Ma Photo

« A ssia Djebar : Nulle part dans la maison de mon père | Accueil | »

Commentaires

Flux Vous pouvez suivre cette conversation en vous abonnant au flux des commentaires de cette note.

Mohame

Souidi
Merci pour ces info et recherches sur cette grande Dame (Allah errhamha) qui a fait honneur à nos menaceuris.

souidi

Assia Djebar, née Fatma-Zohra Imalhayène à Cherchell le 30 juin 1936, est une écrivaine de notoriété mondiale. Elle est l’auteure de romans, poésies et essais traduits dans 23 langues. Elle a également écrit pour le théâtre et a réalisé plusieurs films. Elle a été élue à l’Académie française le 16 juin 2005. Malgré l’éloignement physique de sa terre natale, elle restera très proche et attachée à l’Algérie, jusqu’à la fin de sa vie. Son œuvre en est l’illustration la plus éloquente.
Fatma-Zohra Imalhayène est la première Algérienne et la première femme musulmane à intégrer l’Ecole normale supérieure de jeunes filles de Sèvres en 1955, où elle choisit l’étude de l’histoire. A partir de 1956, elle suit le mot d’ordre de grève de l’Union générale des étudiants musulmans algériens (Ugema), et ne passe pas ses examens. C’est à cette occasion qu’elle écrira son premier roman La Soif. Elle adopte, depuis, le nom de plume d’Assia Djebar. Son œuvre a pour thèmes l’émancipation des femmes, l’histoire, l’identité algérienne, l’Algérie considérée à travers sa violence et ses langues.
«Son franc-parler bouscule les conventions établies, car elle ne se limite pas à la place habituellement assignée à un écrivain femme et de surcroît à un écrivain femme représentant à elle seule les cultures berbère, arabe, musulmane et française», relève Amel Chaouati, présidente du Cercle des Amis d’Assia Djebar, fondé en 2009 à l’initiative du livre collectif Lire Assia Djebar (aux éditions La Cheminante 2012).
Pendant une dizaine d’années (les années 1970), Assia Djebar délaisse l’écriture pour le cinéma. Elle réalise deux films, La Nouba des femmes du mont Chenoua en 1978, long-métrage qui lui vaudra le Prix de la Critique internationale à la Biennale de Venise de 1979 – le premier film de la première femme cinéaste maghrébine – et un court-métrage La Zerda ou les chants de l’oubli en 1982.
Par le cinéma, Assia Djebar voulait rendre la parole aux Algériennes. «Je ne fais ni du cinéma pour touristes, ni même pour étrangers qui veulent en savoir plus. [...] L’image en soi peut avoir un potentiel de révolte. Je n’ai pas voulu montrer l’image du dedans. Celle-là, je la connais. J’ai voulu montrer l’image du dehors.
Celle des femmes qui circulent dans l’espace des hommes. Parce que, pour moi, c’est d’abord cela l’émancipation, circuler librement dans l’espace. On voit ces femmes dans mon film, mais on voit aussi des portes qui se ferment, des femmes qui se cachent, qui fuient le regard. J’ai voulu finalement montrer ce que l’on voit tous les jours mais d’une autre façon, comme si tu nettoyais ton regard, tu oubliais tout, puis, voyais tout pour la première fois. Remontrer le banal.»
En 1999, Assia Djebar soutient sa thèse à l’université Paul-Valéry Montpellier3, une thèse sur sa propre œuvre : Le roman maghrébin francophone, entre les langues et les cultures : quarante ans d’un parcours : Assia Djebar, 1957-1997. La même année, elle est élue membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. Le 16 juin 2005, elle est également élue au fauteuil 5 de l’Académie française, succédant à Georges Vedel, et y est reçue le 22 juin 2006. Elle est docteur honoris causa des universités de Vienne (Autriche), de Concordia (Montréal), d’Osnabrück (Allemagne). Depuis 2001, elle enseigne au département d’études françaises de l’université de New York.

«Contre la régression et la misogynie»

A la demande de Françoise Giroud qui dirige l’Express, Assia Djebar retourne en Algérie le 1er juillet 1962, après huit années d’absence pour réaliser une enquête sur les Algériennes à peine sorties de 132 ans de colonisation et de 7 années de guerre. L’enquête est publiée le 26 juillet 1962 sous le titre L’Algérie des femmes. Assia Djebar conclut son enquête avec les phrases suivantes : «Je les ai vues, la plupart, les premiers jours de l’indépendance. Elles rendaient grâce à Dieu de ces jours arrivés ; et maintenant, elles attendent.»

