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Ben


Alger, quand la ville dort


L’intitulé du recueil de nouvelles collectif Alger, quand la ville dort (Barzakh, décembre 2010) évoque le titre français du célèbre «The Asphalt Jungle» (1950). Ce clin d’œil au film de John Houston, avertit toutefois l’éditeur, n’est qu’un prétexte pour «raconter cette ville, loin des poncifs» qui, trop souvent encore, la représentent en magnifique statue regardant distraitement la mer, indifférente à ses béantes fissures.

Sept auteurs algériens ont laissé libre cours à un imaginaire dans lequel il n’est nulle trace de l’Alger des photographes orientalisants, ni de sa «Casbah millénaire», arpentée par les spectres des corsaires ottomans qui l’ont jetée dans l’arène de l’Histoire moderne. Ce qui lie entre eux les textes du recueil n’est donc pas la nostalgie d’un éden citadin perdu mais une même atmosphère chargée, qui évoque le roman noir et sa perception anxieuse de la vie urbaine souterraine, avec ses violences diverses et ses petits crimes ordinaires.

La ville n’est pas racontée à travers le regard d’intellectuels ou de ses amoureux inconditionnels, à l’image de Himoud Brahimi, Momo, personnage-clé de «Tahia ya Didou», film de Mohamed Zinet (1971). Elle est racontée à travers le regard d’hommes et de femmes tout ce qu’il y a de «commun»: un militaire blessé en défendant la patrie contre un nouveau danger fictif, de mystérieux «rouge et noir» qui menacent de prendre possession du pays (Kaouther Adimi) (1); deux jeunes personnes en quête de petits bonheurs volés qui entretiennent une relation amoureuse dans un climat de grande adversité sociale (Hajar Bali) ; un inspecteur de police menant une enquête surréaliste pour élucider une abracadabrante affaire criminelle transnationale (Habib Ayyoub); des prostituées, des toxicomanes et d’autres créatures marginales (Chawki Amari) ; et des «chauffeurs de taxis»: un homme amoureux d’une prostituée qu’il promène tous les soirs entre ses différents «rendez-vous de travail» (Sid Ahmed Semiane), un satyre qui harcèle ses clientes et ses voisines (Ali Malek) et un provincial dans l’esprit duquel, à la surface d’un violent ressentiment pour la capitale, soupçonnée de mépriser les «barrania», les étrangers, affleure une véritable fascination pour son mystère de transsexuelle, «qui déflore ceux qui veulent l’épouser» (Kamel Daoud).

A l’exception des textes d’Ali Malek et de Kamel Daoud, les nouvelles du recueil décrivent toutes, sous des angles analogues, la jungle urbaine nocturne, lorsque la ville se transforme en royaume borgne que ne peuvent parcourir en sécurité que les enfants de la Nomenklatura. Celle-ci offre l’image d’un lieu marqué au fer par les violences de la guerre civile et dont la nuit résonne des hurlements de bourreaux sadiques et de leurs impuissantes victimes (la nouvelle de Chawki Amari).

Il n’y a de femmes dans la nuit du «nombril du monde» (c’est le titre ironique de la nouvelle de Habib Ayyoub) que des prostituées et des téméraires qui transgressent la loi non écrite réservant les trottoirs aux hommes dès la tombée du soir. Il n’y a d’hommes que des désespérés qui écument les bars à la recherche de réconfort, dans l’alcool ou dans les bras de ces prostituées. Et il n’y a de bars que des «trous» («le Trou» est le nom d’un «bistrot miteux» cité dans la nouvelle de Hajar Bali) qui n’ouvrent leurs portes qu’aux «clients fidèles», c’est-à-dire à cette congrégation de marginales et de marginaux.

Bien que l’ouvrage soit une commande de l’éditeur motivée par le désir de donner à Alger un roman noir collectif, cette représentation pessimiste de la ville ne semble pas le produit de la seule volonté de dévoiler son «autre visage», caché sous le masque d’une certaine bienséance littéraire. Elle semble être aussi le fruit spontané et naturel d’un nouveau rapport «désenchanté» de beaucoup d’auteurs algériens à l’espace urbain, qui n’est plus pour eux ce qu’il était pour beaucoup de leurs aînés, le symbole d’une modernité conquérante et prometteuse. Preuve en est que cette même représentation se retrouve dans d’autres œuvres publiées ces dernières années, dont nous citerons Un si parfait jardin de Sofiane Hadjadj (2007), La prière du Maure d’Adlène Meddi (2008) et Des ballerines de papicha de Kaouther Adimi (2010).

