S’il est un moment bien oublié de l’histoire de la guerre de Libération nationale, c’est assurément l’action menée par la cellule FLN d’Es-Sénia (Oran) contre un avion d’Air France qui effectuait la liaison entre Oran et Paris.
J’exprime ici toute ma reconnaissance à Mohamed Fréha qui, il y a quelques années déjà, avait attiré mon attention sur cet événement, alors hors champ historique, personne n’en avait fait mention. En effet, ni le récit national, ni les historiens, ni les journalistes n’ont évoqué «l’explosion en plein vol d’un avion commercial d’Air France !». Mohamed FREHA est bien le seul. Dans son ouvrage J’ai fait un choix, (Editions Dar el Gharb 2019, tome 2) il lui consacre sept pages. Ses principales sources étaient la mémoire des acteurs encore en vie, celle des parents des chouhada et la presse d’Oran de l’époque, (L’Echo d’Oran en particulier). Les archives du BEA (Bureau d’enquêtes et d’analyses pour la sécurité de l’aviation civile), Fonds : Enquête sur les accidents et incidents aériens de 1931 à 1967 et plus précisément le dossier Accidents matériels de 1957 intitulé à proximité de Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), Armagnac (F-BAVH) 19 décembre 1957, conservées aux Archives nationales de France, ne sont pas encore consultables. Qu’en est-il des archives de la Gendarmerie française ? Qu’en est-il de celles de la Justice civile et militaire là-bas dont celles des Tribunaux permanents des forces armées (TFPA). Et ici ? Et chez nous ? Il reste à retrouver et travailler les minutes du procès.
C’est ainsi que le jeudi 19 décembre 1957, à 14 heures, affrété par Air France, un quadrimoteur « Armagnac SE » numéro 2010, immatriculé F-BAVH appartenant à la Société auxiliaire de gérance et transports aériens (SAGETA), avait quitté l’aéroport d’Oran-Es-Sénia pour Paris qu’il devait atteindre vers 20 heures. A 18 heures 15, il fut brusquement détourné vers Lyon alors qu’il survolait Clermont-Ferrand. Une déflagration venait de se produire à l’arrière de l’avion au niveau du compartiment toilettes. Selon le témoignage d’un passager, la vue des stewards et hôtesses de l’air, qui couraient dans l’allée centrale vers la queue de l’appareil avec des extincteurs à la main, inspira un moment d’inquiétude. Le vol se poursuivit normalement malgré une coupure d’électricité et la baisse soudaine de la température dans la cabine.
Un petit travail de recherches nous apprend que l’aéronef, l’Armagnac SE, avait une excellente réputation de robustesse. Il était le plus grand avion de transport français jamais construit à ce jour et avait la réputation d’avoir «servi à de très nombreux vols entre Paris et Saïgon (actuellement Ho-Chi-Minh-Ville) lors de la guerre d’Indochine, principalement dans le rapatriement des blessés et des prisonniers». A-t-il été repéré et choisi pour cela ?
Il n’en demeure pas moins que le commandant de bord décida alors de se poser à l’aéroport de Lyon-Bron, rapporte le journaliste du Monde (édition datée du 21 décembre 1957). Toujours selon le commandant de bord : «La robustesse légendaire de l’Armagnac nous a sauvés, car d’autres appareils dont la queue est plus fine auraient certainement souffert davantage ». Une photographie montre bien cette brèche de deux mètres carrés.
Débarqués, les passagers comprennent qu’ils ne sont pas à Orly et l’un d’entre eux remarque une « grande bâche qui recouvre le flanc droit du fuselage ». Ils apprennent qu’ils sont à Lyon et qu’il y avait eu une explosion dans l’arrière de l’avion. Ils sont tous interrogés par les enquêteurs de la police de l’Air. L’hypothèse d’un accident technique est écartée et celle d’une action (un attentat, disent-ils) du FLN s’impose, ce qui provoque l’intervention des agents du SDECE. Et pour cause, c’est bien une bombe qui avait explosé.
Mais il y avait aussi le fait que cet avion transportait 96 passagers et membres d’équipage parmi lesquels 67 étaient des militaires de tous grades, venus en France pour les fêtes de Noël. L’enquête reprend à l’aéroport d’Es-Sénia qui se trouvait, à cette époque encore, au sein d’une base de l’armée de l’Air. Elle est confiée dans un premier temps à la gendarmerie d’Es-Sénia et s’oriente vers le personnel civil algérien, femmes de ménage comprises. Mais les soupçons se portent vers les bagagistes qui étaient dans leur grande majorité des Algériens. Elle aboutit à la découverte d’une cellule FLN à Es-Sénia à laquelle appartenaient, entre autres, des bagagistes.
Dans son récit construit sur la base des témoignages, Mohamed Fréha nous donne des noms et un narratif assez détaillé de l’action de ces militants. Le chef de l’Organisation urbaine FLN d’Oran avait transmis à un membre de la cellule dormante d’Es-Sénia, un ordre du chef de Région. Ils devront exécuter «une action armée spectaculaire.» Lors d’une réunion, le 15 décembre, la décision fut prise de «détruire un avion de ligne en plein vol». Mais il fallait «trouver une personne insoupçonnable de préférence avec un faciès européen». Ce fut un Européen, Frédéric Ségura, militant du Parti communiste, bagagiste à l’aéroport. Mohamed Fréha nous donne six noms des membres de la cellule auxquels il ajoute un septième, Frédéric Ségura. Madame Kheira Saad Hachemi, fille d’Amar Saad Hachemi el Mhadji, condamné à mort et exécuté pour cette affaire, nous donne treize noms dont celui de F. Ségura et présente un autre comme étant le chef du réseau. Ce dernier n’est pas cité par Mohamed Fréha.
Lorsque les militants du réseau avaient été arrêtés l’un après l’autre suite à des dénonciations obtenues après de lourdes tortures, Frédéric Ségura, qui avait placé la bombe, est torturé et achevé dans les locaux de la gendarmerie. Selon un policier algérien présent lors de l’interrogatoire, Ségura n’avait donné aucun nom. «Je suis responsable de mes actes !» avait-il déclaré à ses tortionnaires du SDECE. Son corps n’a jamais été retrouvé. Après l’indépendance, le statut de martyr lui fut certes reconnu, mais son sacrifice n’est inscrit nulle part dans l’espace public d’Es-Sénia. Rien non plus sur cette action. La mémoire est impitoyable quand elle est courte et qu’elle laisse la place à l’oubli. Quant au chef de la cellule, Lakhdar Ould Abdelkader, il aurait trouvé la mort au maquis.
Lors du procès, fin mai 1958, Amar Saad Hachemi el Mhadji, gardien de nuit à l’aéroport, fut condamné à mort et guillotiné le 26 juin 1958. Il avait introduit la bombe, crime impardonnable. Dehiba Ghanem, l’artificier, qui avait fabriqué la bombe artisanale, fut condamné à la prison à perpétuité. Les quatre autres impliqués, Kermane Ali, Bahi Kouider, Zerga Hadj et Salah Mokneche, furent condamnés à de lourdes peines de prison. Quant aux quatre autres, la justice a condamné trois à des peines légères et en a acquitté un. Non seulement ils étaient dans l’ignorance de ce qui leur était demandé (transporter la bombe ou la cacher dans leur local) mais de plus ils n’étaient pas membres de la cellule FLN. Des questions restent en suspens faute d’avoir accès aux archives : l’avion a-t-il été choisi à dessein, à savoir le fait qu’il transportait des militaires ? L’objectif était-il vraiment de donner la mort aux passagers ? Sur cette question, Mohamed Fréha rapporte que, réprimandé par sa hiérarchie, l’artificier répondit : « Non seulement que le dosage n’était pas conforme à la formule, mais également la poudre utilisée était corrompue par l’humidité».
Pourtant, Le correspondant du Monde à Lyon avait alors écrit : «Des dernières portes de la cabine jusqu’à la cloison étanche, le parquet était éventré. Il s’en fallait d’une dizaine de centimètres que les gouvernes n’eussent été touchées, ce qui eut entraîné la perte du quadrimoteur». Enfin et curieusement, le passager avait conclu son témoignage en établissant un lien avec un autre événement survenu une année plus tôt: «Réagissant à la piraterie de la «France coloniale» le 22 octobre 1956, lorsqu’un avion civil qui conduisait Ahmed Ben Bella du Maroc à la Tunisie, en compagnie de Mohamed Boudiaf, Hocine Aït Ahmed, Mohamed Khider et Mostefa Lacheraf est détourné par les forces armées françaises, le FLN voulait une réciprocité spectaculaire».
Spectaculaire ? C’est bien ce qu’avait demandé le chef FLN de la Région. L’action le fut et à un point tel qu’aujourd’hui rares sont ceux qui croient qu’elle a vraiment eu lieu. Il est triste de constater que cette opération qui a causé la mort de deux militants : Frédéric Ségura et Amar Saad Hachemi, n’est inscrite ni dans notre récit national ni dans la mémoire locale. Il nous faut visiter le musée créé par Mohamed Fréha au boulevard Emir Abdelkader à Oran pour y trouver des traces. Ces martyrs et leurs frères du réseau d’Es-Sénia méritent la reconnaissance de la Nation. Peut-être alors que leurs frères d’Es-Sénia et d’Oran leur rendront hommage à leur tour. Inch’a Allah !
par Fouad Soufi
Sous-directeur à la DG des Archives Nationales à la retraite - Ancien chercheur associé au CRASC Oran
La statue de l'Emir Abdelkader, leader historique algérien et héros de la guerre d'indépendance contre la France, sur la place du même nom dans le centre de la capitale Alger, le 28 décembre 2022. (Photo d'illustration, AFP)
La création de cette instance de dix membres avait été annoncée en août dernier à Alger par les présidents français Emmanuel Macron et algérien Abdelmadjid Tebboune
Il s'agit de « travailler sur l'histoire de l'Algérie contemporaine, pour mieux se comprendre et réconcilier les mémoires blessées»
PARIS: La commission d'historiens français et algériens créée pour travailler sur la colonisation française et la guerre en Algérie a tenu sa première réunion mercredi, a annoncé l'Elysée en dévoilant la composition côté français de cette instance.
Les cinq historiens français sont Benjamin Stora (également co-président de la commission), Florence Hudowitz (conservatrice au MUCEM), le professeur des universités Jacques Frémeaux ainsi que les historiens et enseignants universitaires Jean-Jacques Jordi et Tramor Quemeneur, a indiqué l'Elysée.
"Cette commission a tenu sa première réunion ce jour, mercredi 19 avril", précise le communiqué.
La création de cette instance de dix membres avait été annoncée en août dernier à Alger par les présidents français Emmanuel Macron et algérien Abdelmadjid Tebboune. Il s'agit de "travailler sur l'histoire de l'Algérie contemporaine, pour mieux se comprendre et réconcilier les mémoires blessées", rappelle le communiqué.
Cette commission indépendante "travaillera d'abord sur les origines de la colonisation française en Algérie, au XIXe siècle, en dressant un inventaire des archives déposées en France et en Algérie, et qui traitent particulièrement de la conquête coloniale", précise le communiqué.
D’autres sujets pourront ensuite être abordés concernant "la période du XXe siècle, en particulier la séquence de la guerre et de la décolonisation", ajoute l'Elysée.
La Commission « pourra solliciter les avis et les observations d’autres historiens dont les travaux et expertises sont reconnus en la matière », ajoute-t-on encore.
L’Elysée a rappelé que les cinq historiens français sont Benjamin Stora, Professeur des universités, Florence Hudowitz, conservatrice au MUCEM, Jacques Frémeaux, Professeur des universités, Jean-Jacques Jordi et Tramor Quemeneur, historiens et enseignants universitaires. Ces historiens avaient été nommés au mois de janvier dernier.
Auparavant, fin novembre plus précisément, le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, avait désigné Mohamed El Korso, Idir Hachi, Abdelaziz Fillali, Mohamed Lahcen Zighidi et Djamel Yahiaoui, pour faire partie de cette commission. Mohamed Lahcen Zighidi, côté algérien et Benjamin Stora, côté français, co-président cette commission.
Un historien révisionniste dans la commission mixtesur la guerre d’Algérie risquede faire polémique
DIA-27 janvier 2023 : Cinq mois après avoir été annoncée, la mise en place d’une commission mixte d’historiens, mesure phare du dialogue mémoriel esquissé entre Paris et Alger, Benjamin Stora a annoncé la nomination de cinq historiens français ce jeudi 26 janvier. Ils seront appelés à travailler conjointement avec leurs homologues algériens, déjà nommés par Alger. M. Stora coprésidera la commission mixte au côté de Mohamed Lahcen Zeghidi, ancien directeur du Musée national du moudjahid. La liste proposée par Paris comprend, outre M. Stora, Tramor Quemeneur, auteur de nombreux ouvrages sur la guerre d’Algérie, qui officiera comme secrétaire général de la partie française de la commission, Jacques Frémeaux, spécialiste de la conquête française de l’Algérie, Florence Hudowicz, conservatrice en chef du patrimoine et co-commissaire de l’exposition sur l’émir Abdelkader, au Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MUCEM), à Marseille, en 2022, et surtout Jean-Jacques Jordi, historien français d’origine pied-noire et auteur d’ouvrages sur les Européens d’Algérie. Ce dernier risque de faire débat puisqu’il est partisan d’une campagne contre le FLN qu’il accuse d’avoir fait disparaitre plusieurs milliers d’Européens.
Jean-Jacques Jordi est l’historien des pieds noirs et adulé par les nostalgiques de l’Algérie française. Dans son livre : « Un silence d’État » (Éditions Soteca, octobre 2011) où il fournit des listes de personnes disparues présumées décédées entre le 1er novembre 1954 et le 31 décembre 1962, soit 1.583 personnes, dont 1.438 Européens et 145 Français musulmans ». Ce livre qui alimente l’esprit revanchard des nostalgiques de l’Algérie française et autres anciens partisans ou sympathisants de l’OAS.
Dans une vidéo, il accuse ouvertement le FLN d’avoir exécuté les européens après le 5 juillet 1962, d’avoir enlevé plus de 4000 européens et d’avoir créé des camps d’internements et de pratiquer la torture. Des faits en réalité qui ont été effectués par l’armée coloniale et par l’OAS entre 1961 et 1962.
