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« LES ALGÉRIENNES DU CHÂTEAU D'AMBOISE | Accueil | Juba II (roi de Maurétanie, 25 av. J.-C.-23 ap. J.-C.) »

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Biladi


LE PRIX DE LA LIBERTE
UNE MOUDJAHIDA SE RACONTE ZOULIKHA BEKADDOUR

Zoulikha Bekaddour a rédigé ses Mémoires, aidée, sollicitée, encouragée par une amie universitaire, Madame Khawla Taleb Ibrahimi. La grande dame à bien voulu nous dévoiler quelques pages et nous offrir la primeur de cet ouvrage, en cours d’édition. Texte inédit. Zoulikha raconte son incarcération.
La mère de Zoulikha Bekaddour à Tlemcen en 1948
Zoulikha Bekaddour est née le 1er mars 1934 à Oued Lili à 22 km de Tiaret. Elle est la cadette d’une fratrie de 6 filles ; son père, enrôlé de force durant la Première Guerre mondiale, à été gazé à Verdun, et a trainé le reste de sa vie les séquelles d’une maladie pulmonaire. Sa famille maternelle a été totalement décimée par le typhus en 1941! Enfance et adolescence à Tlemcen où elle est scolarisée au lycée. Bac en 1953 au lycée Delacroix à Alger où elle côtoie Hassiba Ben Bouali, et propédeutique en octobre 1955 où elle rencontre Amara Rachid. Lors de l’élection pour le premier bureau de l’UGEMA, elle milite avec Hafsa Bisker, Allaoua Benbaâtouche, Izza Bouzekri (veuve Abane) et Déhilès, Mohamed Lounis, Mustapha Saber, Touati, Nassima Hablal ; elle y rencontre également Meriem Belmihoub et Safia Bazi (collégiennes) ainsi que Chafika Meslem. Lors de l’arrestation de Amara Rachid, Mohamed Lounis, Mustapha Saber, Ahmed Touati et Nassima Hablal, fin décembre 1955, une grève de 15 jours est déclarée le 20 janvier 1956, dont un jour de grève de la faim. C’est alors que Zoulikha rencontre André Mandouze (professeur de latin) et Maurice Audin (maître assistant en maths), et certains étudiants progressistes qui ont soutenu ce combat tels que Pierre Roche, Pierre Chaulet, Colonna et le couple Daclin - Chené

La grève des étudiants de Mai 56
Une rencontre officielle a lieu à Sidi Ferruch, entre étudiants algériens et étudiants progressistes. L’UGEMA succède alors à l’AEMAN qui existe depuis 1919 (Association des étudiants musulmans d’Afrique du Nord, Tunisie-Algérie-Maroc). Le premier congrès eut lieu en juillet 1955 à Paris le 2e en Mars 1956, avec Benyahia, Benkobi, Benbaâtouche et Khène.
Après quelques semaines d’incarcération, Amara Rachid et ses compagnons sont libérés grâce à l’intervention de Ferhat Abbas. Le climat à l’université se détériore (5000 étudiants réactionnaires contre 2 à 300 Algériens).
Des personnalités rencontrées : Robert Barrat a rencontré le CCE (Comité de coordination et d’exécution du FLN) composé de Amara Rachid, de Mohamed-Larbi Ben M’hidi et Benyoucef Benkhedda en 1956.
Mohamed-Seghir Nekkache a donné une conférence, alors que André Bousquet, professeur de droit et chantre du colonialisme réactionnaire, faisait sortir les élèves des amphis. En mars 1956, toutes les sections de l’UGEMA de toutes les universités de France se réunissent (Paris, Lyon, Montpellier) et le climat se détériore de plus en plus par les assassinats : le docteur Benzerdjeb à Tlemcen, Réda Houhou à Constantine, Brahmi brûlé vif, disparition de Hadjadj (maître d’internat). L’émotion est à son comble au sein de la population estudiantine et c’est alors que l’idée d’une grève est lancée, au sein d’une assemblée générale qui se tient au Cercle musulman Saâdane, près de la mosquée Ketchaoua. Le climat est houleux et les lycéens, majoritaires, réclamaient une grève alors que la période des examens allait commencer. Lors de la deuxième réunion, qui eut lieu à la cité U de la Robertseau, quartier du Télemly, la décision a été prise à main levée le 18 mai.