De plus en plus fréquente dans la littérature algérienne, la description d’Alger sous le sombre éclairage de ses péchés révèle moins des faits de désespérance individuelle qu’une identité littéraire collective, dont le noyau est un réalisme radical, marqué par une profonde inquiétude. Cette identité continue de se préciser sur fond de drames ininterrompus, dans un pays paradoxalement riche et paupérisé, qui se débat pour échapper à ses prédateurs et qui, entre une authenticité factice et une modernité de façade, continue de chercher sa voie dans l’obscurité.

(1) Le rouge et le noir sont deux des trois couleurs de l’emblème égyptien. Plusieurs autres éléments dans la nouvelle de Kaouther Adimi rappellent le climat d’excitation patriotique qui a régné sur le pays lors des matchs de qualification pour le Mondial de football 2010. Ces matchs, on s’en souvient, ont été marqués par des violences chauvines, anti-algériennes en Egypte, anti-égyptiennes en Algérie.

Alger, quand la ville dort, Alger, Barzakh, décembre 2010. Nouvelles de: Kaouther Adimi, Chawki Amari, Habib Ayyoub, Hajar Bali, Kamel Daoud, Ali Malek, Sid Ahmed Semiane. Photographies de Nasser Medjkane et Sid Ahmed Semiane.

https://www.mashallahnews.com/alger-quand-la-ville-dort/


B en


Minuit à Alger de Nihed El-Alia
Drogue, alcool et sexe


C’est sous un pseudonyme que cette jeune autrice signe son premier roman. On connaît juste l’année de sa naissance : 1990. Petite explication en préambule dans le roman. «Mon vrai prénom est rare, pas assez ordinaire. Dans ma quête adolescente d’anonymat, j’ai commencé d’abord comme un jeu, à utiliser le prénom Nihed — banal, pas spécialement beau à mon goût — en guise de camouflage, de doublure.»