Cinquante ans plus tard, les sujets abordés dans cette enquête sont toujours d’actualité. La quête de leur émancipation et leur combat pour l’égalité des droits se conjuguent encore pour les femmes algériennes au présent. Ce témoignage de Djamila, recueilli en 1962 par Assia Djebar, est toujours valable : «Cette guerre aura pour conséquence de réveiller la conscience des femmes.» «Je trouve que la liberté de la femme est indispensable.» Assia Djebar dira quelques années plus tard : «J’écris, comme tant d’autres femmes écrivains algériennes, avec un sentiment d’urgence, contre la régression et la misogynie.»

Dans Ombre sultane, l’écrivaine aborde la question des rapports des hommes et des femmes dans le couple de la société algérienne marqués par la violence, une violence qui a, selon l’auteure, ses origines dans la violence de la colonisation. C’est ainsi que sous la Coupole (Académie française) dans son discours du 22 juin 2006, elle rappellera que «le colonialisme vécu au jour le jour par nos ancêtres, sur quatre générations au moins, a été une immense plaie !»

Et sur la tragédie des années 1990, elle soulignait, lors de la cérémonie de la remise de l’épée à l’Institut du monde arabe (une épée algérienne du XIXe siècle) qui avait précédé la réception sous la Coupole : «Je pense que je n’aurai pu rester debout comme je le suis maintenant et sans épée d’ailleurs, grâce à mon écriture, c’est-à-dire au fait qu’il fallait absolument que j’écrive dans l’urgence ce que je ressentais immédiatement et quand il y avait des absents et il y en avait, et quand il y avait des morts et elles étaient souvent horribles, et bien je considérais qu’il fallait déposer sur papier. C’est à ce moment- là, la langue française pour moi est devenue une langue également de mémoire, une langue qui finalement était le tombeau des martyrs.»

Sous la Coupole encore, évoquant les femmes de son peuple, elle affirmait : «J’ai retrouvé une unité intérieure, grâce à cette parole préservée de mes sœurs, à leur pudeur qui ne se sait pas, si bien que le son d’origine s’est mis à fermenter au cœur même du français de mon écriture. Ainsi armée ou réconciliée, j’ai pris tout à fait le large.»

souidi

Professeur à la Sorbonne-Nouvelle – Paris III et écrivain, elle est une importante spécialiste de l’œuvre d’Assia Djebar à laquelle elle a notamment consacré un ouvrage. Dans cet entretien, Mireille Calle-Gruber nous éclaire
sur l’écrivain disparu, en revenant sur son parcours d’écriture, son travail au cinéma et l’écho de son œuvre.

Liberté : Que représente plus généralement la perte d’un grand écrivain comme Assia Djebar ?
Mireille Calle-Gruber : Pour moi, c’était une très grande amie, je la connaissais depuis 1987 et on a fait énormément de choses ensemble. Elle me disait toujours que j’étais sa sœur en littérature. J’ai beaucoup travaillé sur ses livres, elle me lisait aussi et c’était merveilleux. Donc, je suis effondrée, c’est vraiment terrible. Mais plus généralement, c’est un immense écrivain qu’on perd, parce que je pense que le travail d’écriture et des langues, quand il est vraiment sérieux, il touche aux questions les plus profondes de l’être, et pour elle, c’était vraiment la question d’être à l’Autre. Elle a connu la colonisation, la guerre d’Algérie, la décolonisation, donc elle est vraiment le témoin d’une histoire à la fois terrible et fondatrice aussi des relations franco-algériennes. Je pense toujours au prénom qu’elle a choisi “Assia”, c'est-à-dire la conciliation, celle qui console, celle qui concilie, et c’est vrai qu’elle a été comme cela : elle est dans la langue française parce qu’elle ne pouvait pas écrire en arabe, mais elle a toute une culture berbère, arabe, musulmane, française, et avec ça, elle écrit dans une langue superbe, qui nous apprend à dépasser nos clivages ou plutôt à vivre avec, à vivre ensemble. Et je crois qu’aujourd’hui, avec les difficultés du vivre-ensemble qu’on connaît, pas seulement en France, mais je dirais en Europe et dans le monde entier, elle nous montre vraiment la voie de quelque chose qui est de l’ordre de la réconciliation, et on avait bien besoin d’elle. On a ses livres bien sûr mais ce n’est pas la même chose, elle n’avait pas fini d’ailleurs son œuvre. Donc, en outre, on n’aura jamais la fin du quatuor. Elle avait programmé quatre livres qu’elle appelait son quatuor algérien, L’Amour, la fantasia, Ombre sultane, Vaste est la prison, et elle était en train d’écrire les larmes d’Augustin. Elle m’en avait parlé, je pense qu’elle a écrit peut-être une centaine de pages, mais voilà il ne sera jamais terminé.