Les prises de position anti-algérienne de cet historien révisionniste risquent de créer des tensions au sein de cette commission qui est déjà compliquée.
D’autant que Benjamin Stora a écarté de cette commission plusieurs historiens français connus pour leur bonne connaissance du dossier de la guerre d’Algérie et leur étroite collaboration avec l’Algérie dans le dossier commun. C’est le cas notamment de l’historien Fabrice Riceputi, qui travaille sur les disparus de la bataille d’Alger, d’Emmanuel Blanchard, directeur adjoint de Sciences Po Saint-Germain-en-Laye et auteur d’une Histoire de l’immigration algérienne en France ainsi et surtout d’Olivier Le Cour Grandmaison.
La tâche de la commission est semée d’embûches et s’annonce délicate. Elle est exposée à bien des critiques, dont la principale tient dans la commande gouvernementale associée à cette commission, et donc sa vulnérabilité aux aléas d’une relation diplomatique volatile. Sans compter l’hypersensibilité que conserve dans les opinions publiques, des deux côtés de la Méditerranée, la mémoire de la guerre d’Algérie, avec ses blessures toujours à vif et ses zones d’ombre en quête d’éclaircissements. Si le caractère officiel d’une telle commission mixte est inédit, il reste à évaluer ce qu’elle apportera de plus par rapport à d’autres formats conjoints – et non officiels – qui l’avaient précédée.
Selon des archives déclassifiées publiées lundi par Mediapart, le massacre du 17 octobre 1961 de plusieurs dizaines d'Algériens avait été rapporté au chef de l'État, Charles de Gaulle. Le président de la République avait alors fait part de son indignation et souhaité faire la lumière, tout en maintenant en poste le préfet Maurice Papon et les ministres responsables.
Massacre du 17 octobre 1961 : les preuves que le général de Gaulle savait
par Fabrice Arfi, publié dans Mediapart le 6 juin 2022. Source
Des archives inédites de la présidence de la République, consultées par Mediapart, le prouvent désormais : Charles de Gaulle et l’Élysée ont tout su – et très vite – de ce crime d’État. Le président a même demandé par écrit que les « coupables » soient poursuivis. Mais le massacre restera à jamais impuni, judiciairement et politiquement.
De Gaulle savait et il savait tout. Depuis plus de soixante ans, un épais mystère entourait l’histoire du massacre du 17 octobre 1961, un crime d’État qui ne cesse aujourd’hui encore de hanter la mémoire franco-algérienne. Les faits sont connus : une manifestation d’Algériens, qui protestaient pacifiquement dans Paris contre le couvre-feu raciste qui leur avait été imposé par les autorités, a été réprimée par la police dans une brutalité inouïe, faisant des dizaines de morts — certaines victimes de la répression ont été jetées à la Seine.
Mais une question majeure demeurait, comme le rappellent les historiens Jim House et Neil MacMaster dans leur ouvrage de référence Paris 1961 (Tallandier) : « On sait à vrai dire très peu de choses sur les réactions officielles ou même informelles du 17-Octobre au plus haut niveau du gouvernement. De Gaulle et ses ministres ne font aucune mention des événements dans leurs Mémoires, et l’accès à des documents essentiels de l’Élysée, de Matignon et du ministère de l’Intérieur demeure interdit. »
Grâce à l’ouverture récente et partielle d’archives publiques – l’arrêté gouvernemental en autorisant l’accès a été signé fin décembre 2021 –, Mediapart a pu consulter plusieurs documents issus de la présidence de la République qui prouvent aujourd’hui que le général de Gaulle a tout su, et très vite : c’est-à-dire la responsabilité de la police dans le crime, comme l’étendue de celui-ci.
Une annotation manuscrite de Charles de Gaulle sur un document de l’Élysée prouve même que le président, confronté à la réalité de la situation, avait demandé que les coupables soient châtiés, réclamant aussi que son propre ministre de l’intérieur, Roger Frey, intervienne face à l’extrême danger des dérives des forces de l’ordre.
Mais il ne se passera rien : aucun policier ne sera jamais condamné ; Maurice Papon, le préfet de police qui a supervisé et couvert le massacre, restera en place, tout comme le ministre Roger Frey ; et ce crime restera à jamais impuni, s’effaçant peu à peu de la mémoire collective si ce n’était l’acharnement de quelques historiens, archivistes, militants et journalistes pour continuer de chercher la vérité.
« Noyés », « étranglés » ou « abattus par balles »
Deux documents en particulier, conservés sur le site de Pierrefitte-sur-Seine (Seine-Saint-Denis) des Archives nationales [voir la Boîte noire de cet article], permettent aujourd’hui d’éclairer cette part d’ombre de l’histoire.
Le premier est une note signée des initiales de Bernard Tricot, conseiller du général de Gaulle pour les affaires algériennes et les questions juridiques à l’Élysée. Elle date du 28 octobre 1961, soit onze jours après la tragédie.
« J’ai été informé par le directeur de cabinet du garde des Sceaux de ce que le procureur général de la cour d’appel de Paris et le procureur de la République près le tribunal de la Seine sont venus l’avertir des procédures judiciaires en cours à la suite de la mort d’un certain nombre de musulmans dont les corps ont été retrouvés après les récentes manifestations », écrit Bernard Tricot.
« Il y aurait 54 morts. Les uns auraient été noyés, les autres étranglés, d’autres encore abattus par balles. Les instructions judiciaires ont été ouvertes. Il est malheureusement probable que ces enquêtes pourront aboutir à mettre en cause certains fonctionnaires de police », poursuit le haut fonctionnaire.
Ce dernier précise que le ministre de la justice, Bernard Chenot, nommé à ce poste moins de deux mois plus tôt en remplacement d’Edmond Michelet, réputé trop conciliant avec le FLN algérien selon certains partisans de la ligne dure comme le premier ministre Michel Debré, doit « s’entretenir de ces faits » avec son homologue de l’intérieur.
Le fait que l’un des plus proches collaborateurs de Charles de Gaulle écrive dès le 28 octobre 1961 une note annonçant une première estimation aussi importante du nombre de morts — certains historiens parlent aujourd’hui de cent à deux cents possibles victimes —, les modalités de leur supplice et la responsabilité probable de la police française dans le crime n’étaient à ce jour pas connues.
De Gaulle : « Il faut faire la lumière et poursuivre les coupables »
Mais une deuxième note du même Bernard Tricot, annotée à la main par le général de Gaulle, figure également aux Archives nationales. Nommément adressée au président de la République, elle est datée du 6 novembre 1961. Dès son premier paragraphe, il est fait référence à « la découverte dans la région parisienne, depuis le 22 octobre, des cadavres d’un certain nombre de Musulmans algériens ».
Le haut fonctionnaire fait savoir au chef de l’État que « le parquet ne dispose pas en général d’éléments suffisants pour étayer les poursuites ». Et il ajoute : « La question d’ordre gouvernemental qui se pose est celle de savoir si on se bornera à laisser les affaires suivre leur cours, auquel cas il est probable qu’elles s’enliseront ou si le ministre de la justice ainsi que le ministre de l’intérieur doivent faire savoir aux magistrats et officiers de la police judiciaire compétente que le gouvernement tient à ce que la lumière soit faite. »
« Il importe beaucoup, semble-t-il, que le Gouvernement prenne dans cette affaire une position qui, tout en cherchant à éviter le plus possible le scandale, montre à tous les intéressés que certaines choses ne doivent pas être faites et qu’on ne les laisse pas faire. À agir autrement, on s’exposerait, je crois, à laisser se développer dans la police un processus dont l’extrême danger s’est révélé au cours des dernières années dans d’autres formations », poursuit Bernard Tricot, qui fait ici référence aux dissidences qui ont pris corps dans l’armée, notamment avec la création au début de l’année 1961 de l’Organisation de l’armée secrète (OAS).
À la fin de sa note, Bernard Tricot demande au général de Gaulle « s’il autorise que le point de vue qui vient d’être indiqué soit exprimé aux ministres intéressés ».
Note de Bernard Tricot, annotée à la main par le général de Gaulle,
La réponse manuscrite du président de la République, rédigée à l’encre bleue et figurant sur la colonne de gauche de la première page du document, est sans ambiguïté : « 1) Il faut faire la lumière et poursuivre les coupables. 2) Il faut que le ministre de l’intérieur prenne vis-à-vis de la police une attitude d’“autorité”, qu’il ne prend pas, et qui, d’ailleurs, n’exclut nullement, bien au contraire, la “protection” ».
En réalité, aucun coupable ne sera puni, l’Élysée ne s’exprimera jamais sur le sujet et le ministre de l’intérieur sera maintenu dans ses fonctions. Le préfet de police de Paris de l’époque, Maurice Papon — il sera condamné en 1998 à dix ans de réclusion criminelle pour sa participation à la déportation des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale —, réussira même à imposer un contre-récit policier face aux plaintes déposées par les proches de victimes du massacre du 17 octobre 1961.
Les manipulations du préfet Papon
Un rapport du 26 décembre 1961, signé de Maurice Papon, montre à ce sujet l’étendue des manipulations policières pour étouffer le scandale. Le rapport, cité dans le livre Octobre 1961, un massacre à Paris (Fayard) de l’historien Jean-Luc Einaudi, y est présenté comme ayant été adressé au ministre de l’intérieur. Mais les archives de la présidence De Gaulle montrent qu’une copie a également été personnellement envoyée par Maurice Papon au secrétaire général de l’Élysée, Geoffroy Chodron de Courcel. Cet exemplaire porte une mention « Vu » apposée au crayon à papier.
Le document a pour titre : « Enquêtes effectuées au sujet de plaintes contre la police, consécutives aux manifestations du 17 octobre 1961 ». Tout est mis en œuvre, sous la plume de Maurice Papon, pour décrédibiliser la moindre mise en cause de la police.
De très nombreuses plaintes ont été déposées ? Elles « ont été acheminées entre le 30 octobre et le 2 novembre par des avocates du FLN », souligne le préfet de police, qui relève que plusieurs plaignants « habitent à proximité les uns des autres » et d’en conclure : « Le caractère concerté de ces plaintes apparaît donc facilement : les plaignants ont laissé d’ailleurs plus ou moins entendre qu’il y a eu racolage par les avocates. »
Certains plaignants ne se sont finalement pas présentés devant les policiers ? « L’enquête ne peut guère laisser d’illusion sur le bien-fondé de leurs réclamations », en déduit Maurice Papon, qui précise que certains plaignants, qui, eux, se sont présentés, ont été « convaincus de mensonges ». Le préfet de police n’hésite pas à parler ainsi d’une « évidente mauvaise foi » apparue, selon lui, dans les cas signalés.
Maurice Papon accusera aussi dans son rapport le FLN du meurtre d’au moins deux Algériens imputés à la police française. Et pour les seuls cas de sévices réels, le préfet souligne que leur « importance a été démesurément grossie ».
Également saisi d’informations publiées par le quotidien L’Humanité, selon lesquelles de très nombreux Algériens arrêtés par la police le 17-Octobre ont ensuite subi des sévices dans un centre d’internement à Asnières (Hauts-de-Seine), le rapport Papon conclut : « Rien d’anormal n’a été constaté pendant leur présence dans les locaux d’Asnières […]. Il ressort donc bien de l’enquête que cette affaire a été montée de toutes pièces par le journal L’Humanité à des fins d’ordre politique, d’ordre général et local. »
Un autre document figurant dans les archives de l’Élysée confirme que tout fut fait, sous la responsabilité du préfet Papon, pour empêcher l’éclatement de la vérité sur le massacre du 17-Octobre. Il s’agit cette fois d’un tableau de huit pages de « comparaison entre les faits allégués et les résultats de l’enquête ». Partout on peut lire ce type de remarques : « Plainte de circonstance imposée par le FLN », « plainte mensongère », « plainte douteuse », « plainte mensongère ordonnée par le FLN », « plainte tardive et suspecte »…
De telles conclusions tranchaient pourtant, déjà à l’époque, avec l’étendue des connaissances sur ce crime d’État, qu’un haut fonctionnaire du Conseil d’État, Michel Massenet, décrira en ces termes dans une note de l’automne 1961 (mais non datée précisément) et adressée à l’Élysée : « L’on peut en tout cas affirmer que la violence qui s’y est manifestée à froid est sans précédent dans les annales policières en France. »
Au-delà du 17 octobre 1961
Ce n’est pas tout. Une troisième note de l’Élysée, non signée mais vraisemblablement rédigée par le conseiller élyséen Benard Tricot – elle émane de ses archives –, montre qu’au-delà du massacre du 17-Octobre la présidence de la République n’ignorait rien non plus du déchaînement criminel de la police française, cible durant l’année 1961 d’attaques imputées au FLN, contre des Algériens résidant en métropole.
Adressée le 25 octobre 1961 à Geoffroy Chodron de Courcel, le secrétaire général de la présidence, cette note décrit ni plus ni moins qu’une véritable terreur d’État.
La voici :
« S’agissant des brutalités ou sévices dont les Musulmans algériens ont pu être victimes ces derniers jours à Paris, je laisserai de côté tout ce qui a pu se passer au cours des manifestations ou immédiatement après. De même, il n’y a pas lieu de tenir compte de tous les renseignements à caractère vague ou hypothétique. En retenant seulement les faits précis venant de sources sérieuses, on peut indiquer : qu’il arrive que des personnes apparemment innocentes, et en tout cas n’ayant aucune attitude menaçante, soient tuées par les forces de l’ordre.
— À Gennevilliers, le jeudi 12 octobre, à 20 heures 30, 60, rue de Richelieu, devant l’école de garçons, un élève du cours de français, Ali Guérat, a été tué par balle. Le directeur du cours, M. Vernet, a été témoin de ce meurtre.
— Il arrive que lorsque des Musulmans sont appréhendés par les policiers ceux-ci détruisent devant eux leurs papiers d’identité. Ce fait, bien qu’il ne soit pas sanglant, me paraît des plus graves. Par une véritable voie de fait la police met elle-même des hommes en situation irrégulière.
