gaza. Areej a été tuée mardi 19 octobre dans un bombardement. Elle passait son temps à tenter de réconforter ses nièces terrifiées.
Areej a été tuée avec 15 membres de sa famille proche : ses deux parents, son frère Ahmed et ses deux filles, son frère Haitham, sa femme et ses cinq enfants, son autre belle-sœur et ses deux nièces. Le plus jeune des enfants avait 5 ans. Neuf des 15 tués sont des enfants. Areej n’était pas une militante. Elle était une médecin, une civile. Mais aussi une meilleure amie, une cousine et une épouse. Ceci n’est qu’un aperçu de l’histoire d’Areej. Il faudrait raconter la vie et l’histoire de toutes celles et ceux qui ont été tués. Dans ma famille, ils sont déjà trente. »
Farhana Abu Naja, 82 ans, morte à Rafah
« Farhana Abu Naja est ma tante du côté de mon père. Son prénom signifie “la joyeuse”, la “contente”. Elle avait 82 ans, elle avait déjà subi l’exode de 1948 puisque ma famille a été chassée de ses terres, Bir Sabaa, l’actuelle Beir Sheva, quand elle était encore petite. Ma tante m’avait raconté cet épisode d’exode.
Quand j’étais jeune et que je suis arrivé à Gaza, j’ai demandé pourquoi ils avaient quitté leur terre, ma grand-tante m’avait raconté comment ils vivaient dans un hameau, sans télévision, sans beaucoup de nouvelles, avant que des groupes armés arrivent et les chassent de chez eux pendant la saison des moissons. Elle me disait qu’elle pensait retourner chez elle dans les jours qui suivraient. Quand elle a quitté ses terres, les épis étaient plus hauts que sa tête, et les membres de ma famille n’avaient rien pris avec eux. Et ils ne sont jamais retournés dans leurs terres.
Ils se sont installés d’abord dans les camps de réfugiés, puis une partie de la famille est allée dans le village de Maan, à l’est de Khan Younès, et une autre dans le camp de réfugiés de Rafah, Al-Shabura. Ils sont restés là depuis 1948. Farhana correspondait à son prénom, elle était toujours souriante, c’était une personnalité centrale dans la famille. Elle nous manque. Elle était femme au foyer, elle n’a jamais travaillé à l’extérieur. Elle a passé sa vie à élever ses enfants - quatre filles et un fils - et ses petits-enfants.
Elle a été tuée dans un raid le 17 octobre. Une partie de ses enfants est morte avec elle, ainsi que leurs époux, épouses et nombre de ses petits-enfants, soit au total 24 personnes dans ce raid qui s’est produit à Rafah, à côté du quartier Al-Jnina.
Elle-même habitait à Khan Younès, mais elle avait préféré rejoindre ses enfants qui habitaient initialement à Deir El-Balah mais avaient fui à Rafah après les premiers bombardements. Ma tante avait donc rejoint ses enfants à Rafah en quittant son domicile de Khan Younès. Et ils sont tous morts d’un coup.
J’ai appris cette mort à travers le groupe WhatsApp de cousins et de cousines qu’on s’était donné pour se donner des nouvelles. Dès que les gens sur place ont une connexion, ils nous envoient des nouvelles, mais la communication est très difficile. La dernière fois que j’ai vu Farhana, c’était donc en 2004.
Quelques jours après ce raid, une autre de mes tantes, Mozayan Abu Naja, l’une des plus jeunes sœurs de mon père, a aussi été tuée avec ses deux fils dans un autre bombardement qui a tué au total 19 personnes si je compte sa petite fille, Rinad, qui a succombé à ses blessures trois jours plus tard, le 24 octobre.
Mozayan habitait à Maan, et c’est dans la maison familiale qu’elle a été tuée. C’était ma tante préférée, j’ai encore du mal à accepter l’idée qu’elle est partie. Si j’avais été à Gaza, j’aurais passé mes journées avec elle et je serais morte avec elle. Je l’ai eue au téléphone deux jours avant sa mort, elle m’avait dit qu’elle préférait rester chez elle parce qu’il n’y avait aucun endroit sûr. On n’a pas encore pu récupérer son corps. »
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