Un manuscrit inédit donc ?
Oui, elle a certainement des choses inédites, je pense. Ça laisse quand même un goût d’inachever, on se dit qu’elle est partie trop tôt, évidemment beaucoup trop tôt. C’est jeune aujourd’hui l’âge qu’elle a, elle avait encore des tas de ressources. Et puis, elle a vécu ces déchirements qui sont quand même constitutifs et de nous et de tout ce que nous vivons aujourd’hui. Ces déchirements culturels qui sont en même temps une grande chance. Elle nous a toujours montré que c’était une chance d’être dans les différences. Cela dit, elle était aussi sans concession ; elle était très critique, elle nous a appris à être critique, à être franche, à être directe quand il fallait et à ne pas lâcher sur des choses essentielles. Pour moi, c’est ça la perte, elle est très profonde, elle est hélas irréparable.

L’œuvre djebarienne est associée à l’émancipation des femmes, à l’Algérie et à l’histoire. Jusqu’à quel point cette observation peut être juste ?
C’est vrai qu’elle a d’abord écrit ses quatre romans dans les années 1950 et début 1960, et puis elle a eu une interruption, et puis ensuite je crois que vraiment le grand œuvre commence. Je lui en avais parlé, d’ailleurs elle était assez d’accord. Je crois que le pas décisif c’est quand elle recommence à écrire en 1980 avec Femmes d’Alger dans leur appartement. Il faut dire quand même que c’est une historienne de formation, donc c’est vrai qu’elle a toujours écrit de la fiction mais avec toujours un socle historique d’historienne. J’étais toujours impressionnée comme elle allait dans les bibliothèques pour étudier les archives, que ce soit les archives militaires des militaires français pendant la colonisation où, là, je me souviens pour les larmes d’Augustin, elle allait en bibliothèque pour lire des textes anciens, pour se documenter sur Saint Augustin.
Il y avait ce travail-là, mais le changement est venu lorsqu’elle a compris qu’il fallait qu’elle franchisse le pas vers l’autobiographie. Elle m’a dit d’ailleurs une fois je savais qu’à un moment, il fallait que je franchisse le pas vers l’autobiographie, sinon je n’étais pas dans une authenticité ou dans une sincérité. Elle m’a aussi dit que c’était très dur, parce que, dans la culture arabe, en principe on ne se met pas en avant, on ne dit pas je, on ne fait pas de l’autobiographie. Donc, elle se sentait comme impudique.
Elle écrivait en fait dans les années 1970 mais ne publiait pas. Le jour où elle a décidé de franchir le pas et de se lancer dans l’autobiographie, ça a donné tout cet œuvre magnifique qui est à la fois l’histoire personnelle, l’histoire collective et l’histoire de l’Algérie aussi. Je crois aussi qu’il y a eu les quatre romans, disons de jeunesse, qui n’étaient pas rien parce qu’elle a eu beaucoup de succès à ce moment-là, et il y a eu quand même les textes où déjà il était question de la guerre d’Algérie, le maquis… De plus en plus, le roman s’infléchissait vers quelque chose de grave. Et lorsqu’elle a franchi le pas, elle a trouvé en même temps une forme d’écriture que je trouve absolument extraordinaire. Pour moi, L’Amour, la fantasia c’est un immense roman, je dis toujours quand on me demande, il faut commencer par lire L’Amour, la fantasia.

Pour beaucoup, c’est son chef-d’œuvre…
Après on se dit qu’ils sont tous des chefs-d’œuvre à leur manière, mais je crois que c’est là que vraiment elle trouve la forme, elle trouve une sincérité et une tonalité qu’elle n’avait pas auparavant.