— Des hôtels ou magasins musulmans ont été saccagés par la police (un hôtel dans le XVIIIe arrondissement, des magasins à Nanterre) sans qu’apparemment les destructions faites aient pu se justifier par les nécessités d’une lutte soutenue, par des mesures de sécurité ou par les besoins d’une investigation.
— Des hommes appréhendés après les manifestations et conduits dans des lieux de rassemblement (Vincennes, la Porte de Versailles, un lieu nommé “les carrières”, etc.) ont été brutalisés, précipités du haut de l’escalier, roués de coups.
— Dans certains endroits, les hommes appréhendés étaient tellement tassés les uns contre les autres qu’ils furent obligés de rester debout non seulement le jour mais aussi la nuit. »
Le « chaînon manquant »
Mediapart a présenté tous les documents cités dans cet article à deux historiens spécialistes de l’Algérie et du 17 octobre 1961, Fabrice Riceputi, auteur du livre Ici on noya les Algériens (Le Passager clandestin, 2021), et Gilles Manceron, qui a rédigé le texte « La Triple occultation d’un massacre » pour le livre Le 17 octobre des Algériens (La Découverte, 2011).
Pour Fabrice Riceputi, ces documents « constituent en quelque sorte un chaînon manquant dans l’historiographie de cet événement tragique ». À leur lecture, dit-il, on voit que « la présidence de la République sait que la version des faits farouchement défendue publiquement par son premier ministre, Michel Debré, le ministre de l’intérieur, Roger Frey, et le préfet de police, Maurice Papon, et largement relayée dans la presse grand public, est mensongère ».
De Gaulle a finalement renoncé à demander des sanctions contre les auteurs du massacre pour éviter que sa majorité politique se fracture.
L’historien rappelle que la préfecture de police maintient depuis le 18 octobre 1961 qu’il n’y eut, ce jour-là, que deux morts « français musulmans d’Algérie » et un mort français, à l’occasion d’une manifestation « violente » du fait des Algériens, la police ayant été irréprochable. « Il faut noter ici que la réprobation exprimée par de Gaulle dans ces archives, si elle mérite d’être connue, ne se traduisit jamais par une remise en cause publique de cette version restée officielle durant des décennies », ajoute Fabrice Riceputi.
Il en veut pour preuve que, quatre mois après le 17-Octobre, « Roger Frey et Maurice Papon seront encore, sous l’autorité de De Gaulle, responsables d’une autre tuerie policière : celle du métro Charonne, faisant neuf morts le 8 février 1962 dans une manifestation anti-OAS. Et l’un et l’autre seront maintenus en poste par de Gaulle durant cinq années supplémentaires, jusqu’en 1967 ».
L’historien Gilles Manceron affirme de son côté que les documents consultés par Mediapart « confirment que le général de Gaulle, qui avait retiré au premier ministre toute autorité sur la politique algérienne, avait laissé à celui-ci, à sa demande, la responsabilité du “maintien de l’ordre” en France et qu’il avait désapprouvé la manière dont il a frappé le FLN et l’émigration algérienne en 1961 ».
Mais « pour éviter que sa majorité ne se fracture et qu’une partie le désavoue », selon Gilles Manceron, le général de Gaulle a finalement renoncé à demander les sanctions qui lui paraissaient pourtant logiques contre les auteurs du massacre, comme le montrent les archives inédites de sa présidence.
De fait, les poursuites judiciaires encouragées par le chef de l’État furent stoppées net en mars 1962 à la suite de la promulgation d’une loi d’amnistie concernant tous les crimes et délits « en relation avec les événements d’Algérie ».
Voici comment après le meurtre d’innocents, l’impunité a tenté d’assassiner la mémoire.
Massacre du 17 octobre 1961 : « Il est de l’honneur et du devoir de Macron de prendre la parole »
par Fabrice Arfi, publié dans Mediapart le 8 juin 2022. Source
Au lendemain des révélations de Mediapart sur le 17 octobre 1961 à partir d’archives inédites de la présidence de Gaulle, l’écrivain et réalisateur Mehdi Lallaoui, figure du combat pour la vérité sur ce crime d’État, revient sur des décennies de déni et de dissimulation.
Il est, depuis 30 ans, l’une des principales sentinelles de la mémoire sur le massacre du 17 octobre 1961. Au lendemain des révélations de Mediapart sur ce crime d’État à partir d’archives inédites de la présidence de Gaulle, l’écrivain et réalisateur Mehdi Lallaoui a accepté de répondre à nos questions.
Cofondateur en 1990 de l’association Au nom de la mémoire, il revient sur la si longue marche pour la vérité, pour la connaissance et la reconnaissance de la tragédie, qui n’est toujours pas entrée, 60 ans après les faits, à la place qui est la sienne dans l’histoire officielle. Estimant que le massacre du 17-Octobre pourrait remplir la définition d’un crime contre l’humanité, Mehdi Lallaoui implore le président de la République, Emmanuel Macron, de parler.
• Quel est, pour vous, l’enseignement principal sur le 17 octobre 1961 des archives inédites de la présidence de Gaulle publiées par Mediapart ?
Mehdi Lallaoui : Depuis 60 ans, il y a eu de la part des services de l’État déni et dissimulation sur ce crime resté impuni. Aussi, tout ce qui permet de documenter aujourd’hui encore cet événement, côté officiel, est essentiel. Oui, nous savions que le gouvernement de l’époque et de Gaulle connaissaient la réalité des faits. Le démontrer grâce aux archives – et à l’opiniâtreté des journalistes, des historiens ou des archivistes – est énorme et très important pour l’établissement de la vérité, pour tous les citoyens de ce pays.
Ces archives inédites confirment que les plus hautes autorités de l’État ont couvert ce massacre et couvert tous ses responsables. Je rappelle que pendant des dizaines d’années le bilan officiel de cette nuit ne fut que 3 ou 7 morts, dont un jeune Français (M. Chevalier), massacré par erreur à la sortie du cinéma Bonne-Nouvelle et que personne, je dis bien personne, quel que soit son grade, ne fut poursuivi.
• Vous aviez 5 ans à l’époque du 17-Octobre, mais vous avez un rapport personnel à l’évènement. Quel est-il exactement ?
Mon père était parti avec d’autres travailleurs algériens à la manifestation. Il est revenu dans la nuit, cassé et ensanglanté. Plusieurs de ses compagnons, dont des pères de famille, ont définitivement disparu cette nuit-là. Mon père doit la vie sauve à un enseignant qui l’a arraché de la furie meurtrière des policiers au Pont-de-Neuilly, faisant croire qu’il donnait un coup de main à la répression contre les « bougnoules ».
Cet enseignant a jeté mon père, bien esquinté, dans le coffre de sa voiture et, contournant tous les ponts de la couronne parisienne, l’a ramené à Bezons où ma famille demeure toujours. J’ai toute ma vie voulu retrouver cet enseignant qui avait sauvé la vie de mon père, pour lui dire simplement merci.
Aujourd’hui, l’un de mes fils est un jeune enseignant dans le Val-d’Oise. En octobre dernier, il m’accompagnait au pont de Bezons pour témoigner de cette histoire. Mon père n’a jamais gardé de haine pour les Français. Nombreux étaient ses camarades d’usine qui venaient manger à la maison, mais il a gardé une rancœur tenace contre le système colonial.
• Vous êtes le cofondateur en 1990, avec Samia Messaoudi et Benjamin Stora, de l’association Au nom de la mémoire. Trente ans plus tard, la marche pour la vérité autour du 17-Octobre n’est pas terminée. Quelles ont été les avancées les plus significatives dans ce combat depuis 30 ans ?
Nous avons fait progresser cette marche pour la vérité d’année en année. D’abord en documentant cette tragédie, en produisant des livres, des films, des expositions et aussi des colloques internationaux d’historiens. Le dernier en date s’est déroulé au Sénat en octobre 2021 pour le 60e anniversaire.
Au début des années 1990, beaucoup étaient incrédules quant à la réalité des crimes d’octobre. « Vous vous imaginez, nous disait-on, assassiner de sang-froid des dizaines de manifestants pacifiques au cœur de la capitale de la France… c’est impossible ! » Ensuite, en occupant chaque année, le 17 octobre, l’espace public, d’abord à Paris, puis maintenant dans une quarantaine de villes en France qui ont acté une place ou une rue rappelant la date du 17 octobre 1961.
• Les avancées les plus significatives sont incontestablement la pose de la plaque commémorative par Bertrand Delanoé, le maire de Paris, sur le pont Saint-Michel en octobre 2001.
Le resurgissement de la mémoire du 17-Octobre au moment du procès Papon [condamné pour sa participation à la déportation des juifs durant la Seconde Guerre mondiale – ndlr] a donné, en 1998, une visibilité internationale à cette histoire. Elle nous a permis, avec la complicité de nos amis Brigitte Lainé et Philippe Grand, de publier à la une de Libération des archives interdites de communication, qui établissaient une liste d’homicides envers les « Français musulmans d’Algérie » liée au 17-Octobre et restée sans suite.
Il faut aussi rappeler qu’à la suite du procès Papon, une procédure en diffamation fut intentée par Papon contre Jean-Luc Enaudi. À l’issue de ce procès, en février 1999, le tribunal de Paris déboutera Papon et caractérisera de « véritable massacre » les événements d’octobre 1961.
• Un homme en particulier a permis de faire avancer la connaissance du 17-Octobre et vous venez de citer son nom : il s’agit de Jean-Luc Einaudi, qui n’était pas historien de profession, mais a fait un travail historique unique. Quel rôle ont joué les travaux d’Einaudi ?
Jean-Luc Einaudi, avec qui nous avons cheminé de nombreuses années et qui a porté comme nous le combat pour la vérité, était un Juste. On disait autrefois « un honnête homme ».
C’était un homme qui habitait avec sa femme dans une HLM de banlieue. Il vivait de son travail d’éducateur spécialisé, et dans son temps libre enquêtait comme enquêtent les professionnels. Un homme vraiment exceptionnel qui sous ses airs un peu bourru était d’une extrême gentillesse.
Trouver les témoins, accumuler les preuves, recouper et vérifier les informations, s’accrocher au moindre renseignement permettant de reconstruire le puzzle, tel était Einaudi. Il ne se disait pas historien et s’offusquait lorsqu’on le présentait comme tel. Il se disait citoyen épris de justice. Son travail a ouvert une brèche importante dans le récit officiel et le déni de l’État sur cette tragédie. Il a été essentiel dans le combat pour la connaissance et la reconnaissance du 17-Octobre. Nous avons toujours un mot pour évoquer la mémoire de Jean-Luc : respect, respect total.
• L’historien Pierre Vidal-Naquet a parlé, au sujet du 17-Octobre, d’un « pogrom anti-Algériens » qui, pourtant, « n’ébranla pas Paris ». En 1991, Robert Badinter confia ses souvenirs au journal Libération : « Les gens se foutaient de ce qu’il s’était passé, ils ne se sentaient pas moralement concernés. » Au-delà de la responsabilité politique face au crime et son effacement dans l’histoire officielle, n’y a-t-il pas aussi une responsabilité citoyenne face à une tragédie qui s’est pourtant déroulée sous les fenêtres des Parisiens et des Parisiennes ?
Bien sûr qu’il y a une responsabilité collective et citoyenne sur ce genre de tragédie. Tout le monde ne réagit pas en faisant l’autruche. Beaucoup se sont tus par honte de voir la police parisienne massacrer des innocents. D’autres, certes minoritaires, ont parlé, se sont mobilisés.
Rappelons aujourd’hui, à un moment où l’on met en cause les pratiques de maintien de l’ordre de la police, que ce sont des policiers qui ont sauvé l’honneur – si honneur il y a… – de notre pays en publiant le 31 octobre 1961 un tract clandestin qui documentait de façon précise les crimes et les exactions commises par leurs collègues à Paris.
Alors que la France des droits de l’homme s’engloutissait définitivement dans les eaux noires de la Seine où furent jetés et noyés les travailleurs algériens, ces policiers ont su dire que ce n’était pas cela la France et la démocratie française.
• Est-ce qu’on peut parler, selon vous, d’un crime raciste ?
Parfaitement, le 17-Octobre est la fois un crime d’État, un crime raciste et un crime contre l’humanité. Tous les témoignages et la documentation que nous avons collectés ou que les historiens ont publiés et qui sont publics démontrent le caractère racial de la répression contre les Algériens à l’automne 1961.
Ce faisant, ce massacre du 17-Octobre rentre complètement dans la définition du crime contre l’humanité dont les textes énoncent qu’il s’agit de « l’exécution d’un plan concerté tendant à la destruction totale ou partielle d’un groupe national, ethnique, racial ou religieux, inspiré par des motifs politiques, philosophiques, raciaux ou religieux ».
• Est-ce que le 17 octobre 1961 est, pour vous, le symptôme d’un problème français plus large : l’incapacité d’un pays à regarder son passé ?
Depuis des décennies, une certaine France ne se regarde que sous le prisme d’histoires glorieuses et valorisantes pour le roman national. Les gouvernants de gauche ou de droite eux-mêmes ont toujours fonctionné sur ce logiciel mémoriel pour aller dans le sens des groupes antagonistes de leur électorat.
Combien de temps a-t-il fallu attendre pour la responsabilité de l’État dans la rafle du Vél’ d’Hiv, pour les fusillés pour l’exemple en 1917, pour la torture systémique durant les « évènements d’Algérie », pour les massacres des tirailleurs à Thiaroye, pour ceux de Madagascar en 1947…
Le 17-Octobre est l’une des nombreuses histoires dont on a du mal à évoquer le souvenir de façon sereine et honnête. Faire histoire en évoquant tous ses aspects, même les moins glorieux, est une exigence démocratique toujours d’actualité.
• Pourquoi l’Algérie a-t-elle, elle aussi, participé à une forme d’occultation mémorielle autour du 17-Octobre ?
Je pense que de l’autre côté de la Méditerranée, les dirigeants algériens successifs ont depuis l’indépendance eu plus d’énergie à faire valoir les accords économiques que toute autre chose. Ce n’est que depuis une dizaine d’années que l’Algérie demande des comptes à la France sur la violence coloniale, mais sans aller à saisir les cours de justice internationales… Toujours cette auto-amnistie qui empêcherait les peuples à demander des comptes au colonisateur.