Madame Bekkadour poursuit : « J’informe immédiatement ma mère que je fais partie du bureau, et que ma décision de rejoindre le maquis est prise. Mon père est décédé depuis 5 ans déjà et c’est elle qui est chef de famille : sans aucune hésitation, ma mère accepte mon engagement, sachant pertinemment quel serait mon sort si je venais un jour à être arrêtée ; elle n’hésita pas non plus à autoriser mes deux autres sœurs à activer dans la clandestinité ; je rends un hommage appuyé à cette femme, qui n’a eu que des filles, et dont elle a fait des hommes ! Elle a rendu visite à la mère d’Ahmed Zabana après son exécution, et l’a soutenue de toute son affection. C’est ainsi que je me rends à Oran, chez le Dr Nekkache, où se trouvent déjà 4 jeunes militants. Nous recevons une formation médicale sommaire (piqûres, pansements etc.). Repéré, le Dr m’envoie chez sa mère, et transfère les 3 garçons au maquis ; puis, je suis hébergée chez deux familles nationalistes, les Hassaïne et les Belgacem. J’avais 20 ans. C’est alors que le responsable de la Wilaya V, Hadj Benalla me loge dans une famille d’origine kabyle, les Aït Amar. Je ne connais de Hadj Benalla que son nom de guerre Si Bouzid, pour les Algériens et Henri pour les Français. Il va sans dire que j’ignorais également le nom des familles qui m’hébergeaient. En juillet 1956, mon hôte, Brahim Aït Amar est arrêté, et son fils Smaïn nous avertit ; nous fuyons chez Denise Pla, dans un appartement rue du général Leclerc. Denise loue alors un appartement Boulevard Seguin et me loge ; c’est là que Evelyne et ma sœur Zhor, viennent à tour de rôle d’Alger, pour m’apporter les documents, le courrier, le matériel et les affaires que je devais distribuer à leurs destinataires. Ma mission consistait à assurer les liaisons à Oran ville, assurer toutes les distributions, transmettre ce que l’on me demandait de transmettre, et cette mission durera jusqu’à l’arraisonnement de l’avion transportant les chefs historiques. Le 11 novembre, Evelyne a chargé une amie scout, Jacqueline Orengo, de m’apporter des documents, avec consigne de ne pas passer la nuit chez moi ! Or, elle devait rentrer sur Alger par le train de 5 heures du matin, ce qui a justifié la nuit passée chez moi ; à 4 heures du matin, la police judiciaire tambourine à la porte. Nous sommes arrêtées ; Jacqueline est libérée et remise dans le train pour Alger. Elle est suivie. L’arrestation d’Evelyne suivra immédiatement, le 13 ou le 14, ainsi que celle de Denise et de deux de mes sœurs.

Au commissariat
Arrivées dans les locaux de la PJ, on nous donne des registres où sont classées toutes les photos des gens recherchés ; on me demande si je les connais et je tombe sur la photo de Hadj Ben Alla dont je découvre le nom pour la première fois (dit Bouzid pour les Algériens, dit Henri pour les Français).
Je continue de tourner les pages et déclare ne reconnaître personne. Hadj Ben Alla ignore alors que Denise et moi sommes arrêtées ; durant la nuit du 15 au 16 novembre, Je suis conduite à la poste d’Oran, j’aperçois le fils d’Aït Amar qui ne me reconnaît pas. Je suis dans un état lamentable des suites des tortures que j’ai subies. Smail m’apprend que leur maison a été encerclée, Hadj s’y trouvait avec l’un de ses collaborateurs Lehbib Djellouli. La sœur de Brahim Aït Amar, Ouerdia, prend les choses en mains et cache dans une citerne à eau à moitié pleine les trois hommes : Hadj, Djellouli et Smaïn. Les hommes manquent d’air, Djellouli suffoque, et alors que les policiers avaient constaté que la maison était vide, ils remarquèrent que le couvercle de la citerne s’était soulevé. Découverts, les fugitifs furent arrêtés. Le 17, je fus condamnée par le tribunal correctionnel à 2 ans de prison.