Comment s’est fait le travail sur la fiction et l’autobiographie ?
Il me semble qu’elle n’a jamais fait de l’autobiographie personnelle, si j’ose dire. C'est-à-dire cette autobiographie a toujours été en relation avec d’autres, avec des biographies, les biographies des autres femmes, et elle s’est toujours considérée — et je l’admirais beaucoup pour cela — comme, elle disait, la diseuse ou la scripteuse ou la transmetteuse ou la passeuse de ses sœurs qui ne pouvaient pas écrire, qui étaient souvent analphabètes à son époque —les filles n’allaient pas forcément à l’école, c’était même assez rare. Donc, elle savait qu’elle avait eu cette chance d’avoir un père qui était comme elle disait joliment “instituteur arabe de la France”, et qui a choisi de lui faire des études et de ne pas l’enfermer dans un gynécée. N’ayant pas connu le voile, n’ayant pas connu la claustration, elle a eu ce geste que je trouve extraordinaire de responsabilité vis-à-vis des autres femmes. Elle n’a pas non plus joué à l’intellectuelle en faisant le porte-parole, mais elle se donnait simplement la tâche de les faire entendre, de faire entendre leurs voix, et je trouve magnifique comme elle était capable d’écouter les récits qu’on lui faisait, que ce soit les récits de la guerre, que ce soit après plus tard les massacres qui ont eu lieu dans les années 1990.
Dans, par exemple, Oran, langue morte, ce sont souvent des choses qu’on lui a racontées et qu’elle met ensuite en fiction, parce qu’elle imagine. C’est un moment très fort avec le fait aussi qu’elle relie ça à des récits mythologiques comme notamment Les Mille et Une Nuits. Au fond, elle prend pour modèle Shéhérazade et Dinarzade, les deux sœurs avec l’une qui réveille l’autre, l’une qui aide l’autre à raconter, et chez Assia Djebar, il faut toujours être au moins deux, au moins deux femmes pour pouvoir être forte. Et ça, c’est une grande leçon de ce qu’elle appelait la sororité, qui est cette solidarité entre les femmes qu’elle a puisée évidemment dans cette culture des femmes algériennes, des femmes arabes qui savent qu’il faut être ensemble, et comment pour elle cette solidarité des femmes finalement fait leur force en face de la domination patriarcale qui les subjugue. Lorsqu’elle dit par exemple dans L’Amour, la fantasia, en tout cas l’homme n’a pas de chambre, il peut avoir quatre femmes mais il a quatre chambres, si nous on décide de le mettre à la porte, il n’a pas de place dans la maison. C’est quelque chose qu’elle a compris, qu’elle a transmis et qui fait qu’elle a eu une si grande importance dans la perspective de l’émancipation des femmes.
Elle a su valoriser de ce que les femmes savaient de chants, de danses, de récits, de sagas, de mémoire, c'est-à-dire qu’elle a vraiment montré qu’il y a une culture des femmes. Les femmes ce n’est pas seulement des personnes qui font des enfants, font la cuisine, mais elles ont leur culture, qui est une culture ancestrale, orale, qui est de la poésie. Elle leur a redonné la voix, elle leur a redonné une dignité aussi, elle leur a redonné aussi une confiance en elles, et ça c’est évidemment très beau.

Dans l’ouvrage que vous lui consacrez, “Assia Djebar ou la résistance de l’écriture, Regards d’un écrivain d’Algérie” (éditions Maisonneuve & Larose, 2001), vous mettez dans le titre le mot “résistance”, quel sens donnez-vous et donnait-elle à ce mot ?
Elle aimait beaucoup ce titre. Pour moi, avec ce titre je jouais sur toutes les facettes du mot. Je pense que le lieu de combat pour Assia Djebar a été la littérature. Elle ne s’en est jamais départie. Elle n’était pas quelqu’un qui allait à la tribune pour faire un discours politique ou pour faire un témoignage, elle disait toujours mon combat est dans la langue, dans l’écriture et c’est là, parce que je suis écrivain, que je dois me bagarrer.
En outre, la résistance en électricité, dans la polarité, ça permet de faire passer des intensités, du courant, de jouer sur les tensions, sur les forces et les énergies, et je pense que c’est comme ça qu’elle conçoit l’écriture. C’est une très belle écriture, c’est une écriture qui travaille dans la diversité des langues. Je pense que la langue française a énormément gagné avec elle en poésie, en intensité, en puissance parce qu’elle était toute nourrie de ce qu’elle appelait “les voix ensauvagées”. Dans Ces voix qui m’assiègent, elle dit il y a la francophonie mais pour moi c’est une francographie, c'est-à-dire j’écris en langue française mais la phonie est arabe, elle est berbère ; ce sont les voix ensauvagées, les voix insoumises, et donc ça donne un français d’une très grande beauté, parce que c’est une langue de poésie, ce qu’elle appelait aussi son pays-langue.