Je rappelle, pour l’avoir évoqué, que les crimes contre l’humanité sont imprescriptibles.
• Que peut aujourd’hui la République et son président, Emmanuel Macron, dans la reconnaissance officielle du 17-Octobre ?
Le 16 octobre dernier, j’ai rencontré et discuté avec le président Macron lors de la cérémonie au pont de Bezons où furent repêchés, il y a 60 ans, des cadavres d’Algériens « noyés par balles », selon les termes de l’époque.
Je lui ai dit le combat d’Au nom de la mémoire pour que la vérité, toute la vérité soit établie. Comment peut-on admettre des dizaines, voire des centaines de morts dans un État de droit sans que personne ne soit poursuivi. Il faut que cette vérité soit enfin énoncée, sans omettre aucune responsabilité, par les plus hautes autorités de l’État.
J’ai dit aussi au président que nos familles et les citoyens de ce pays étaient en attente de la justice, car une société démocratique sans justice est une société amputée de ses principes fondamentaux.
Aujourd’hui, à la lumière des confirmations par Mediapart des massacres du 17-Octobre et de leur connaissance par les plus hautes autorités de l’État, il est de l’honneur, du devoir et du rôle du président de la République de prendre la parole. Et pour revisiter la fin du poème La gueule du loup de Kateb Yacine : « Et maintenant va-t-il parler / Et maintenant va-t-il se taire ? »
De Gaulle et le massacre du 17-Octobre : la leçon des historiens pour hier et aujourd’hui
par Fabrice Arfi, publié par Mediapart le 19 juin 2022. Source
Après les révélations de Mediapart sur l’implication du général de Gaulle dans le mensonge d’État et l’impunité qui ont accompagné le 17-Octobre, les historiens Jim House, Neil MacMaster, Emmanuel Blanchard et Fabrice Riceputi réagissent.
Quelles sont les leçons à tirer, pour le passé mais aussi le présent, de l’histoire du massacre du 17 octobre 1961, une tragédie que la mémoire officielle française a toujours du mal, en 2022, à reconnaître pour ce qu’elle est : un crime d’État ?
Une semaine après les révélations de Mediapart sur l’implication du général de Gaulle dans le mensonge et l’impunité qui ont accompagné le 17-Octobre, quatre historiens réagissent.
À l’origine de recherches majeures sur divers aspects du 17-Octobre – son histoire complète, le rôle précis de la police ou ses enjeux mémoriels –, Jim House et Neil MacMaster (Paris 1961, Tallandier), Emmanuel Blanchard (La police parisienne et les Algériens, Nouveau Monde) et Fabrice Riceputi (Ici on noya les Algériens, Le Passager clandestin) ont accepté de répondre à nos questions (voir la Boîte de cet article).
• Quel enseignement tirez-vous sur le 17-Octobre des archives de la présidence de Gaulle récemment publiées par Mediapart ?
Jim House et Neil MacMaster : La publication de ces documents présente un intérêt certain, car elle aide à mieux cerner les responsabilités de cette répression au plus haut sommet de l’État, question qui a longtemps fasciné les historiens et militants mais qui, sans accès aux archives, était restée sans réponse.
Les documents publiés par Mediapart et le cours des événements qui a suivi ou précédé leur rédaction montrent bien la préoccupation majeure de de Gaulle suite au 17 octobre 1961 : « mettre de l’ordre » dans la police parisienne et surveiller les agissements de l’OAS [Organisation de l’armée secrète – ndlr].
De ce fait, de Gaulle est certes complice de l’occultation, tout comme il l’était de la mise en place de la répression contre le FLN. La note très intéressante en date du 25 octobre 1961, envoyée par le secrétaire général de la présidence, décrit des violences policières illégales de manière rétrospective – le 17 octobre 1961 est ainsi révélateur du quotidien périlleux des Algériens, parfois bien avant le massacre.
Emmanuel Blanchard : On voit bien que de Gaulle craint que la police lui échappe. Or il a besoin d’un appareil policier loyal au régime. Et pour comprendre cette préoccupation, il faut revenir au contexte de la nomination [en mars 1958 – ndlr] de Maurice Papon à la tête de la préfecture de police de Paris. De Gaulle n’a pas de problème de légitimité, mais il sait que si la IVe République est tombée, c’est parce que les deux institutions de force, l’armée et la police, ont été déloyales au régime et ont contribué à sa chute au printemps 1958.
Le mandat de Papon est clair : ramener la police dans le cadre institutionnel. Il s’agit, en quelque sorte, de remettre de l’ordre dans la maison et d’éviter à tout prix une autonomisation de la police. De Gaulle, dont il faut rappeler qu’il est la cible d’attentats de l’OAS, a peur que la police lui fasse défaut.
De ce point de vue, la découverte récurrente de cadavres d’Algériens dans Paris fait craindre au pouvoir l’existence de possibles escadrons de la mort ou d’actions clandestines d’une police infiltrée par l’OAS. Et si Papon reste à la tête de la préfecture de police jusqu’en 1967, c’est parce qu’il a accompli cette mission prioritaire : faire en sorte qu’au contraire de la police algéroise ou oranaise, la police parisienne ne soit pas gangrénée par l’OAS et demeure loyale au régime.
Autre point important : on l’oublie souvent, mais il y a eu des enquêtes et informations judiciaires sur les « disparitions » d’octobre 1961. La note manuscrite de de Gaulle, révélée par Mediapart, montre que le chef de l’État semble vouloir que ces enquêtes aillent jusqu’au bout. Mais cela ne sera pas le cas. En contrepartie d’une police « tenue », il accepte le mensonge d’État sur le 17 octobre.
En somme, la transaction avec Papon peut se résumer ainsi : « Si vous tenez la police, qu’elle ne sombre pas dans l’activisme OAS, on oublie cette histoire. »
• Quels ont été les ressorts de la mécanique gouvernementale qui ont permis à ce crime d’avoir été, à ce point, et si vite, passé sous silence ?
Fabrice Riceputi : Dès la nuit du 17 au 18 octobre, alors que la répression faisait encore rage, le préfet de police Maurice Papon a produit un communiqué selon lequel les Algériens étaient violents et armés, la police irréprochable, et que seules trois personnes avaient trouvé la mort, dont deux Algériens du fait d’un tir policier « en riposte » et un Français, prétendument d’une « crise cardiaque ».
Mais Papon, interpellé au conseil de Paris et à l’Assemblée, a reçu un soutien sans faille du gouvernement de Michel Debré. Quant à de Gaulle, il s’est tu. L’opposition a tenté d’ouvrir une commission d’enquête parlementaire, mais le gouvernement, en faisant ouvrir une procédure judiciaire dont il savait qu’elle ne donnerait rien, en a empêché la création.
Des plaintes furent déposées par des Algériens mais, les documents que Mediapart a trouvés le confirment, elles sont destinées à être étouffées par une justice aux ordres. Du reste, elles seront définitivement éteintes cinq mois plus tard, dès les accords d’Évian, en mars 1962, du fait de l’auto-amnistie décrétée par la France.
Jim House et Neil MacMaster : La présidence de Gaulle déléguait la responsabilité répressive à des ministres qui étaient couverts, tout comme l’était Papon, qui a su mettre fin rapidement aux protestations d’une petite minorité de la police parisienne face aux assassinats d’Algériens. C’est ainsi que de Gaulle a pu maintenir ce que les politistes de langue anglaise appellent « plausible denial » : il n’existe pas de traces écrites permettant de confirmer les responsabilités des commanditaires et/ou des acteurs impliqués. Les documents produits ont pour effet de suggérer que de Gaulle est resté assez « éloigné » des ordres qui se transmettaient entre fonctionnaires lors de la répression.
Par ailleurs, comme le montre Alain Dewerpe dans son ouvrage magistral, cette mécanique de production de la violence et son occultation sont restées en place lors de la tuerie de Charonne (8 février 1962). Il faudrait également signaler que l’absence de mobilisation de masse de la gauche française autour du 17 octobre 1961 a certainement facilité l’objectif affiché par le gouvernement de « tourner la page ».
Justement, dans la nouvelle préface de Paris 1961, vous évoquez « le silence de la société ». L’historien Pierre Vidal-Naquet avait parlé, lui, d’un « pogrom anti-algérien » qui « n’ébranla pas Paris ». Et en 1991, Robert Badinter confiait à Libération : « Les gens se foutaient de ce qu’il s’était passé, ils ne se sentaient pas moralement concernés. » Au-delà de la responsabilité politique, n’y a-t-il pas eu aussi une responsabilité citoyenne face à une tragédie qui s’est pourtant déroulée sous les fenêtres des Parisiens ?
Jim House et Neil MacMaster : Oui. C’est l’indifférence, sinon l’hostilité, qui a prévalu en octobre 1961. Les divisions entre les pôles communiste et socialiste ont aussi joué un rôle important dans l’absence de mobilisation de masse. Toutefois, quelques exceptions méritent d’être signalées, comme la manifestation – interdite - du PSU (Parti socialiste unifié) du 1er novembre 1961 et le travail acharné de certains journalistes et militants dans les semaines suivant le massacre. Globalement, pourtant, les citoyens n’ont pas su demander des comptes à l’État après ce qui avait été fait en leur nom.
Fabrice Riceputi : Il faut souligner que nous sommes en situation de guerre coloniale, dans laquelle, pour la majorité des Français, le sort et la vie même de sous-prolétaires colonisés, racisés par 132 ans de colonisation, qui plus est réputés « terroristes » FLN et accusés collectivement d’être des ennemis de l’intérieur, ne comptaient que très peu. Voir des Algériens raflés au faciès et brutalisés par la police dans les rues de la région parisienne était habituel et ne suscitait que peu de solidarité.
En 1958, Papon a concentré 5 000 Algériens raflés au Vel’d’Hiv. Dès avant la guerre, le 14 juillet 1953, en pleine place de la Nation, la police a tué par balles six Algériens et un Français de la CGT, sans aucune suite. Le facteur « racisme colonial » est évidemment déterminant dans l’occultation de l’événement.
• Comment expliquez-vous que l’Algérie ait, elle aussi, participé à l’occultation du 17-Octobre ?
Jim House et Neil MacMaster : Le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) n’a pas voulu que cette répression puisse compromettre les négociations en cours avec l’État français à l’automne 1961. Pour le GPRA, la priorité politique est passée rapidement à la grève de la faim des prisonniers politiques algériens (et de leurs soutiens) au mois de novembre 1961. Qui plus est, l’organisation des manifestations d’octobre 1961 a révélé certaines tensions au sein des instances dirigeantes du FLN, entre la Fédération de France du FLN (FF-FLN) et le GPRA plus précisément.
À l’indépendance [proclamée le 5 juillet 1962 - ndlr], la FF-FLN a en outre été marginalisée par le nouveau régime sous influence des militaires de l’Armée de libération nationale, et ce jusque dans les années 1990. Quand l’État algérien a instauré la commémoration du 17 octobre 1961, en 1968, sous la présidence autoritaire de Boumédiène, cette date a plutôt servi à rappeler aux émigrés algériens en France – dont certains étaient dans la dissidence vis-à-vis de leur pays d’origine – la loyauté politique due à Alger, et ne visait pas le vide mémoriel en France.
La presse n’a probablement jamais autant parlé du 17 octobre que lors du procès à Bordeaux de Maurice Papon, en 1998, alors qu’il y était jugé pour sa participation à la déportation des juifs. Voyez-vous, au-delà du cas Papon, des parallélismes entre la manière dont l’histoire de la collaboration et celle du 17-Octobre ont été étouffées, manipulées, censurées, avant que des historiens, des militants et des journalistes ont permis d’en dynamiter les récits officiels ?
Jim House et Neil MacMaster : Le procès de Papon a en effet représenté un tournant et moment de bascule de Vichy vers l’Algérie. Le parallélisme entre ces deux moments longtemps occultés provient des progrès politiques faits sous la pression de la société civile. Elle a su mobiliser les travaux d’historiens pour demander un retour critique sur le passé et une justice symbolique.
• Dans Ici on noya les Algériens, Fabrice Riceputi, vous parlez d’un « événement sans histoire ». C’est-à-dire ?
Fabrice Riceputi : Le massacre policier et raciste du 17 octobre 1961 fut un évènement sans histoire parce que sans historien, jusqu’aux années 1990. Bien sûr, les acteurs de la répression et ceux qui la subirent ou qui en furent témoins en conservèrent la mémoire. Mais ces mémoires étaient honteuses, douloureuses, marginales. Elles n’intéressaient pas – la page terrible de la guerre d’Algérie devait être tournée - et n’étant pas sollicitées, elles ne s’exprimaient pas. Les choses commencèrent à changer dans les années 1980, avec l’apparition de mouvements antiracistes, qui redécouvrirent l’événement.
Mais le 17-Octobre apparaît alors comme une sorte de rumeur mémorielle clandestine. Quand Didier Daeninckx l’évoque dans son roman Meurtres pour mémoire, en 1983, beaucoup de ses lecteurs sont stupéfaits et incrédules. Dans des livres d’histoire sérieux, dans des mémoires de personnalités, l’événement est soit absent (chez de Gaulle notamment), soit faussement daté, ou encore très souvent confondu avec Charonne (8 février 1962). Et surtout, c’est la version officielle mensongère de Papon qui est toujours mentionnée. En 1988 encore, il la ressert sans problème aux lecteurs dans ses Mémoires.
Celui qui produit véritablement la première histoire du 17-Octobre, c’est Jean-Luc Einaudi, avec La Bataille de Paris, en 1991. Grâce à un gros travail d’enquête auprès des témoins, notamment des policiers et des Algériens, y compris en Algérie, à une archive du FLN et à un passage au crible des sources disponibles, mais sans pouvoir accéder aux archives policières et judiciaires qui lui sont alors interdites, il contextualise l’événement, en fait un récit détaillé et tente un bilan. Il faut souligner que ce travail, qui eut un très large écho en 1991, s’est fait en dehors de la recherche universitaire.