La prison civile d’Oran
Après quelques jours d’isolement, nous sommes incarcérées dans deux pièces communicantes, avec des femmes dont six d’entres étaient d’origine française, et qui appartenaient au réseau du Dr Massboeuf de Ténès. Parmi elles, la fille d’un chirurgien d’Orléansville (Chlef), Gilberte Bory, son mari Michel Martini, les filles du Dr Laribert, Aline (mère de jumeaux et étudiante en histoire) et Paulette (enceinte et étudiante en médecine). Egalement, avec nous, Blanche Moine, qui souffrait de traces purulentes de torture aux chevilles, Joséphine Carmonna, dont le frère était prêtre à Hussein Dey et dont le mari a été abattu par méprise par le FLN. Raymonde Errada et Gaby Gimenès (condamnée à mort par les Français pendant la Seconde Guerre mondiale).
La gardienne française, originaire de Perpignan, comme Denise, et qui a connu Gaby pendant sa première détention, a adopté nos positions et compris la justesse de notre combat. Cette gardienne nous ouvrait la porte de sa chambre et nous permettait d’écouter la radio (Sawt el Arab). Incarcérée dans le quartier des condamnées à mort, Amina Zaânane connaissait Aissa Messaoudi. Un inspecteur est venu de Paris, M. Pèlerin, afin de constater que la torture n’existait pas dans les prisons en Algérie ! Ce qui était totalement faux, puisque nous avons été torturées. »

Entretien réalisé par Nora Sari

La prison à Oran
Le 17 novembre 1956, le lendemain de l’arrestation de Hadj Ben Alla, nous avons été incarcérées ensemble, dans la maison d’arrêt ; prison civile d’Oran située à proximité de la ville nouvelle ou Médina Djedida habitée majoritairement par les Arabes avec quelques familles de confession israélite. Salima El Haffaf nous y avait rejointes, quelques jours plus tard. Avant de nous rejoindre en prison, elle passa, elle aussi, par les locaux de la police où se trouvait Hadj après son arrestation. Elle a été immédiatement enfermée dans la pièce où ce dernier était allongé sur un lit de camp menotté et ligoté aux pieds du lit. Sachant que Salima était l’agent de liaison de B. Benkhedda, en la laissant seule avec Hadj, les policiers espéraient les confondre et avoir des informations. Mais comme ils ne se connaissaient pas, ils ne se sont pas parlé. C’était l’échec pour les policiers. Salima a été, malgré tout, emprisonnée avec nous pendant trois semaines mais faute de preuves la confondant, elle a bénéficié de la liberté provisoire. Je voudrais revenir maintenant à notre séjour dans la prison d’Oran. Nous sommes passées devant le juge d’instruction qui nous inculpa sous deux chefs d’accusation : « associations de malfaiteurs » et « atteintes à la sécurité intérieure de l’État français ». Bien que le juge ait demandé mon hospitalisation tout comme Éveline Lavalette, car nous étions dans un état de faiblesse extrême, éprouvées par les mauvais traitements que nous avions subies, nous fûmes incarcérées en même temps que toutes les autres. Après le passage à l’enregistrement, au greffe de la prison où l’on m’attribua le numéro d’écrou 2530, nous avons été enfermées dans une cellule exiguë du quartier des anciens condamnés à mort dont la particularité était la couleur noire des murs. Là, nous avons été invitées à retirer nos vêtements civils pour mettre une robe de bure, l’uniforme des prisonnières. Étant donné mon mauvais état de santé, on m’épargna la poudre DDT dans les cheveux, destinée, semble-t-il, à nous désinfecter. Après une période d’isolement, nous rejoignions le quartier des femmes. Le statut de politiques nous ayant été refusé, on nous attribua le qualificatif de « spéciales » qui n’avait aucune existence dans le droit français. Une dizaine de femmes dont six d’origine européenne occupaient les deux salles communicantes où nous devions nous entasser. Accueillies avec beaucoup de chaleur, nous découvrions