Elle disait toujours on peut être exilé de sa terre mais on n’est jamais exilé de la langue. Je pense qu’elle savait que s’émanciper ne voulait pas dire se renier, c'est-à-dire que pour autant, elle était toujours du côté des siens, elle reconnaissait les siens, et, du coup, ça donnait évidemment dans sa langue, dans son écriture, dans sa position aussi, une très grande tension, parce qu’elle n’était ni du côté français ni du côté algérien, et du côté français et du côté algérien. Elle vivait ces contradictions, plutôt elle les écrivait de la manière la plus forte et la plus sincère qu’il soit, ce qui n’est pas facile. Je pense qu’elle-même d’une certaine manière, elle était une sorte de résistance dans son corps, il y avait quelque chose de très fort qui passait. D’ailleurs elle était toujours dans une grande émotion. Je me souviens que pour Nulle part dans la maison de mon père, elle pleurait lorsque Marie-Christine Barrault lisait les textes. Au Colloque de Cerisy que j’avais organisé et où j’ai travaillé aussi sur Nulle part dans la maison de mon père, elle pleurait également. Donc, elle n’était pas seulement sincère, mais elle était dans une émotion. Son corps était une sorte de passage de l’écrit. Marguerite Duras dit que l’écrit c’est le train qui passe à travers votre corps, je crois qu’Assia était comme ça, dans cette tension émotionnelle et qui fait que cette langue, elle est un chant, une transe, un cri, et pas seulement de la signification au premier degré.

La “construction” de la langue s’est, peut-être, également, concrétisée par le passage au cinéma. Comment le langage cinématographique a-t-il approfondi ou transformé son œuvre par la suite ?
Je pense que le cinéma a vraiment nourri son écriture, cette écriture qu’elle découvre à partir de 1980 avec l’autobiographie. Françoise Giroud pour L’Express lui avait demandé une enquête sociologique et elle est allée dans la région de Cherchell où elle a interviewé beaucoup de femmes, les a enregistrées, et je pense qu’il y a quelque chose de très fort qui s’est passé là, je crois que c’est là qu’elle a découvert à quel point il y avait cette proximité, cette solidarité et donc ça a déclenché ce désir je crois de cinéma. Elle puise dans ses entretiens, elle puise dans son expérience de cinéma qu’elle raconte dans certains épisodes de Vaste est la prison. Très vite, le récit cinématographique et le récit littéraire n’ont fait qu’un pour elle, ou en tout cas se sont articulés comme une sorte de complémentarité, peut-être aussi parce qu’il y a cette question du voile et du dévoilement. Elle dit qu’elle apprend à regarder avec le cinéma, que derrière son appareil, elle peut regarder ce que le voile lui interdit de regarder. Je me souviens qu’elle disait quelque chose comme : nous qui regardons, nous qui commençons, nous les femmes. Le cinéma est une expérience collective là aussi et c’est quelque chose qu’elle vit avec les autres femmes, qu’elle partage. Elle leur donne la parole. La Nouba des femmes du mont Chenoua est quand même à base autobiographique mais ce n’est pas elle qui joue, elle est dédoublée puisque c’est une actrice qui lui ressemble énormément qui joue. Je crois que du coup, ce côté pudique de sa part se trouve satisfait dans la mesure où elle est comme cachée, ce n’est pas elle qui est sur scène, elle est dédoublée, c’est un personnage en même temps, donc ça lui permet de se projeter sans être au premier plan, sans être exposée de manière frontale. Mais ce qui m’a frappé dans ce film-là c’est la tendresse qu’elle a envers ces femmes, le regard très généreux qu’elle porte sur elles. Les images sont superbes et elle aimait beaucoup les vêtements que portaient ces femmes, la manière dont elles étaient maquillées ou tatouées. Il y avait cet amour-là de la grâce, d’une certaine grâce féminine qu’elle voulait mettre en relief qui est aussi une forme d’existence plénière, qui est leur manière d’exister à part entière, d’exister dans un espace à elles, d’être pleinement elles et de ne pas être des soumises, des diminuées, des subjuguées. Ça faisait aussi partie de ce travail d’émancipation et de prise de conscience de sa propre force, qui est une force faible, certes, mais qui est une force gracieuse et généreuse. Dans Vaste est la prison, lorsqu’elle raconte les épisodes de tournage, elle parle de la femme Arable, pas Arabe mais Arable, et c’est très beau, c’est en même temps la femme féconde, la femme fructueuse, la femme capable de cette générosité. Je pense que le cinéma a été un révélateur de ce point de vue-là et ça l’a nourri tout le temps. La zerda ou les chants de l’oubli est extraordinaire parce que c’est un film d’archives, c’est un film autrement politique mais ça c’est son côté plus historienne peut-être. Je me souviens qu’elle avait fait beaucoup de recherches dans les archives et elle aimait beaucoup les scènes de danse, par exemple, dans le sud de l’Algérie. Elle prenait un soin tout particulier à cadrer, à enchaîner, enfin, à composer, comme ses romans, finalement. Je pense qu’il y a un travail de montage qui, sans doute, se retrouve dans ses romans. Ses romans ne sont jamais linéaires, alors, c’est vrai que c’est une narration qui puise aussi beaucoup dans la culture narrative arabe – une narration qui a un temps multiple, une lenteur, une sorte de mélopée – mais je crois aussi que ça vient du montage cinématographique qui fait qu’on a, chaque fois, une architecture ou une symphonie, aussi, avec les voix par exemple dans “L’Amour, la fantasia”. Le modèle musical est très important chez elle et c’est drôle parce qu’on le retrouve au cinéma avec la “Nouba…”, ce film est complètement construit sur les mouvements de la Nouba. Les deux formes de récit se complètent, se nourrissent mutuellement et font qu’on a des formes nouvelles et un peu hybrides qui se construisent en miroir ou en échange.