Il est le fait d’un ancien militant d’extrême gauche, historien autodidacte, déclarant exercer son « droit de citoyen à savoir ce que l’État a fait en son nom » et qui livrera une âpre bataille pour obtenir en 2000 l’accès à une partie des archives les plus sensibles, notamment à celles de la préfecture de police de Paris.
• Existe-t-il des enseignements pour aujourd’hui que nous pourrions tirer du 17 octobre 1961 ?
Emmanuel Blanchard : Disons qu’avoir un pouvoir contesté et qui doit faire des concessions à la police, c’est très actuel comme situation, même si les remises en cause ne sont pas du même ordre. Nous avons, surtout ces dernières années, des présidents mal élus ou à la popularité en berne au bout de quelques mois, très contestés dans la rue. Dès lors, le pouvoir ne peut pas se permettre de faire des violences policières un véritable sujet et ne peut pas porter certaines réformes promises (le récépissé des contrôles d’identité par exemple) si elles sont contestées par les syndicats de police.
Photo : Lors d’une manifestation à Paris, en octobre 2021.
Quand il y a eu, en 2016, la mobilisation des « Policiers en colère », on a bien vu que le pouvoir politique a eu besoin de relégitimer les syndicats par peur qu’une partie de la police devienne incontrôlable. Et c’est ainsi que le pouvoir a fait droit à certaines revendications historiques des syndicats, comme la nouvelle définition de la légitime défense [la loi a été votée en février 2017 à l’Assemblée nationale – ndlr].
Au fond, un pouvoir qui singe la fermeté, en soutenant en toutes circonstances la police, est en réalité un pouvoir en danger (comme à la fin de la guerre d’Algérie du fait des attentats OAS) ou affaibli par un déficit de légitimité populaire, une situation devenue récurrente ces dernières années
• Que peuvent aujourd’hui la République et celui qui la préside, Emmanuel Macron, pour la mémoire du 17-Octobre ?
Jim House et Neil MacMaster : Établir la chaîne des responsabilités au-delà de la seule figure de Papon ; instaurer une commission d’enquête sur ces événements, avec pour première mission la recherche des disparus (morts ou victimes) ; enregistrer les témoignages des manifestants et témoins du 17 octobre toujours vivants ; mettre en place une commémoration nationale ; faire publier un guide des sources archivistiques relatives à cet événement ; assurer l’étude de cet épisode historique dans le secondaire et à l’université.
Fabrice Riceputi : Depuis les années 1990 au moins, des associations exigent que le 17-Octobre soit officiellement reconnu pour ce qu’il fut : un crime d’État. C’est-à-dire autre chose qu’une bavure géante oubliée, mais un crime dans la perpétration et dans l’impunité duquel toutes les institutions de la République coloniale française agonisante – l’Intérieur, la justice, Matignon, et aussi l’Élysée –, à différents titres, furent impliquées.
C’est ce que les archives enfin accessibles aujourd’hui, 60 ans après, que vous avez publiées, confirment pour sommet de l’État dont on ignorait jusqu’ici le niveau d’information et de réaction. On y voit de Gaulle lui-même alerté sur l’extrême gravité des faits, mais aussi sur le danger de voir la police échapper entièrement au contrôle politique comme c’est déjà largement le cas pour une partie de l’armée, et ne rien faire, sinon recommander en interne que « les coupables » soient « poursuivis », ce qu’ils ne furent jamais. À mon sens, c’est accablant.
Soixante ans après, cette reconnaissance est toujours un aveu impossible dans une République qui exige de façon absurde de se voir toujours magnifique et sans taches dans le miroir. La commémoration accomplie par l’actuel président de la République en octobre 2021 au pont de Bezons, bien qu’étrangement silencieuse, en disait long sur cette difficulté persistante à dire la vérité, cette aphasie qui affecte du reste tout ce qui concerne l’histoire coloniale.
Pour un pouvoir exécutif qui est aujourd’hui lui-même dans une dépendance très forte à l’égard de la police et de ses syndicats très proches de l’extrême droite, qui pratique lui-même le déni systématique de violences policières d’une intensité sans précédent depuis la guerre d’Algérie, il est impossible d’aller plus loin. Quant à écorner l’hagiographie gaullienne, cela paraît politiquement hors de question.
publié le 20 juin 2022 (modifié le 2 juillet 2022)
Alors que nous célébrons cette année le soixantenaire de l’indépendance algérienne, sujet de célébrations et d’hommages, nous revenons aujourd’hui à travers une archive d’actualités filmées anglophone pour comprendre ce que 1962 incarne également, au-delà de la fin de la guerre ; un étalement du conflit à travers le siège de Bab el Oued.
1962. Alors que les accords d’Évian, marquant le début d’un processus de sortie de guerre, sont signés le 18 mars, certains Français s’opposent à ce qui leur semble être une trahison. L’OAS, organisation de l’armée secrète favorable au maintien d’une Algérie française et établie depuis février 1961, est déjà connue pour ses intimidations, sa brutalité, ses attentats. Exerçant une violence déjà assourdissante, l’OAS n’entend pas de la même oreille les décisions actées entre le FLN et le gouvernement français. Les hostilités montent d’un cran. Il faut à peine cinq jours à l’organisation pour répondre à cet affront : le 23 mars, elle se retranche à Bab el Oued, alors quartier européen, pour s’opposer par les armes au processus lancé. C’est la bataille de Bab El Oued, qui oppose l’armée française à l’OAS.
Cette archive vidéo trouvée sur le site British Pathé est sortie le 27 mars 1962. Il s’agit, on s’en doute, d’une actualité filmée qui recense les premiers jours du siège. Segmentée en quatre parties, elle permet de comprendre la géographie du siège, son aspect de guérilla, mais aussi les angoisses qu’elle produit.
On observe tout d’abord les abords de Bab el Oued, côté français. La caméra filme la mise en place de barrages, sous le regard des habitants aux fenêtres. Les soldats bloquent le périmètre devant des graffitis de l’OAS. Dans la rue, à la frontière de la zone d’affrontement, des Algériens, des passants, échangent avec des soldats. C’est une vie mouvementée qui continue, et qui contraste avec le plan suivant : une vision désertique où le statisme prend le dessus sur l’agitation, où les chars succèdent aux habitants dans les rues, seuls promeneurs autorisés. On ne s’éloigne pas trop du périmètre de sécurité : nous retournons rapidement sur la frontière qui précède le no man’s land militaire. Les soldats continuent de monter la garde sous le regard des passants. Certains lèvent à peine les yeux vers la scène, comme habitués par un tel quotidien de violence et d’exceptionnalité militaire, d’autres se retournent pour mieux voir. On en vient à se demander si ce n’est pas plutôt la caméra et les journalistes qui attirent le regard des plus jeunes, et non pas les chars et les militaires en treillis. Un plan final de mitraillettes devant des draps suspendus aux fenêtres apparaît, et l’action peut commencer. Nous pénétrons dans le nœud de l’intrigue.
De la caméra statique, nous basculons à la caméra portable : la prise de risque des journalistes qui suivent les soldats et la gendarmerie mobile au cœur de Bab el Oued est énorme. Trois soldats sont mis en scène : un se cache, l’autre part en éclaireur, et un dernier au téléphone en contact avec l’arrière. On pourrait se croire en plein film d’action, le spectateur étant emmené au cœur de l’événement. De nouveau, des graffitis « OAS » « Salan » (général de l’armée française, il est le cerveau du Putsch des généraux en 1961 et à la tête de l’OAS) apparaissent sur les murs et devantures des magasins, alors que ses membres sont traqués. Leur présence invisible encercle les soldats. Absents mais omniprésents, ils dévorent l’espace. Puis, les soldats entrent en action, mitraillettes à la main : échange de balles, lancer de grenades ou de pierres, on ne sait pas trop. Les chars alors colosses jusqu’ici immobiles entrent en mouvement et se joignent au bal.
Après cette première salve d’attaques, les vestiges urbains de la confrontation cohabitent avec les vivants. Du panorama d’une ville immaculée, on bascule vers la destruction, l’horreur, l’angoisse. Des débris sur l’espace public, des arbres arrachés, des voitures désossées… Les curieux observent, encerclent le défunt arbre. Pourtant la vie reprend son cours, le trafic automobile est plus vivant que jamais. Mais les traces de la violence sont là pour rappeler aux vivants que la peur n’est pas partie : des vitres transpercées par le passage des balles, des câbles segmentés par des tentatives de sabotages. Les façades des bâtiments portent également en leur sein les traces de la valse des échanges de balles. Elles illustrent la puissance de l’impact : de l’intérieur, un trou dans le mur, impressionnant par sa taille. On devine la brutalité des échanges. Une maison criblée de balles ; au-dessus de la table du salon, sur la porte, les rideaux… Elles traduisent la vulnérabilité des habitants au quotidien, à tout moment victimes injustes de cette valse sauvage. Ce sont les premiers jours du siège.
Dès le lendemain, le 24 mars, les tensions s’intensifient, et les contrôles sont de plus en plus systématiques. Dans les hauteurs d’Alger, des hommes au brassard scrutent ceux qui veulent entrer dans la Casbah. C’est le FLN qui organise ces contrôles de véhicules et conducteurs, craignant une attaque de l’OAS capable de faire rentrer une voiture incendiée, comme ce fut le cas deux mois plus tard, en mai 1962. Le ciel bleu d’Alger est étouffé par la fumée noire des incendies à répétition. Côté OAS, un hommage est rendu aux victimes du premier jour d’attaque au monument aux morts de la Première Guerre mondiale, monument aujourd’hui inexistant. Selon l’actualité filmée, 3000 Européens auraient répondu à l’appel de l’OAS demandant d’assister à la cérémonie d’hommage aux 20 civils décédés. Sur les gerbes déposées on lit « A ceux de Bab el Oued, morts pour l’Algérie française ». La mobilisation militaire, civile et symbolique est évidente.
Enfin, les dernières images partagées par cette actualité filmée : des hommes et des femmes, des Européens, chargeant à la hâte et à ras bord les voitures et camionnettes de vivres. Pour eux, le siège de Bab el Oued ne vient que de commencer. Le blocus annoncé, les civils disposent d’une heure par jour pour se ravitailler.
Après 130 ans de colonisation et 8 ans de guerre, l’indépendance n’est plus qu’une question de mois, que le veuillent les réfractaires ou non.
1962, ce n’est pas essentiellement l’histoire de la fin d’une guerre, d’une célébration de l’indépendance durement acquise, fraîchement obtenue ; c’est aussi l’histoire d’une angoisse collective qui dure et s’intensifie sous l’ombre de l’OAS qui ne dira jamais son dernier mot.
Publié le 19 juin 2022
https://recitsdalgerie.com/1962-cetait-loas/
ALGERIA: ALGIERS: VIOLENCE AND BLOODSHED CONTINUES (1962)
lors que nous commémorions le 60e anniversaire des accords d’Évian le 18 mars dernier, signant la fin de bien des exactions, les plus inavouables crimes du gouvernement français avaient en réalité une couverture toute trouvée : la Main Rouge.
3 juin 1957 : Otto Schlüter s’apprête à sortir de chez lui. L’homme est soucieux, depuis quelques mois, sa vie a pris un tournant inattendu, le plongeant lui-même et son entourage dans le désarroi le plus total.
Tout avait commencé ce maudit jour, ce 28 septembre 1956. Ça oui, il ne l’oubliera jamais. Son entrepôt d’armes avait volé en éclat sous la détonation d’une bombe, prenant du même coup la vie de son associé. Sur le moment Otto ne voulait pas y croire. Qu’est-ce qu’il s’était passé ? Qu’est-ce qui a pu causer une détonation aussi importante ? L’expertise avait statué sur l’origine : une bombe à l’acide. 5kg ! C’était insensé.
La mère d’Otto le fixe du regard. Elle est inquiète. Depuis cet attentat, la tension dans la famille est devenue palpable. Cette tension s’était insinuée dans le foyer petit à petit, avec l’accumulation de ces affreuses lettres de menaces, signées la Main Rouge. “Encore des couards” avait d’abord pensé son fils. Des lâches, incapables de signer leur menace. Et puis d’abord, que lui reprochait-on ? Oui, il vendait des armes, c’était son commerce après tout. Oui, il en a vendu à ces indépendantistes, des Algériens. On pouvait même retrouver dans son regretté entrepôt des factures à l’appui qui en attestent. Et alors ? Il en avait bien le droit et ne s’en cachait pas particulièrement. Ses pensées continuent de filer tandis qu’il suit du regard sa fille, Ingeborg, qui grimpe dans la Mercedes familiale.
Cet attentat criminel avait tout changé, il doit bien se l’avouer. Il avait continué son business avec le FLN : il fallait bien vivre. Mais les lettres de menaces continuaient d’affluer. Il avait eu un avertissement avec l’explosion de son entrepôt, il devait cesser ces échanges commerciaux avec les Algériens, toujours signés : « la main rouge ». Le claquement sec des trois portières sort Herr Schlutter de ses pensées.
Il doit se reprendre : “Cette situation finira sûrement par se tasser”, se rassure-t-il, en introduisant la clé dans le contact. La détonation se fit entendre, la Mercedes vola en éclat. Encore un attentat signé La Main Rouge, un parmi la dizaine en quelques mois qui prend place en République Fédérale d’Allemagne (RFA). Plutôt étrange comme modus operandi de la part d’un soi-disant groupuscule d’opposants à l’indépendance algérienne, des “colons ultra”, apparemment, au crépuscule des années 50, alors que les tensions en Algérie autour de la guerre d’indépendance se font de plus en plus électriques. Pourtant la justice allemande n’y croit pas du tout. C’est trop organisé. Trop professionnel.