ces femmes, arrêtées deux mois plus tôt, appartenant au réseau communiste dirigé par le docteur Masboeuf, établi à Orléansville (aujourd’hui Chlef et anciennement El Asnam). Parmi ces femmes, nous remarquions l’épouse d’un jeune chirurgien parisien Michel Martini, interne des hôpitaux, nommé chirurgien-chef de l’hôpital de la ville d’Orléansville, après sa destruction par le séisme de septembre 1954. Ancien communiste, il avait intégré le réseau organisé par son confrère, dès son installation, dans la ville sinistrée. Gilberte Bory, c’est d’elle qu’il s’agit, surnommée Paton par les internes de l’hôpital parisien où elle exerçait parce qu’elle avait de jolies jambes, en jargon parisien « beaux ripatons ». Le beau jeu de mots est resté gravé dans notre mémoire. Blanche Moine, décédée il y a une dizaine d’années, a été torturée au péril de sa vie et avait survécu à l’horreur tout en gardant des séquelles indélébiles à ses chevilles. Elle souffrait dignement. Nous n’osions pas la questionner sur son mari André Moine tant nous respections sa discrétion. Nous supputions qu’il était entré dans la clandestinité après avoir échappé à l’arrestation. Parmi les plus âgées de ces femmes courageuses, figuraient Gaby Gimenez, épouse Choukroun qui avait déjà été arrêtée et condamnée à mort pendant la Seconde Guerre mondiale. Joséphine Carmona dite Fifine était la sœur d’un prêtre qui officiait dans le quartier d’Hussein Dey à Alger. Elle venait de vivre un moment tragique, son compagnon avait été assassiné, par méprise, à la sortie de la prison où il lui avait rendu visite en dehors des journées réservées aux parloirs. Elle vivait son drame en silence sans nous montrer qu’elle pleurait, elle le faisait sous la couverture. Seuls ses yeux rougis la trahissaient. J’ai lu, ces dernières années, avec beaucoup d’émotion l’ouvrage que Madame Andrée Dore-Audibert a consacré à toutes ces militantes d’origine européenne. Madame Timan, la vieille gardienne, se souvenait de Gaby Gimenez qu’elle avait connue lors de sa première détention. Cette brave dame, originaire de Perpignan comme Denise Pla, adoptait nos convictions politiques et prenait même le risque d’ouvrir, après les heures d’extinction des lumières, la lourde porte de nos cellules collectives, pour emmener deux d’entre nous, dans sa chambre, écouter la radio. C’étaient, généralement, Amina Zaanane et moi-même qui étions choisies car vers vingt-deux heures, nous pouvions écouter la voix du journaliste Aissa Messaoudi dit « Saout El Arab » donner des nouvelles depuis Le Caire, émission que tous les Algériens écoutaient. Amina, plus arabisée que moi, comprenait beaucoup mieux ce journaliste d’origine oranaise qu’elle avait bien connu. Une autre gardienne, plus jeune, assurant le service un jour sur deux, n’avait pas le même comportement que sa collègue. Nous étions toujours sur nos gardes au moment où la petite « peste » ouvrait la porte à sept heures. Nous sortions de nos cellules, le quart à la main, pour nous présenter à la distribution d’un café noir au goût d’oignon, contenu dans un grand chaudron. Les détenues de droit commun qui exécutaient, sous son étroite surveillance, toutes les tâches d’entretien, étaient chargées de rapporter dans le détail nos moindres faits et gestes. Nous l’intimidions et par réaction, elle se vengeait sur ces prisonnières de droit commun qui n’avaient aucun pouvoir. Elle annonçait, généralement, sa présence par des hurlements car elle ne savait pas parler calmement. Nous l’avions d’ailleurs surnommée le « Roquet ». J’allais oublier de mentionner parmi les prisonnières, Raymonde Errahda et les sœurs Laribère. Aline et Paulette étaient les filles de Jean-Marie Laribère le célèbre gynécologue de la ville d’Oran. La première, mère de jumeaux, était étudiante en histoire, la seconde, enceinte, était