Malgré son écho mondial, sa traduction en plusieurs langues, son œuvre reste assez méconnue. est-ce du fait de sa discrétion à elle ou les raisons sont autres ?
C’est vrai qu’elle n’a jamais couru après les médias et elle s’est toujours un peu protégée. C’était, je dirai, une grande dame de la littérature, une grande dame tout court, elle avait énormément de dignité et une sorte de grâce intérieure mais c’est vrai qu’elle était toujours très réservée. Avec moi, avec ses amis, elle était au contraire d’une très grande proximité mais elle se livrait peu en public, elle avait toujours une petite distance, alors, c’est sûr que les médias préfèrent des personnes plus communicatives mais je pense qu’il y a plein d’autres choses. D’abord, elle est très nuancée, ce n’est pas quelqu’un qui fait des choses carrées, simplistes, elle nuance toujours. Elle a une langue qui demande, quand même, une certaine attention, ça ne se lit pas à toute vitesse, c’est de la poésie pure par moments, et c’est magnifique mais il faut quand même le temps de rentrer dans le livre. Alors, peut-être, il y a ça aussi parce que, malheureusement, on est aujourd’hui de plus en plus dans une rapidité de la communication qui fait qu’on demande que le roman soit noir ou blanc, qu’il nous dise que le personnage est comme ci ou comme ça, et, chez elle, tout est toujours très imbriqué, très entrelacé, très nuancé. C’est une littérature de la méditation, de la rêverie. Elle a des images qui sont très belles, qui sont très fortes mais qui en même temps sont nourries d’une très grande culture que, peut-être, certains dans les nouvelles générations n’ont pas. Par exemple, je trouve une image très belle et très forte quand elle parle de la main coupée de l’Algérienne que Fromentin, le peintre du XIXe siècle, ramasse dans une oasis après que les Français ont fait un massacre et elle dit je ramasse cette main de la mutilation et je lui fais porter le qalam. C’est magnifique mais en même temps, peut-être, aussi, que les jeunes générations ne savent même pas qui est Fromentin. De même, elle fait des références à Ibn Arabi à Ibn Khaldoun, et je ne sais pas si en Algérie, au Maghreb, ailleurs, on étudie encore ces textes-là, ça, ne je peux pas juger. Mais je pense qu’en France, c’est peut-être aussi cela qui fait qu’on pense que c’est une littérature déjà d’un niveau assez élevé. Personnellement, je ne le crois pas, je crois qu’on peut la lire à différents degrés, vraiment, et que par ailleurs elle nous parle de choses tellement quotidiennes, tellement viscérales, qui sont toujours nos problèmes aujourd’hui, qu’elle est extrêmement non seulement d’actualité, ça ne veut pas dire grand-chose mais elle nous parle de tous nos problèmes, de toutes nos questions, que ce soit l’émancipation des femmes, donc, aussi, celle des hommes, que ce soit les questions de rapport à la langue de l’autre, que ce soit le vivre-ensemble. Maintenant, il ne faut pas non plus négliger qu’elle est malgré tout très connue. Je crois qu’en France, il y a un autre problème qui est, malheureusement, toujours celui des rapports franco-algériens. Je crois qu’en France, on n’a pas encore