Il y a là la patte très caractéristique des services de contre-espionnage français, le fameux SDECE (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage). Les Allemands en sont convaincus, et leur conviction se voit renforcer lorsqu’en septembre de la même année on apprend le meurtre périlleux d’un autre trafiquant d’arme à Genève, un certain Marcel Léopold. Lui aussi est une pointure dans le milieu : ancien trafiquant d’opium et à la tête d’un réseau de prostitution en Chine, il est chassé par le communisme et vient faire son nid en Europe, dans le milieu de l’armement avec une clientèle des plus éclectique : parmi elle, le Front de Libération National algérien. Tout comme Herr Schlüter, il reçoit des lettres de menaces, signées toute La Main Rouge. Et puis un trait (empoisonné ?) en pleine poitrine, tiré d’une pompe à vélo détournée en sarbacane retrouvée sur place, sur le seuil de sa propre porte. L’analyse post mortem détermine une aorte sectionnée et un lobe pulmonaire lésé. Empoisonnement ? Hémorragie interne ? L’un dans l’autre, ceci n’est sûrement pas un travail amateur. La presse internationale s’en saisit assez rapidement et pointe la France du doigt. Oui c’est sûrement la France qui organise cela, qui organise des opérations à l’étranger qui consistent à éliminer tous ceux qui soutiennent la lutte armée en Algérie. Bien sûr c’est totalement interdit, de même que les attentats visant des cargos à Tanger par exemple, mais toutes les pistes tendent vers cette hypothèse.
Le scandale grossit, à tel point que l’Humanité et l’Express accusent nommément le SDECE d’être derrière ses attentats. En 1959, le Général de Gaulle se voit contraint de nier toute implication avec force : le moment est délicat, la France tente un rapprochement avec l’Allemagne. Pendant ce temps-là, la justice allemande dénonce le SDECE et l’accuse de se cacher derrière la Main Rouge pour revendiquer les meurtres des opposants hors du sol français. Les preuves matérielles sont évidemment inexistantes, mais l’ombre du SDECE est partout. Pourtant, la Main Rouge a tout l’air d’une organisation de colon ultra totalement banale.
D’abord son nom : la Main Rouge, un clin d’œil évident à la main de Fatma, symbole païen typiquement maghrébin et la couleur rouge en référence au sang qu’elle fait couler. Ses activités au cours des années 50 concernent la totalité du Maghreb avant de se centrer essentiellement sur le conflit algérien. Elle a des activistes revendiqués, par exemple Christian, un enseignant corse qui s’exprime dans la presse et conspue le gouvernement français et sa politique qu’il juge mollassonne sur le dossier algérien. Dans le début des années 1960, un obscur écrivain, Pierre Genève, publie et romance l’incroyable épopée de la Main Rouge ; une épopée chevaleresque portée par une idéologie qui se développe au fil des pages. Tout ceci est bien évidemment totalement fantoche. Cette campagne de désinformation ne laisse personne dupe.
Ainsi dans le cadre d’un entretien pour le journal Libération en 1997 (“7 ans de guerre en France”), le commandant Raymond Muelle, ancien dirigeant du SDECE, avoue l’implication des services secrets français derrière la Main Rouge : personne n’est franchement étonné. Il parle alors d’opérations inavouables couvertes par ce moyen. Dans son livre Les tueurs de la République , le journaliste Vincent Nouzille explique les procédés de la Main Rouge. La liste des cibles était établie selon un protocole très strict dans le cadre d’un braintrustaction. L’ordre d’exécution était donné de Matignon, pas de trace écrite, communication verbale uniquement. Parmi les personnes ciblées on compte d’abord des opposants politiques comme Ferhat Ashed, syndicaliste tué à Tunis en 1952. Le commandant Foccard, chargé par l’Elysée des affaires africaines, accorde vite une dérogation pour tuer des avocats jugés pro-FLN sur le sol français. C’est dans ce cadre qu’un attentat contre Jacques Vergès échoue. Ce dernier raconte par la suite qu’il croyait dur comme fer à l’existence de cette organisation criminelle qui menaçait de façon criminelle les avocats étiquetés pro indépendantistes. L’avocat Amokrane Ould Aoudia a moins de chance : il est tué de deux balles en plein cœur, en plein jour, dans le XIe arrondissement de Paris. Le rythme des exactions va s’essouffler notamment après le putsch raté des généraux en avril 1961 : plusieurs membres du SDEC se radicalisent et se retournent contre le Général de Gaulle pour rejoindre l’OAS. Raymond Muelle est arrêté en 1962 pour complot contre la sûreté de l’État. Il avoue souhaiter tuer le Général de Gaulle qu’il perçoit comme un traître. Finalement, cette fièvre tueuse et arbitraire se solde par un bilan glacial de 135 morts en 1960 et 103 en 1961. Constantin Melrick, coordinateur des services de renseignement auprès du premier ministre Michel Debré, parle d’une effroyable dérive.
Si l’on considère que la signature de la Main Rouge disparaît à la signature des accords d’Évian, ses méthodes, ses modus operandi et ses acteurs seront retrouvés quelques mois plus tard au sein d’une nouvelle organisation secrète, vraiment clandestine cette fois : l’OAS.
Par Nouha
Jacques Foccart
Raymond Muelle
Jacques Verges
Sources :
Entretien Raymond Muelle : entretien dans le journal Libération en 2001
Karima Lazali est psychologue clinicienne et psychanalyste de formation. Elle a exercé en France et en Algérie, et publie aux éditions La découverte le livre “Le trauma colonial”, en 2018. C’est la recommandation de la semaine de Récits d’Algérie, par Mayssa.
Très attendu, ce livre publié à la rentrée dernière (septembre 2018) présente une enquête menée par la psychanalyste algérienne Karima Lazali sur les conséquences de la colonisation, jusqu’à aujourd’hui. Forte de son expérience clinique à Paris et Alger, elle remarque chez ses « analysés » des symptômes persistants qui ne peuvent être expliqués simplement par la théorie psychanalytique, mais dont la violence de la colonisation vécue par leurs aïeux pourrait constituer une réponse. C’est le point de départ de son enquête. Elle remarque et s’étonne que depuis les travaux de Frantz Fanon dans les années 1950 (écrits psychiatriques) il existe très peu de travaux cliniques en France et en Algérie sur les effets psychiques de la colonisation.
Pour réaliser cette étude, elle mobilise d’une part son expérience clinique, mais aussi des travaux d’historiens, de sociologues et également la littérature algérienne (surtout francophone). Véritable ouvrage transdisciplinaire, les disciplines invoquées s’emboitent de manière parfaitement logique, permettant au lecteur profane de comprendre son discours. Cette approche permet d’expliquer non seulement les effets psychiques de la colonisation, sur les individus, mais aussi politiques, sur le collectif et les évènements politiques pré et post indépendance en Algérie. Elle retrace minutieusement certains pans de l’histoire algérienne, des premiers temps de la colonisation française, aux conflits fratricides pendant la guerre d’indépendance et à la décennie noire des années 1990.
Sa brillante démonstration est constamment ponctuée d’extraits littéraires, offrant d’une part une riche bibliographie et d’autre part un aperçu de la mémoire collective algérienne à travers sa littérature. Le lecteur intéressé trouvera ainsi une base bibliographique de romans historiques algériens, mais aussi des pistes de réflexion sur la question, en particulier pour nous, Algériens nés en France.
Par Mayssa. B
Pour aller plus loin :
Le trauma colonial : Une enquête sur les effets psychiques et politiques contemporains de l’oppression coloniale en Algérie, El Watan, par Luiz Eduardo Prado de Oliveira, psychanalyste franco-brésilien
Ce sont des histoires que beaucoup de familles ont tues, empêchant la transmission aux générations suivantes nées en Europe. Qu'ont vécu les parents algériens pendant la colonisation et la guerre d'Algérie ? Un livre collectif tente de réparer cela : "Récits d'Algérie, témoignages de nos aînés" recueillis par Farah Kodja aux éditions Faces cachées.
Un site est né « Récits d’Algérie » la fondatrice s’appelle Farah
Khodja pour y accéder merci de cliquer sur ce lien :
Suite au rapport de Benjamin Stora, le président Emmanuel Macron a déclaré que la France ne s’excusera pas pour ce qu’il avait défini en 2017 comme un “crime contre l’humanité”. Nouha et Farah de Récits d’Algérie s’expriment à ce sujet.
Chère France, je m’en contrefous de tes excuses et voici pourquoi :
En tant que française, née et élevée dans ton giron républicain tout en retrouvant mes racines, ma culture et mon passé de l’autre côté de la méditerranée, en Algérie, il y a fort longtemps (peut-être même depuis toujours ?) que je me suis désintéressée de cette notion d’excuse de ta part pour les exactions que certains de tes ressortissants ont commis sur les miens, sur la façon qu’ils ont eu de faire couler leur sang qui coule à présent dans mes veines, au nom d’un idéal expansionniste et chimérique d’un empire au-delà des frontières de la métropole. Entreprise par ailleurs organisée et ficelée d’une logique suprématiste et raciste.
La réalité c’est qu’il n’est plus le temps des excuses chère France, aujourd’hui, toute personne qui s’intéresse un tant soit peu à ce pan sombre de l’Histoire ne pourrait objectivement réfuter l’horreur que furent les tortures, les viols, les exactions, les spoliations et l’exploitation qui ont eu lieu de par le monde mais en particulier en Algérie qui, qu’on le veuille ou non, occupe une place tout à fait particulière au sein de cette Histoire contemporaine.
Tes excuses ne changeraient rien, la réalité est là et elle s’impose à nous, elle s’inscrit dans la chair des enfants d’Algérie et dans la conscience et les cauchemars de tes enfants qui se sont retrouvés les bras armés de cette machine destructrice.
Je parle en mon nom quand je dis que j’ai choisi d’épouser cette souffrance, de la prendre à bras le corps et de la porter en fardeau tout au long de ma vie en mémoire de ceux qui ont donné leur sang, leur vie et leur âme sur la terre de mes ancêtres pour m’accorder une dignité que mon statut de « Musulmane Française » ne m’aurait jamais permis d’effleurer. Et jamais je ne déposerais ce fardeau à tes pieds, encore moins contre des excuses, tout ceci est inenvisageable
La plaie franco algérienne est à vif depuis presque sept décennies et elle s’est désormais totalement abcédée, de telle sorte que des deux côtés de la méditerranée, les relations sont gelées et c’est le statut quo depuis pratiquement ces sept décennies.
Il y a un principe en médecine qui consiste à drainer un abcès qui entraine une forte incapacité ou qui devient trop important, de peur qu’il n’entraine la nécrose des tissus environnants. A la place du léger pansement que de potentielles excuses pourraient apposer dessus, pansons nos maux à la place et drainons tout cela, nettoyons en profondeur cette plaie, excisons les tissus de mensonges qui se sont accumulés de par les années et mettons à plat l’abcès qui gangrène nos Histoires.
Il n’est plus possible de lire dans nos bouquins d’Histoire à l’école le terme « évènements en Algérie » pour désigner la torture quasi systématique lors des interrogatoires au fil électrique, au feu et à je ne sais quelles autres horreurs, les opposants précipités d’un avion en plein vol en mer, les bombardements au napalm et les viols collectifs.
Il n’est plus possible de parler d’une colonisation qui aurait apporté une forme de modernité, de civilisation, d’infrastructure et de culture, quand l’entreprise coloniale s’est fait une joie d’analphabétiser plusieurs générations et de détruire toute la documentation présente sur place dans les administrations, faisant perdre pour une grande partie d’entre nous, l’histoire de notre généalogie.
Il n’est plus possible de parler de la torture en des termes tellement pudiques dans nos cours d’histoire, en lâchant la seule et unique référence au livre de d’Henri Alleg « la Question » : il y a des témoignages des bourreaux et des victimes très facilement exploitable encore aujourd’hui : étudions-les, apprenons-les et racontons-les.
Cette minimisation de ce qui s’est passé sous les ordres du gouvernement français, à l’apogée du XXe siècle, fait qu’il est possible d’entendre encore aujourd’hui que cette colonisation aurait peut-être au final eu quelques vertus. Ceci est insupportable
D’autant plus insupportable que certains coupables et certaines victimes sont encore là, encore en vie et c’est une opportunité formidable. Alors pourquoi avons-nous constamment l’impression que tu attends que les derniers débris qui constituent la défense de ceux qui ont combattu pour l’Algérie française cassent leur pipe avant d’ouvrir enfin les dossiers en rapport avec cette période ? Il est encore temps de les exploiter, il est encore temps d’établir les responsabilités et, pourquoi pas, rêver d’un Nuremberg à l’Algérienne.
Faisons la paix avec l’Histoire. Nous sommes tous prêts à l’entendre j’ose le croire.
Nouha
En juin 2020, je m’intéressais aux discours présidentiels français depuis 1999 et réalisais cette frise chronologique. Je me posais la question de savoir si Macron allait vers cette repentance française ou non, sans en attendre grand-chose.
Aujourd’hui, j’ai ma réponse. Car derrière ce vocable d’une mission mémorielle et réparatrice du passé colonial français, c’est bien la réalité d’un mépris et d’un manque de volonté flagrant à faire preuve de justice envers les Algériens, et une partie de la population française, franco-algérienne.
Bien sûr, il n’en ressort qu’une preuve de plus qu’il faudrait être dupe ou au mieux naïf pour attendre des excuses de la part de l’Etat français pour avoir perpétré durant 132 années un nombre faramineux de crimes contre l’humanité. La colonisation, certes. Mais aussi ce qui lui a permis de s’instituer : les enfumades, les viols, la torture sous toutes ses formes, la détention arbitraire, l’expropriation…
Toutefois, comme le constate si bien Benjamin Stora, toute une génération se réveille aujourd’hui. C’est la nôtre, c’est nous. Mais cette génération n’a ni l’énergie ni le temps de déconstruire les esprits trop souvent emprunts des vestiges du colonialisme – et parfois même de nostalgie d’une Algérie française. Si c’est ce travail qui fera réaliser à nos politiques qu’ils manquent cruellement de décence et d’humanité, même de justice, alors il ne nous intéresse pas. Il est préférable de dépenser cette force dans l’écriture de notre propre histoire, bien loin des récupérations politiques et des faux-semblants qui animent notre gouvernement. Nul besoin de feinter des volontés de réparation ou d’apaisement des mémoires. Cette histoire, notre histoire, on l’écrira et on la racontera nous-mêmes. Cela prendra le temps qu’il faudra.
D’où l’importance encore de notre projet, Récits d’Algérie.