étudiante en médecine. Grâce aux soins attentifs prodigués par « Paton » et Paulette, j’ai repris petit à petit mes forces et retrouvé le sommeil. La chaleur de la cohabitation dans deux grandes salles communicantes nous a permis de récupérer et d’oublier les affres du passage difficile dans les locaux de la police. Nous étions toutes cultivées et occupions notre temps à organiser des cours, chacune dans son domaine. Amina nous a appris l’arabe littéraire et dialectal pour celles qui ne parlaient pas l’arabe. A ce sujet, je me rappelle qu’elle avait, au début de notre rencontre avec les prisonnières communistes, dissimulé sa connaissance de la langue française ne voulant pas, peut-être, trop frayer avec elles mais les jours passant, les préventions sont tombées et les relations se sont apaisées. Des détenues « politiques » épouses ou voisines de militants, se sont retrouvées incarcérées avec nous. La plus jeune venait d’accoucher d’un bébé qu’elle a dû abandonner à sa famille. La plus âgée des détenues, Khalti Mama, analphabète, nous racontait le déroulement des séances de torture qu’elle a subies pour avouer des faits qu’elle ignorait. Ne comprenant pas un mot de français, elle devait répondre « oui » quand on l’interrogeait sous la torture. Elle finissait par répéter « dis-li oui ». Très touchées par sa souffrance car elle avait été séparée de ses enfants en bas âge et après avoir écouté son triste récit, nous avons fini par lui attribuer l’affectueux surnom « dis-li oui ». Je n’ai plus de nouvelles de cette brave femme. Peut-être qu’elle n’est plus de ce monde.
Hadj Ben Alla a été arrêté, le 16 novembre 1956 comme je l’ai déjà mentionné plus haut. Il a été remplacé par son adjoint Mohamed Arezki Baghdadi que j’avais rencontré, à l’occasion d’une visite qu’il fit à Hadj, lorsque nous étions ensemble à Maraval chez les Aït Amar. Baghdadi, connu sous le pseudonyme « d’Abdelwahab », a ébranlé pendant deux mois, la ville d’Oran et ses environs par des actions spectaculaires. Il a été arrêté en janvier 1957 chez Setti Ould Cadi, la fille de la « Caida H’lima », connue en Oranie comme l’une des rares femme-caïds d’Algérie. Les filles Laribère connaissaient cette femme qui avait accouché d’une fille chez leur père, le célèbre gynécologue oranais. Comme Aline et Paulette Laribère, nous étions très excitées lorsque la nouvelle de son incarcération nous était parvenue. Le jour venu, nous découvrions une femme analphabète, pas du tout politisée et pas préparée à l’épreuve de l’emprisonnement qu’elle n’a pas pu supporter malgré les avantages que lui accordait l’administration pénitentiaire, comme celui, en particulier, de bénéficier de parloirs privés avec son mari. Elle avait dû héberger sous son toit, visiblement malgré elle, Abdelwahab, le chef terroriste oranais le plus recherché à l’époque. Dans la grande pièce, je me trouvais installée en face de cette pauvre femme qui n’acceptait pas son incarcération. Elle interrompait ses nombreux « ouf » de soulagement par des questions qu’elle m’adressait personnellement, à longueur de journée et auxquelles je répondais positivement car elle me faisait pitié. C’était sans arrêt : « Zoulikha, quand sortirons-nous d’ici ? » Après moult explications, je me contentais de répondre : « Bientôt. » C’était le meilleur moyen d’avoir la paix pour un moment ! Elle a été jugée en même temps que Mohamed Arezki Baghdadi condamné à mort plusieurs fois, dans plusieurs affaires. Il a été fusillé sous le régime du général de Gaulle le 1er juillet 1959. J’ai encore en mémoire l’image de ce beau garçon en tenue de bure, aux côtés de Hadj Ben Alla, également condamné à mort, les yeux cernés et portant les mêmes vêtements. Je revois, depuis quatre ans, la jeune sœur d’Abdelwahab, à l’occasion de mes séjours à Tlemcen. Elle m’a confié les photocopies