«Nihed pouvait dire les choses que je ne disais pas, elle était plus courageuse, plus passionnée, d’une grande franchise. Nihed était rebelle. J’ai donc choisi ce prénom en hommage à celle qui m’a servi de couverture dans ma prime jeunesse, à celle qui a le plus influencé la personne que je suis maintenant, à celle à qui j’ai volé la vie.»
Dans un style cru, ce roman bouscule les codes de la bienséance. L’autrice nous entraîne dans un univers «bling-bling», celui de la jeunesse dorée algéroise. «Les fils et filles» de la nomenklatura dépensent sans compter. Nous sommes dans les années 2000 et les jet-setteurs algérois s’éclatent dans des soirées bien arrosées. Au milieu de cette faune, évolue Safia, une jeune femme désabusée, désenchantée et désaxée. «Je ne crois plus en rien, sauf en moi peut être. Parce que la foi que j’avais en Dieu s’est effondrée à l’âge où j’ai compris que les religions sont aussi crédibles que les fables que me lisait parfois ma mère avant de dormir. J’ai arrêté de croire en l’amour le jour où j’ai découvert que le premier homme de ma vie, c’est-à-dire mon père, trompait maman avec sa meilleure amie.» «S» comme elle est désignée au début du roman, comble le vide de sa vie en multipliant les sorties avec ses amis dans les restaurants et cafés chics des quartiers huppés d’Alger. Après deux ans d’absence (elle vit à Paris), la voilà de retour dans la capitale pour assister au mariage d’une cousine.
Lors de cette soirée organisée à l’hôtel Hilton, elle observe ce petit monde qui s’agite autour d’elle et dont elle se moque un peu. «Dans mon milieu — qu’on dit huppé —, les ‘’fils et filles de’’ se sentent liés par un lien invisible parce qu’ils font partie d’une minorité à qui les parents, le système, et même l’État ne refusent rien.
Des machines à dépenser le fric, l’argent de papa pendant que la populace ne soupçonne même pas qu’un sac à main de plus de mille euros, équivalents à trois salaires moyens, puisse exister.» Elle fréquente les milieux interdits au grand public comme le Club-des-Pins. «C’est un bout de plage fermé et réservé aux dignitaires du gouvernement et de l’armée et à leurs familles. Ils se disputent les quelques bungalows minables qui s’y trouvent pour que leurs rejetons puissent nager en toute tranquillité, sans se mélanger aux gueux... Chaque entrée est lourdement surveillée par la Gendarmerie nationale. Madonna en personne n’y aurait pas accès sans avoir, au préalable, été annoncée par un résident et portée sur la liste des personnes autorisées.»
À travers ce personnage, le lecteur est propulsé dans l’univers trash de la jeunesse dorée algéroise. Bienvenue dans le monde de la «night», avec tous ses excès et toutes ses dérives : alcool, sexe, drogue... Au fil de ses déambulations nocturnes avec Lotfi, Pablo, Jess, Natacha, Amel, Zak, Safia brûle la chandelle par les deux bouts : elle consomme des litres de vodka, sniffe des lignes de coke et danse jusqu’au bout de la nuit. «Tout ce que les autres considèrent comme interdit est pour nous licite : sexe, drogue, alcool et luxure. Nos chemins se croisent furtivement au moment de la prière du fadjr. Nous, nous rentrons chez nous, quand eux vont à la mosquée.»
L’héroïne du roman de Nihed El-Alia est en mode «autodestruction». Sans doute a-t-elle manqué de l’amour et de l’affection de ses parents trop occupés par la gestion de leur clinique privée. Elle est aussi tourmentée par le suicide de sa cousine préférée Sarah, tombée entre les mains d’un homme qui l’a complètement détruite. Safia a fermé son cœur à double tour. Elle ne s’autorise pas à tomber amoureuse. «À force de refouler ta sensibilité tu finis par oublier que l’émotion existe, tapie enfouie en toi, et tu te demandes si tu n’es pas devenue psychopathe (...) Je pense avoir le monopole de la souffrance alors que je ne compte même pas les cœurs dont j’ai pu abuser et qu’ensuite, j’ai brisés.»
Safia a peur de souffrir alors elle a blindé son cœur. «Cette hypersensibilité, je l’ai défigurée, mutilée, étranglée jusqu’à la laisser pour morte. Donner le change, feindre l’indifférence, simuler la distance. Et un jour, on se retrouve avec une pierre en guise de cœur, un corps sans âme, une vie sans joie et sans but.» Mais lors de la soirée de mariage de sa cousine, un homme mystérieux l’attire : «M». Il feint de l’ignorer et cela attise sa curiosité. «Tu peux me traiter de petite conne, c’est vrai parce que la seule raison qui m’a poussée à venir vers toi, c’est mon ego. Je n’aime pas que l’on ne s’intéresse pas à moi.»
Un lien indéfectible lie Safia à Alger. Au point que lorsqu’elle retourne à Paris, elle s’ennuie et reprend vite un billet pour la capitale algérienne. Mais cette relation est complexe. «Une force magnétique me ramène à elle. Ses bruits, ses odeurs, sa face délabrée, son chaos grisâtre (...) Elle m’attire. Nous n’avons pourtant rien en commun. Deux rivales. L’une est ennemie de l’autre.» À bord de sa Mercedes, Safia sillonne Alger. Les gens de la nuit et du jour se croisent, se frôlent sans jamais se fréquenter. «En journée, Alger se peuple d’un autre monde (...) La fatigue se lit sur leur visage. Les regards sont perdus, traduisant l’usure, l’absence d’espérance (...) Le jour, Alger retire ses bas résille et enfile son haïk. Cette ville est atteinte d’une forme de trouble de la personnalité. Bipolaire, narcissique, Alger est malade.»
Safia réussira-t-elle à calmer ses démons ? Retrouvera-t-elle «M» qu’elle cherche partout ? Lisez, vous saurez ! Le roman est accompagné d’une belle musicalité. Safia partage avec nous sa playlist, des titres en anglais essentiellement Eternal sunshine (Coccolino Deep), Whereismymind (Surfer Rosa The Pixies)...
Soraya Naïli

Roman Minuit à Alger. Nihed El-Alia. éditions Barzakh. 2022. 242 p.


https://www.lesoirdalgerie.com/culture/drogue-alcool-et-sexe-77807#:~:text=CULTURE-,Minuit%20%C3%A0%20Alger%20de%20Nihed%20El%2DAlia,PUBLI%C3%89%2023%2D03%2D2022%2C%2011%3A00,-2504


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