Omar Yacef, né en 1944 à la Casbah d’Alger au sein d’une famille originaire de Kabylie, est un résistant indépendantiste Algérien, symbole de la place des enfants dans la lutte contre la colonisation. À l’instar de la jeunesse dans la guerre, l’histoire de la courte vie du petit Omar est peu connue, c’est l’histoire de sa mort qui résonne le plus dans la mémoire actuelle. Voici un court portrait de ce petit héros de la Casbah.
Une famille engagée et un environnement propice
Très tôt, le jeune Omar baigne dans les rangs du FLN. En effet, son oncle Saadi Yacef, dont il est très proche, est chef et responsable militaire de la Zone Autonome d’Alger (ZAA). Pour comprendre l’engagement précoce du petit Omar, il faut s’intéresser à Alger et plus particulièrement à la Casbah, véritable sanctuaire pour les révolutionnaires de l’époque. Alger est une ville clé, c’est la capitale, c’est donc ici que les institutions coloniales françaises sont installées, la ville est donc un siège stratégique. Elle devient ZA (Zone Autonome) en 1956, la seule dans tout le pays. Les réunions secrètes et les caches des révolutionnaires s’y multiplient. Le but est de préparer les offensives mais aussi d’augmenter les adhésions au FLN en affirmant la présence du groupe dans les quartiers urbains. En effet, avant cela, les membres du FLN étaient, en majorité, originaires de terres rurales, les populations urbaines (composées de différentes classes sociales, dont la bourgeoisie) sont donc une addition souhaitée à la lutte. Le Petit Omar côtoie donc très vite de grandes figures de la résistance comme Larbi Ben M’hidi, Ali la Pointe, Ramdane Abane et Krim Belkacem.
Premières missions
Le Petit Omar est nommé agent de liaison par son oncle Saadi. La mission d’un agent de liaison, c’est de faire passer des messages aux membres du FLN, d’espionner les militaires français, de signaler leur présence etc… C’est une mission d’une grande importance, grâce à cela, le FLN peut préparer des stratégies afin de mener leurs offensives. Le jeune âge du petit Omar est aussi d’un grand avantage. Un enfant, c’est discret et ça n’éveille pas les soupçons ou, du moins, pas autant qu’un adulte.
C’est ainsi qu’Omar se baladait dans les recoins de la Casbah qu’il devait, sans nulle doute, connaître comme sa poche et qu’il arrivait à traverser les barrages militaires sans se faire repérer. Dans son roman, Souhila Amirat raconte qu’Omar utilisait son cartable pour faire croire aux militaires qu’il partait ou revenait de l’école. En réalité, c’est dans ce petit cartable qu’étaient cachées les consignes et les correspondances secrètes des révolutionnaires. Dans une scène culte du film La Bataille d’Alger, le Petit Omar s’empare discrètement d’un micro appartenant aux militaires afin de scander des slogans et de rassurer les Algériens sur la force du FLN et sur la victoire proche du groupe sur les colons.
La Bataille d’Alger, dernière bataille du Petit Omar
En 1957, un an après la création de la ZAA, la Bataille d’Alger éclate, opposant le FLN à la 10ème division des parachutistes français menés par le Général Massu. Cette bataille a été engendrée et se caractérise principalement par une série d’attentats contre les populations civiles perpétrés par les membres du FLN. La guérilla va durer 10 mois, de janvier à octobre. L’objectif des militaires français est clair : il faut démanteler le réseau FLN qui sévit à Alger. Le Petit Omar a alors 13 ans.
Le 24 septembre, Yacef Saadi, l’oncle d’Omar, est arrêté par les paras, détenteurs de renseignements sur la localisation de certains rebelles du FLN. Ces informations, les militaires français arrivent à en intercepter de plus en plus. Pour cause, la présence d’un agent double au sein du FLN travaillant en réalité pour les français : Zerrouk. Les militaires arrivent donc à déterminer la position exacte de la cache d’Ali la Pointe et des trois rebelles l’accompagnant : Hassiba Ben Bouali (poseuse de bombes), Mahmoud Bouhamidi (un autre agent de liaison) et le Petit Omar.
Cette cache, c’est celle du 5 Rue des Abdérames, dans la Casbah d’Alger.
La nuit du 8 octobre 1957, les parachutistes entament l’opération de capture d’Ali la Pointe avec l’espoir de démanteler, pour de bon, le réseau FLN et de mettre fin à la Bataille d’Alger. Encerclés par les parachutistes leur ordonnant de se rendre, les quatre rebelles lourdement armés ne cèdent pas aux négociations. Les militaires décident donc de plastiquer la cache des rebelles afin de provoquer une explosion. La maison est littéralement détruite en quelques instants. Les corps retrouvés sont identifiables mais violemment déchiquetés. Le petit Omar avait été propulsé jusqu’à atteindre l’entrée de la maison où il s’était retranché avec les autres rebelles. C’est donc au jeune âge de 13 ans que la vie du Petit Omar arrive à son terme.
La mémoire
S’il est difficile de récolter des informations précises sur le petit Omar, notamment de par son âge, il est tout de même possible de retrouver des traces de son passage et de son impact en Algérie. La courte vie du petit Omar évoque celles des autres enfants ayant participé à la lutte pour l’indépendance et dont les noms ont été oubliés. En rendant hommage à sa personne, l’Algérie fait honneur aux autres martyrs précoces anonymes.
Un hôpital inauguré à Draa Ben Khedda (Tizi Ouzou) en 2014 porte aujourd’hui le nom du jeune martyr. Son oncle Saadi Yacef avait fait le déplacement pour rendre hommage à son neveu.
En ce qui concerne l’apparition du petit Omar dans la culture populaire, beaucoup d’artistes ont voulu faire vivre le jeune indépendantiste. Sur scène, on retrouve la pièce d’Abbas Mohamed Islem (Petit Omar ou la Révolution de l’Innocence) qui s’était d’ailleurs exprimé sur le personnage : « Le Petit Omar de la grande bataille d’Alger n’est qu’un prétexte pour rendre hommage à tous les Petits Omar, car dans chaque quartier d’Algérie, il y avait un Petit Omar qui courait les rues. Cette pièce est un hommage à Omar et aux enfants qui ont participé à la révolution ».
En ce qui concerne le septième art, on ne peut que citer le grand classique La Bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo, réalisé peu de temps après l’indépendance avec un casting regroupant des rebelles tels que Saadi Yacef lui-même. Le Petit Omar, lui, est interprété par Latafi Ahmed.
“La femme sans sépulture” est un roman écrit par Assia Djebar, publié en 2002. C’est aussi la recommandation de la semaine de Mayssa.
Voilà. J’ai fini La femme sans sépulture. Que dire, que dire de ce magnifique roman faisant revivre Zoulikha, héroïne de la guerre de libération, figure estimée de sa ville, Césarée de Maurétanie. « La visiteuse », « l’étrangère pas si étrangère », l’auteure elle-même ? revenue bien trop tard après l’indépendance dans la ville de ses aïeux, retrace minutieusement la vie de Zoulikha, contée par les femmes de la ville : ses filles, sa tante, Dame Lionne. Autant de personnages complexes et étonnants convoqués pour raconter le passé. Chacune se remémorant un souvenir, mis bout à bout pour restituer l’histoire de l’héroïne : « une large fresque féminine » dont Zoulikha est au centre, elle par trois fois épousée, par quatre fois mère, militante locale avant de rejoindre le maquis puis disparue, laissée sans sépulture. Disparue comme tant d’autres combattants, dont les familles n’ont, jusqu’à aujourd’hui pas d’explications, pas de traces malgré des recherches désespérées : une volonté d’effacer ces héros de la guerre d’indépendance.
Ce récit, écrit comme un chant, un conte où plusieurs conteuses prennent la parole lors de veillées féminines est également un voyage. Un voyage dans le temps : des époques romaines, vandales et numides à travers notamment le musée de Césarée, à la guerre de libération, et enfin au retour de « la visiteuse » en juin 1981. C’est également un voyage dans la région natale de l’auteure, les femmes-conteuses nous emmènent à l’antique cité romaine Césarée, actuelle Cherchell, prennent la route de Tipaza, ancienne ville romaine également, passant par des villages de pécheurs et dégustant des grillades de poisson frais, aux villages du mont Chenoua surplombant la douce Méditerranée… Pour qui, comme moi, y est déjà passé, les images des magnifiques paysages défilent au cours de la lecture, comme si j’étais retournée en Algérie les admirer, entre une douce brise marine et un soleil éclatant.
La femme sans sépulture, c’est surtout un hommage, c’est faire vivre le récit d’une femme extraordinaire, par sa complexité et son courage, c’est un remerciement : à tous ces combattants ayant donné leur vie à l’Algérie, et en particulier une mise en lumière du rôle des femmes dans la guerre. Zoulikha n’est en effet pas la seule femme algérienne ayant quitté sa famille, ses jeunes enfants, pour rejoindre le maquis ; ni la seule ayant participé à l’organisation d’un réseau de femmes en ville (dont Dame Lionne, ou Lla Lbia faisait partie), récoltant de l’argent et des vivres pour le maquis, « l’organisation » comme on disait, aidée par des hommes de la ville. C’est aussi une illustration de la vie sous l’occupation : les arrestations, le couvre-feu, les inspections des maisons…
C’est un récit intense, poétique, pour que la femme restée sans sépulture, ne soit jamais oubliée, son ombre flottant au-dessus de Césarée et l’histoire vivant dans les cœurs de ceux qui l’ont connue puis en ceux qui liront ce roman.
“Dieu soit loué, il n’y a plus de colonisation dans notre pays” (الحمد لله ما بقاش إستعمار في بلادنا) est le début d’un chant révolutionnaire écrit par El Hajj El Anka et qui se fait connaître le jour de l’indépendance algérienne, le 5 juillet 1962. Par Hakim.
Le 5 juillet 1962, l’Algérie est officiellement libérée du joug français. À 00h05, résonne à la radio une chanson que le père de la musique Chaâbi lui-même, le Hajj Mohammed Al Anka avait écrit des années auparavant et qu’il n’avait jamais pu jouer jusqu’à ce jour. Il s’agit de « Al hamdoulilah mab9ach isti3mar fi bladna » ; « Dieu soit loué, il n’y a plus de colonisation dans notre pays »
Dieu soit loué, il n’y a plus de colonisation dans notre pays.
L’épée de l’injustice a été brisée au combat par les braves
Les hommes ont donné leurs vies dans nos forêts, déserts et montagnes
Longue Vie à l’Algérie libre et à sa jeunesse
Longue vie à l’Algérie libre, à ses hommes et à ses femmes
الحمد لله ما بقاش إستعمار في بلادنا
إتكسر سيف الظلم في الحروب هلكوه الشجعان
ضحات الرجال في الغيب والصحراء وجبالنا
تحيا الجزائر حرة و يحياو الشبان
تحيا الجزائر حرة رجال ونسوان
Voici les quelques vers de ce poème écrit par El Hajj El Anka considéré comme père de la musique Chaâbi Algérienne et que l’on surnomme aussi « Le Cardinal ». Cet homme à la fois grand musicien et patriote, était aussi un homme de foi,i comme l’indiquent aussi bien les poèmes qu’il a écrit mais aussi son appellatif « El Hajj », titre que l’on accorde aux Musulmans qui ont effectué le pèlerinage à la Mecque.
En 1962, l’Algérie sort d’une guerre de libération qui a fait de nombreuses victimes. Malgré cette période sanglante où la pratique de la musique avait beaucoup diminué, les musiciens Chaâbi avaient quand même joué leurs rôles. Le fils de Al Anka affirme, dans le documentaire El gusto , détenir encore des lettres que son père recevait des maquisards qui lui demandaient de les soutenir à travers ses chansons. Que cela soit en France ou en Algérie, beaucoup de joueurs Chaâbi soutenaient le FLN au travers de métaphores dans leurs chansons, le passage de messages ou d’armes ou encore le reversement d’une partie de leurs recettes au FLN.
Cette chanson devenue presque un hymne à la libération, retentit dans l’Algérie tous les 5 juillet pour célébrer la libération en rendant hommage aux sacrifices des femmes et des hommes qui ont lutté pour l’indépendance algérienne. Les écoliers l’apprennent d’ailleurs dès leur plus jeune âge. Elle fait aussi référence à la place de la religion musulmane au sein de la société algérienne, longtemps victime de propagande par le gouvernement français dont la politique coloniale passait par l’effacement de la culture et de la religion des colonisés, cœur de leur l’identité.
Écrivain prolifique, Raphaël Confiant confirme sa volonté d’inventer un récit antillais de part et d’autre de l’Atlantique avec son dernier roman "Le bal de la rue Blomet" (Mercure de France) et nous invite à un éloge de la créolité dans #MaParole.
Certains le comparent à Balzac et lui attribuent la création "d’une comédie créole" à l’instar de la Comédie humaine. Il faut dire qu’avec 60 romans et essais, l’écrivain n’a guère le syndrome de la page blanche, mais plutôt une imagination débordante et un style à faire pâlir de nombreux écrivaillons.
1 Le Lorrain, berceau de l’imaginaire
À quoi tient une telle imagination ? Une enfance heureuse ? Un lieu unique. Pour Raphaël Confiant, le lieu a beaucoup d’importance. Tout commence pour lui au Lorrain, une commune du nord-est de la Martinique "totalement créolophone" durant son enfance. Il se souvient en particulier de sa marraine qui lui a inspiré son roman Eau de café. Elle tenait une boutique, une épicerie et elle consignait dans un carnet toutes les dettes de ses clients. "Elle avait un fort caractère, se souvient Raphaël Confiant. Elle parlait de la même manière aux petits et aux puissants".
L’écrivain se rappelle aussi la distillerie de ses grands-parents. "Au moment de la Première Guerre mondiale, raconte Raphaël Confiant, intarissable sur l’histoire de la Martinique, il y a eu un boom du rhum qui servait à donner du courage aux soldats et à désinfecter les plaies. En plus, ceux qui travaillaient la vigne étaient partis au combat. En revanche, après la guerre, les vignerons ont demandé que le rhum soit taxé. Il y a eu une loi de contingentement et les petites distilleries ont commencé à péricliter". L’écrivain a pu voir les dernières années de la distillerie familiale et c’est pourquoi il aime à dire qu’il est né "dans l’odeur du rhum" et que "tout son imaginaire" s’est formé au Lorrain. Il se souvient des quimboiseurs de la campagne, ces sorciers créoles qui effrayaient les passants, mais aussi des pratiques culturelles hindouistes issues des engagés.