de tous les articles parus dans la presse espérant que je lui consacre quelques mots et voilà qui est fait. Paix à sa mémoire. Toutes les prévenues étaient autorisées à recevoir un panier quotidien. Dès notre incarcération, Maman nous a rendu visite, mes sœurs et moi-même, pour des parloirs exceptionnels, à deux reprises, dans un laps de temps relativement court puisqu’elle devait repartir vers Alger. Elle en a profité pour nous apporter des vêtements chauds et des colis de nourriture. Une fois partie, la famille Laribère prenait le relais. Aline et Paulette avaient un code qui permettait à leurs parents, en reprenant le panier, de trouver le signe leur donnant le nombre de détenues présentes. Ainsi, tous les matins, arrivaient nos rations alimentaires complétant largement le contenu de la gamelle ordinaire : du liquide clairsemé de quelques légumes, généralement pourris, servi avec un morceau de pain sec. Par sa générosité, cette famille a nourri toutes les détenues qui ne recevaient pas le panier quotidien. Ces nobles gestes ont largement contribué à soutenir la santé physique mais surtout morale des prisonnières. Ces souvenirs me sont très agréables et je les évoque avec beaucoup de plaisir et de fierté. Que reste-t-il aujourd’hui de cette entraide généreuse et désintéressée ? Je sais que de nombreuses associations existent pour apporter ici où là, en fonction de leurs moyens, un peu de réconfort à ceux qui souffrent. Je les salue vivement et les soutient à chaque fois que je le peux. Notre peuple a toujours fait preuve d’écoute et de générosité mais quelle que soit la bonne volonté manifestée, les moyens restent insuffisants. Les œuvres sociales doivent bénéficier d’un plus grand soutien de l’État. Les discours lénifiants des ministres, ignorant la réalité, ne suffisent pas pour calmer les souffrances et les malheurs de la population.
Mais revenons à notre vie dans l’univers des prisons coloniales. Avec les nouvelles dispensées par « Saout El Arab », un soir sur deux, les informations nous parvenaient aussi grâce aux parloirs où les familles nous donnaient, dans un langage codé, toutes les nouvelles qui complétaient celles que nous apportaient les visites de nos avocats. Deux mois après notre procès dont je relate les circonstances ci-dessous, Germaine Tillion, grande résistante, ayant fait ses débuts d’ethnologue en Algérie, était venue nous rendre visite dans la prison d’Oran. Elle dirigeait une commission d’enquête parlementaire constituée après les plaintes déposées par les personnes torturées. Elle va surtout parler avec les prisonnières communistes. Éveline que j’ai interrogée, sur cette visite, n’en a gardé aucun souvenir. Après la visite de Germaine Tillion, en juillet 1957, j’étais convoquée dans le quartier des détenus hommes. Je n’avais aucune explication. Je me trouvais, subitement, face à un petit fonctionnaire qui semblait être un juge d’instruction. J’ai compris la raison de ma présence dans ces lieux lorsque j’ai croisé, dans le couloir, Hadj Ben Alla en tenue de condamné à mort, menotté et les pieds entravés. Face à moi derrière des barreaux, se trouvait Mohamed Arezki Baghdadi, également en tenue de condamné à mort. Ce dernier me reconnut et me fit de grands gestes de sympathie malgré la gêne que devaient lui causer les menottes ! Denise m’a suivie, convoquée à son tour pour une confrontation avec Hadj Ben Alla qui en profita pour s’inquiéter de son état de santé et de ses conditions de détention. Elle a rapporté à Éveline qu’elle avait été émue qu’il se préoccupât de ses conditions de détention alors qu’il était lui-même en grand danger. J’ai su plus tard que le juge d’instruction habitait la Résidence Leclerc. Il nous avait convoquées successivement Denise et moi, pour découvrir « l’indigène et la traitresse » qui avaient été ses voisines.