regardé en face l’histoire de la France et de l’Algérie, la Guerre d’Algérie, la décolonisation, on a toujours beaucoup de mal que ça reste un peu un sujet tabou, et le fait d’être à la fois une femme et d’être une Algérienne en France, il y a quand même encore des sortes de tabous que par exemple, il n’y a pas du tout en Allemagne. Elle est très appréciée en Allemagne où elle a eu énormément de prix, tout comme ailleurs. Il a vraiment fallu attendre 2005 pour qu’elle entre à l’Académie française mais, jusque-là, en France, elle n’avait pas eu de prix. Et puis, peut-être, encore autre chose, c’est que Assia Djebar est très courageuse et qu’elle ne mâche pas ses mots non plus. Elle est très douce, a beaucoup de grâce et en même temps, elle dit des choses très graves et notamment à l’Académie française. Pour son discours, elle n’a pas eu peur de rappeler que la colonisation avait décivilisé, que la colonisation avait dégradé l’Europe. Ce sont des vérités qui ne sont jamais très bonnes à dire, et en plus, elle les disait à l’Académie française où on a l’habitude d’avoir des conventions, de polir le tout et de ne pas faire de vagues. Je me souviens aussi qu’elle a dit que ce n’était pas elle qui entrait à l’Académie française, c’était la francophonie et qu’elle entrait avec tous ses amis morts, massacrés en Algérie dans les années 1990. Elle disait des vérités à la France, elle disait des vérités à l’Algérie, donc, je pense que son courage la dessert quelquefois un petit peu. La résistance est une éthique fondamentale chez elle. Quand on est un grand écrivain, je pense qu’on est quelqu’un de courageux éthiquement et c’est seulement comme ça qu’on est un grand penseur mais du coup c’est plus difficile à accepter. Je pense qu’il faut du temps, mais que Assia Djebar sera de plus en plus lue, de plus en plus appréciée et de plus en plus indispensable. En tout cas, je peux vous dire que moi, à l’université et dans mon domaine, je vais m’y employer, c’est pour moi une tâche, un devoir que j’ai envers elle à la fois d’affection, d’amie et puis d’une œuvre à laquelle je veux qu’on rende tout l’hommage qu’elle mérite. J’espère que les jeunes femmes que ce soit en Algérie ou dans d’autres pays vont la lire. Elle ne parlait pas seulement pour les femmes algériennes, elle a toujours dit qu’elle parlait de toutes les femmes au monde, elle n’est pas tombée non plus dans le piège du régionalisme si on peut dire, elle dit bien qu’elle parle pour un arabe féminin, un arabe souterrain qui est aussi bien la traduction de l’afghan, de la langue iranienne, du swahili, de n’importe quelle langue au monde, qui serait une langue féminine qu’on n’entend pas. Elle a vraiment travaillé et écrit pour nous tous et il faut que nous recevions cet héritage. C’est quelqu’un de merveilleux et il faut la chérir. Je me souviens qu’elle disait toujours qu’elle avait souffert de ne pas avoir de modèle féminin en littérature, maintenant elle est un modèle, elle a montré la voie. Je pense qu’il y a des générations déjà, qui dans les pays du Maghreb, partout dans le monde, écrivent dans son sillage. Elle a permis de l’audace et de la recherche.