Le romancier a dix ans quand sa famille s’installe à Fort-de-France. Sa mère est institutrice et son père professeur de mathématiques. Au début, il n’aime guère cette grande ville où règnent l’asphalte et l’électricité. "C’était un monde qui tournait le dos à la culture antillaise", estime-t-il dans #MaParole. Malgré tout, Raphaël Confiant s’habitue à sa nouvelle vie, d’autant que pendant les trois mois de vacances, de juin à septembre, il retourne au Lorrain et s’imprègne d’images qui le marqueront à jamais.
À Fort-de-France, il étudie au lycée Schoelcher où Aimé Césaire, Edouard Glissant et Frantz Fanon ont fait leurs classes. Il se souvient à quel point l’enseignement y était de qualité. "Tous nos professeurs étaient agrégés et antillais", précise-t-il.
2 Alger, la Mecque des révolutionnaires
Après un baccalauréat littéraire, au grand dam de son père qui aurait aimé transmettre la bosse des mathématiques à son fils, Raphaël Confiant part étudier à Aix-en-Provence. Avec des amis, il intègre Sciences-Po. Dans l’Hexagone, il vit une drôle d’expérience. Personne ne le prend pour un antillais, tout le monde le croit maghrébin. "C’est étrange d’être perçu comme quelqu’un que vous n’êtes pas", raconte-t-il dans #MaParole. D’autant plus étrange et désagréable qu’il ressent un fort racisme à l’égard des maghrébins. À chaque fois qu’il dit qu’il est antillais, la situation s’arrange, note-t-il.
"Puisqu’ils me prennent pour un arabe, je m’intéresse au monde arabe", poursuit-il dans #MaParole. Raphaël Confiant découvre l’œuvre de Frantz Fanon, écrivain martiniquais comme lui qui a travaillé en tant que psychiatre à l’hôpital de Blida en Algérie avant d’épouser la cause indépendantiste. Alors au lieu de poursuivre sa préparation à l’ENA, il plaque tout pour partir en Algérie. Un ami lui trouve un travail de professeur d’anglais pour cadres dans une entreprise. Son père est furieux.
"Le président du Front de libération du Mozambique disait : quand on est musulman, on va à la Mecque, quand on est révolutionnaire, on va à Alger", se souvient dans un rire Raphaël Confiant. Effectivement, tout ce que comptait la terre en matière de révolutionnaires, de l’IRA à l’ANC en passant par les Black panthers se retrouvent à Alger dans les années 70 avec malheureusement "de sacrées fripouilles", déplore l’écrivain.
Déçu par la dérive corrompue du régime algérien, il rentre en Martinique où pendant 38 ans, il officie en tant que professeur d’anglais au lycée, puis maitre de conférence en socio-linguistique et littérature à l’Université et enfin, doyen de la faculté de littérature. Aujourd’hui retraité, il confie dans #MaParole qu’il n’a jamais vraiment aimé ce métier, mais l’a fait "sans déplaisir". En parallèle, il commence à écrire des poèmes et des romans en créole dès 1977.
Pendant dix ans, il persiste à écrire dans cette langue, se sentant un peu seul. "J’étais isolé et méprisé, témoigne-t-il dans #MaParoleet ça m’a lassé". Encouragé par Patrick Chamoiseau, il envoie un manuscrit à plusieurs maisons d’édition. Un jour, il reçoit une petite enveloppe bleue signée Yves Berger, "le grand manitou de Grasset" qui accepte son récit Eau de café.
Au téléphone, le patron de Grasset explique à Raphaël Confiant que son récit est un peu "compliqué" et lui demande s’il n’a pas une autre histoire sous le coude. Sans réellement réfléchir, Raphaël Confiant lui propose un roman sur la Martinique pendant la Seconde Guerre mondiale dirigée par le très autoritaire amiral Robert. "Le titre ? lui demande Yves Berger, Le nègre et l’amiral, ajoute sans trop réfléchir l’écrivain. C’est ainsi que, sans avoir écrit une seule page, Raphaël Confiant imagine son premier roman en français qui parait en 1988.
3 Le bal Blomet
Après ce premier essai réussi, le romancier ne s’arrête plus. Il écrit entre deux ou trois livres par an. Il s’intéresse à des grandes figures de la Martinique, comme par exemple Aimé Césaire ou Frantz Fanon. Dans Aimé Césaire, une traversée paradoxale du siècle, il tape dur sur le député-maire de Fort-de-France, n’hésitant pas à dénoncer un système clientéliste. Il expose la nécessité de passer de la négritude à la créolité, ce concept qu’il a imaginé avec Patrick Chamoiseau et Jean Bernabé. Le père de la négritude ne lui en veut pas. Quand il le reçoit dans son bureau, il lui dit deux choses, se souvient Raphaël Confiant : "vous au moins, vous m’avez lu" et "c’est normal que les jeunes critiquent les anciens".
"La lecture, c'est la clef pour devenir écrivain, c'est comme l'entrainement pour un footballeur", résume le romancier. Raphaël Confiant écrit en moyenne une heure par jour, rarement deux. Il se documente aussi et n’est pas avare pour donner son avis à travers des blogs. En 2007, il dénonce dans deux ouvrages le scandale du chlordécone avec Louis Boutrin. L’écrivain reste encore aujourd’hui vice-président du parti Martinique-Écologie. En 2016, quand un scandale éclate à l’Université des Antilles-Guyane où il enseigne, il n’hésite pas à prendre position publiquement et dénoncer vigoureusement l’agissement de professeurs soupçonnés d’avoir détourné 10 millions d'euros dans le cadre de l’affaire de Ceregmia.
Quand il ne se place pas dans l’arène politique, le romancier déploie des trésors d’imagination et de style. Il déterre des personnages oubliés, comme Stéphanie Saint-Clair auquel il consacre un roman en 2015. Cette Martiniquaise a été chef de gang à Harlem, tenant la dragée haute à des mafieux comme Luciano ou Al Capone. Il se plonge ensuite dans la biographie de Jeanne Duval, la muse de Baudelaire dont on ne sait si elle vient d’Haïti, de La Réunion ou de l’île Maurice. "A une époque où l’esclavage n’était pas aboli, cette femme a réussi à devenir l’inspiratrice du plus grand poète en France", s’étonne encore Raphaël Confiant.
Son dernier roman par au Mercure de France parle d’un dancing : le bal Blomet à Paris. À travers trois personnages, Elise, une servante, Frédéric Clerville, jeune mulâtre, fils d’un brillant avocat de Fort-de-France en rupture de ban et Anthenor Louis Edmond, héros de la Première Guerre mondiale, tous trois Martiniquais, il dresse un portrait ô combien vivant de ce bal parisien mythique, lancé en 1924. "Dans ce petit lieu cohabitaient des ouvriers noirs, le tout-Paris et des étrangers célèbres", raconte Raphaël Confiant dans #MaParole. Joséphine Baker y a fait ses premiers pas. Robert Desnos le poète a donné un sacré coup de publicité au bal Blomet dans un article élogieux. Ernest Hemingway ou le peintre Fujita y passaient régulièrement. Ils se retrouvaient avec des servantes et des ouvriers antillais. Comment ce mélange s’est-il opéré ? Pour Raphaël Confiant, cela tient au "miracle de la biguine". Des musiciens martiniquais de génie tels que Stellio et Ernest Léardée ont proposé une musique tout droit venue de Saint-Pierre qui, à cette époque, a rencontré un vif succès. Pour conclure ce numéro de #MaParole, Raphaël Confiant a choisi un morceau de Stellio. En écoutant ce son qui rappelle le gramophone, pas de doute, le romancier a ressuscité une époque, un lieu où tout semblait possible.
♦♦ Raphaël Confiant en 5 dates ♦♦♦
►25 janvier 1951
Naissance au Lorrain en Martinique
►1974
Séjour en Algérie
►1988
Le Nègre et l’Amiral (Grasset), Prix Antigone
►2021
La muse ténébreuse de Charles Baudelaire (Mercure de France)
►2013
Doyen de la faculté des lettres des Antilles et de la Guyane
La guerre d’Algérie est l’objet de nombreux ouvrages à caractère historique, mais aussi de romans écrits par des auteurs français ou algériens. Le sang de nos ennemis de Gérard Lecas fait partie de ceux-là.
Situé au début des années 1960, ce livre nous plonge dans une période très trouble de l’histoire de France, qui correspond à la fin de la guerre d’Algérie. Cette période fut la plus sanglante et la plus difficile de toute la guerre. Officiellement, un cessez-le-feu était établi entre la France et les Algériens. Or, loin de s’apaiser, les combats continuaient, tant en Algérie que sur le sol métropolitain, entre les partisans de l’Algérie française, les forces de l’ordre, les barbouzes membres du SAC et les Algériens. Les assassinats succédaient aux lynchages, les attentats redoublaient de violence, les hommes étaient devenus fous. La terreur était absolue. Comme toujours dans un tel contexte, les trafiquants de tous ordres profitaient de la confusion qui régnait pour mener leurs sales affaires. Et Marseille, ville complètement débordée par un afflux de réfugiés français d’Algérie, était le réceptacle de toutes ces dérives. Le sang de nos ennemis est l’histoire de Louis Anthureau et Jacques Molinari, deux policiers que tout oppose: l’âge, le parcours, les idées politiques. Ils sont confrontés à une série d’assassinats, dont les victimes sont retrouvées vidées de leur sang, et à un règlement de compte entre truands corses, marseillais et activistes pieds-noirs. C’est un roman noir, un polar, mais rempli de références historiques. Il fournit des indications précises sur le contexte et l’ambiance de l’époque. Il rappelle l’influence du SAC (service d’action civique), police parallèle composée en partie de truands, agissant en dehors de la légalité et en toute impunité. Les rapports ambigus entre police, justice, hommes politiques, affairistes et pègres sont montrés, et l’on voit bien que les liens entre tous sont plus forts qu’ils ne devraient l’être. Ce récit est aussi un retour dans les histoires familiales de Louis et de Jacques, histoires douloureuses et complexes. Leur fonction les amène à croiser le destin d’un commando d’Algériens venus en France pour récupérer du matériel médical pour les blessés du FLN. Ces derniers refusaient d’être soignés dans les hôpitaux français en raison du risque d’être assassinés par les tueurs de l’OAS qui n’hésitaient pas à rechercher les blessés pour les achever. C’est là qu’apparaît le personnage de Jeanne, militante communiste qui a fait beaucoup de sacrifices dans sa vie personnelle pour sa cause. Médecin, elle est engagée auprès des Algériens, allant jusqu’à oublier sa déontologie pour les aider. L’auteur utilise, en le présentant pour un fait acquis, un crime commis par les Algériens, mais dont on ne sait pas encore aujourd’hui s’il s’agit d’une rumeur ou d’une réalité. Le sang de nos ennemis nous ramène tragiquement à une atrocité qui a marqué la mémoire collective des pieds-noirs: les enlèvements d’Européens qui étaient vidés de leur sang, lequel était utilisé pour faire des transfusions aux combattants algériens blessés. Dans son ouvrage Algérie 1962, une histoire populaire, l’historienne Malika Rahal revient sur cette rumeur du sang volé, concluant que rien ne la confirme, mais qu’il est difficile de prouver que cela n’a pas eu lieu. Dans le roman, les médecins qui avaient pratiqué ces actes s’y étaient résolus en considérant les atrocités, les tortures et les assassinats subis par les Algériens. Chacun a ses raisons pour justifier l’injustifiable. C’est l’horreur de la guerre.
"À cause des besoins pressants en secours d’urgence et notamment pour transfuser les blessés, certains membres du FLN avaient franchi un cap en procédant à l’enlèvement d’Européens, ciblant principalement des militants ou supposés militants de l’OAS. Ensuite les victimes étaient séquestrées puis transfusées de force, à une fréquence qui leur laissait peu de chance de survie."
Au fond, on peut trouver deux lectures à ce récit. La première, c’est celle d’un polar classique, en accompagnant les personnages, Louis et Molinari, qui forment un binôme non conforme, chacun ayant un parcours différent. Ils ont tous les deux des antécédents familiaux lourds et complexes. Ils sont confrontés à des meurtres et ils mènent une enquête qui va leur faire remonter leur propre histoire. La seconde, c’est de l’appréhender comme un roman historique, la qualité de la documentation bibliographique attestant de ce lien avec l’histoire, et de s’attarder sur le contexte qui est décrit d’une façon tout à fait juste. L’auteur nous offre une photo de cette période trouble du retour du général de Gaulle à la tête de l’État, avec, parmi ses soutiens les plus actifs, des noms qui ont fait parler d’eux, et pas toujours en bien: Pasqua, Comiti, Foccart, Lemarchand… Tous personnages à la limite de la légalité, prêts à tout pour se maintenir au pouvoir, sous l’aile du général, et pour éliminer les opposants, en particulier les communistes. Toutes leurs turpitudes se faisant souvent sous le couvert du SAC et au prétexte de l’intérêt national. Il n’était pas bon de s’opposer à ces gens-là:
"Ils t’élimineront quand même, Louis, par vengeance ou juste pour faire un exemple, ils ne te lâcheront pas. Ils monteront une histoire bidon, un règlement de comptes entre communistes, et même si ça fait un scandale, peut-être que quelques têtes sauteront, dont la mienne, mais le temps finira par tout effacer."
Pour certains, le SAC est une tache noire et infamante sur la réputation d’honnête homme attribuée à De Gaulle. Pour d’autres, cette police parallèle fait partie de ce qui a existé sous tous les régimes, des hommes de main exécutant les basses œuvres des pouvoirs en place au nom de la raison d’État.
En conclusion, Le sang de nos ennemis est intéressant à double titre: polar à lire pour ceux qui aiment ce genre il nous permet, de plus, un retour informel sur une période controversée de notre histoire récente, en mettant à jour, d’une façon très réaliste, les compromissions entre les gens de pouvoir, la police et la pègre.
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