« Le procès des intellectuelles »
Nous avons été jugées le 23 mars 1957 en correctionnelle, notre affaire étant séparée de celle des hommes jugés, le 24 mars par le Tribunal militaire. Le pouvoir français était visiblement gêné de condamner des femmes dont trois d’origine européenne, non communistes et de surcroît, pour l’une d’entre elles, fille de colons et fonctionnaire de l’État. Très médiatisé, en pleine bataille d’Alger, le journal Le Monde, très lu à l’époque, a couvert l’événement en consacrant un article intitulé : « Le procès des intellectuelles » car nous étions toutes diplômées. Salima El Haffaf n’ayant pu revenir à Oran pour les raisons que nous explicitons ci-dessous, nous n’étions plus que six : Éveline, Denise, Jacqueline, mes sœurs et moi. Nous avons choisi Me M’hamed Abed, avocat oranais, pour nous défendre car l’avocat qui devait assurer notre défense, Maître Alphonse Auguste Thuveny avait été arrêté puis assassiné au Maroc où il s’était refugié après sa mise en liberté provisoire. Il y occupait les fonctions de procureur. Me Thiers, avocat algérois, conseillé à Maman, se déplaça pour assister son collègue lors de notre procès le 23 mars 1957. Il fallait bien deux avocats pour nous défendre car mes sœurs, mises en liberté provisoire après Salima et Jacqueline, devaient revenir pour être jugées. Éveline Lavalette était défendue par une avocate qui venait de Paris, Madame Renée Stibbe. Cette dernière n’a pas pris la défense de Denise Pla qui risquait d’être condamnée à une peine d’emprisonnement plus lourde pour m’avoir hébergée avec Hadj Ben Alla. Les juges pieds-noirs n’appréciaient pas la présence au prétoire des ténors du barreau parisien. Notre choix de prendre des avocats oranais et algérois explique la clémence du verdict qui nous condamnait toutes les deux à des peines inférieures à celle d’Éveline qualifiée de « Sainte Éveline» en dérision par le procureur qui ne cachait pas sa haine en me provoquant. Après les plaidoiries de nos avocats, le procureur général, hargneux, me pointa du doigt me reprochant « d’être antifrançaise et de ne pas le cacher ». Sans me départir de mon calme, je lui répondis, le pointant du doigt à mon tour : « Je suis anticolonialiste et pas antifrançaise. La présence de mes compagnes de lutte d’origine française, à mes côtés, le prouve ». J’ai appris à la fin du procès qu’il s’appelait Bousquet et était, peut-être, parent du professeur de droit, Émile Bousquet, qui voulait nous obliger, à l’université d’Alger, à manifester avec les étudiants réactionnaires.
Me Kaddour Sator défenseur de Salima, ne s’était pas déplacé à Oran. Sa cliente, arrêtée une seconde fois, n’était pas présente au procès. Les policiers d’Alger, la suspectant de militer aux côtés de Benyoucef Benkhedda, activement recherché dans la capitale, qu’il n’avait pas encore quittée, l’assignèrent à résidence dans un camp d’hébergement après un passage à la villa Sésini. Dans ce lieu de triste mémoire, elle a partagé les souffrances de ses sœurs de lutte Jeanine Nadjia Belkhodja et Mimi Moati, toutes deux médecins. Fatima Zekkal et Nassima Hablal les y avaient précédées. Cette dernière affreusement torturée était enfermée dans un réduit où elle est restée trois mois sans soins. Alors que Fatima, Jeanine, Mimi et plus tard, Nassima ont été écrouées à Barberousse, Salima a passé vingt et un mois dans un camp d’hébergement. Elle y a rencontré un grand nombre d’Algériens expulsés de France. Un grand nombre d’entre eux étaient dans un piteux état et c’est grâce à la solidarité de tous les détenus, hommes et femmes, qu’ils ont été soignés. Salima a pu quitter Alger pour Tunis via Paris et Genève après sa libération grâce à l’aide des parents de Pierre Chaulet. Je la retrouverai à Tunis comme nous le verrons plus loin et je relaterai, en seconde partie de ce récit, la rencontre émouvante qui m’a réunie avec cette grande dame un certain jour du mois d’octobre 2013.