Que pensez-vous d’Assia Djebar et le prix Nobel ?
Je pense qu’elle a été nobélisable pendant plusieurs années. C’est une grande injustice qu’elle ne l’ait pas eu, il faut le dire. Je crois que les Nobel ont été trop frileux et que, finalement, ils ne lui ont pas décerné ce prix parce qu’il y avait l’Algérie, parce qu’il y a le problème palestinien, parce qu’elle est musulmane. Je crois qu’il y a de ça.
Ils n’ont pas osé. Je ne m’explique pas autrement cette frilosité-là, parce qu’elle aurait vraiment dû l’avoir, et au contraire, je pense que ça aurait été merveilleux, comme femme, comme Algérienne, comme Arabe, musulmane… pour tous les points de vue justement ça aurait été important, mais voilà, il faut dire qu’elle est nobélisable depuis 4/5 ans au moins.
Je pense qu’elle est passée très près de ce prix, et c’est vraiment un de mes grands regrets qu’elle soit disparue avant de l’avoir. J’ai toujours espéré qu’elle l’aurait. Et je pense que les derniers Nobel français ne sont pas du tout au même niveau que l’écriture d’Assia. Vraiment.

souidi

Une grande figure de la littérature s’en va
Auteur d’une quinzaine de romans traduits en 21 langues, mais également de la poésie, du théâtre et des nouvelles, Assia Djebar est décédée vendredi soir à Paris des suites d’une maladie. Elle sera enterrée à Cherchell, très probablement jeudi prochain. Cette auteure majeure de la littérature algérienne et maghrébine laisse derrière elle une œuvre remarquable et peu connue également, entamée en 1957 avec le roman la Soif, et axée sur l’histoire, l’Algérie et l’émancipation des femmes.
La femme de lettres algérienne, membre de l’Académie française depuis 2005, Assia Djebar, est décédée vendredi soir à Paris, à l’âge de 78 ans, des suites d’une maladie. Elle sera inhumée dans sa ville natale de Cherchell.
Cette figure majeure de la littérature algérienne et maghrébine d’expression française laisse derrière elle une œuvre colossale (romans, nouvelles, poésie, théâtre, cinéma), remarquable, entamée en 1957 avec le roman la Soif (Paris, Julliard).
De son vrai nom Fatma-Zohra Imalayène, l’écrivaine et historienne est née en 1936 à Cherchell dans une famille de la petite bourgeoisie traditionnelle.
Enfant, elle a fréquenté l’école coranique et l’école primaire française à Mouzaïa dans la Mitidja. Brillante élève, elle obtient son baccalauréat en 1953, et intègre d’abord le lycée Bugeaud (actuel Émir-Abdelkader) à Alger, puis le lycée Fénelon à Paris. En 1955, elle est admise à l’École normale supérieure de Sèvres, ce qui fait d’elle la première Algérienne à intégrer cette école. Lors de la grève des étudiants de 1956, elle ne passe pas ses examens de licence, par solidarité nationaliste. Après son premier roman publié en 1957, elle enchaîne l’année suivante avec les Impatients (Paris, Julliard).
En 1959, elle est assistante d’histoire de l’Afrique du Nord à l’université de Rabat, et en 1960, elle écrit la pièce de théâtre Rouge l’aube — qui sera adaptée scéniquement par Walid Carn, traduite vers l’arabe et représentée lors du premier Festival culturel panafricain en 1969 —, ainsi que des poèmes. En 1962, Assia Djebar enseigne l’histoire moderne et contemporaine de l’Afrique du Nord à l’université d’Alger, jusqu’en 1965, puis retourne dans cette même université en 1974, en tant que maîtreassistante, donnant des cours de scénographie théâtrale et sur des problèmes cinématographiques.
Mettant quelque peu de côté sa carrière d’écrivain, Assia Djebar se lance dans la mise en scène et réalise pour la télévision son documentaire la Nouba des femmes du mont Chenoua. Le film sort en 1978 et obtient en 1979 le prix de la Critique internationale (Fipreci) à la biennale de Venise.
Puis en 1982 sort son film la Zerda ou les chants de l’oubli. Poursuivant plus tard son œuvre romanesque, elle publie plusieurs ouvrages, notamment Femmes d’Alger dans leur appartement (1980), l’Amour, la fantasia (1985), Ombre sultane (1987) et Loin de Médine (1991). Son roman le Blanc de l’Algérie (Albin-Michel, Paris, 1996) “témoigne sur les assassinats des intellectuels. Il s’agit d’un récit poignant, d’un immense cri de douleur”. Assia Djebar a enseigné, à partir de 1995, à l’université de Bâton-Rouge en Louisiane (USA) où elle a dirigé un Centre d’études françaises et francophones, puis a quitté la Louisiane pour la New York University en 2001.
En 1999, Assia Djebar a été élue à l’Académie royale de langue et de littérature française de Belgique, puis en 2005, elle est entrée à l’Académie française, succédant à Georges Vedel. Assia Djebar n’est plus, mais elle laisse derrière elle une œuvre importante qu’il serait nécessaire de faire connaître et de donner à lire au grand nombre ; une œuvre qui s’intéresse à l’émancipation des femmes et à l’histoire.

http://youtu.be/UJlWlqOrsVI

L'utilisation des commentaires est désactivée pour cette note.