( …)

La prison Centrale de Maison-Carrée (El-Harrach) à Alger
Condamnées en mars 1957 en première instance, Éveline et moi avions fait appel dans une première étape puis nous nous sommes pourvues en cassation ce qui nous permettait de prolonger la durée de la détention préventive. Malgré cela, nous avons été transférées avec Denise qui n’avait pas fait appel, au mois d’août 1957 à la prison centrale de Maison-Carrée, à Alger par train. Dans un wagon réservé aux détenus, nous avons été regroupées ensemble dans le même compartiment. Amina faisait partie du voyage. Jacqueline et mes sœurs ne faisaient pas partie du groupe car elles avaient bénéficié d’une mise en liberté provisoire et d’une relaxe. A l’escale d’Orléansville, des détenus hommes ont été embarqués dans le train, escortés par des dizaines de militaires. Arrivées fatiguées sous une chaleur caniculaire, nous étions une fois de plus contraintes à l’isolement après un nouveau passage au greffe de la prison. Puis, nous avons occupé une des trois grottes creusées dans la roche, réservées aux détenues faisant l’objet de sanctions disciplinaires. Malgré la semi-obscurité, le soleil étant déjà couché, Nassima Hablal, secrétaire d’Abane Ramdane me reconnut et m’appela à travers la lucarne de la grotte où elle se trouvait avec Fatima Zekkal que j’avais rencontrée à Tlemcen. Elles étaient là depuis deux ou trois jours, venant de la prison de Barberousse. Avant le lever du soleil, une voix féminine, venant de la troisième grotte nous réveillait. C’était une détenue de droit commun qui parlait aux oiseaux ! A l’ouverture des portes, vers sept heures, nous nous retrouvions dans la petite cour. J’étais heureuse de retrouver Nassima et Fatima. Denise, Éveline et Amina faisaient connaissance avec nos deux «sœurs », c’est ainsi que nous nous nommions entre nous. En plus de ce triste lieu d’accueil qui se trouvait à proximité du quartier réservé aux femmes situé, lui, au centre de la prison qui comptait plusieurs bâtiments, il y avait, aussi, une aile appelée « le petit quartier » occupé par une douzaine de mineures installées dans des cellules confortables. Après une semaine d’isolement, on nous a conduites dans « le grand quartier » constitué d’une grande salle surnommée « le poulailler » parce qu’elle comprenait des petites cellules individuelles grillagées à mi-hauteur des murs. Ce grand quartier accueillait plusieurs détenues de droit commun et détenues politiques mélangées. Les « trois infirmières » Fadéla Mesli, Meriem Belmihoub, Safia Bazi (je connaissais ces deux dernières pour les avoir rencontrées à mon arrivée à Alger quand j’étais encore lycéenne) ainsi qu’Annie Steiner nous y avaient précédées. Ici, les gardiennes plus nombreuses, d’origine corse, voyaient croître le nombre des détenues « spéciales » avec une réserve non dissimulée. Les « trois zouaves », c’est le surnom que nous avons donné aux sœurs qui nous accueillaient dans le grand quartier où elles avaient leurs habitudes au contact des détenues de droit commun forcément plus nombreuses. A notre tour, nous nous sommes habituées à cette promiscuité d’autant plus facilement que la majorité de ces femmes, purgeant pour la plupart de lourdes peines, manifestaient beaucoup de sympathie à notre égard. Certaines étaient les victimes innocentes d’un milieu social qui les avaient poussées au crime, pour échapper à une vie devenue insupportable. Chaque cas dissimulait un poids de malheurs insoupçonnés que nous découvrions en nous approchant d’elles. Elles nous racontaient leur triste histoire et notre présence les rassurait car elles nourrissaient l’espoir de quitter leur internement carcéral, en même temps que nous. Comme nous, elles avaient la foi et entretenaient à notre encontre, une grande solidarité. Ce qui déplaisait fortement aux gardiennes. Je me souviens m’être trouvée parmi elles un matin, à la distribution du café. Une des surveillantes parlant arabe les interpella, sans me voir, en leur criant : « Darou lkoum elgroun (elles vous ont donné des cornes, c’est-à-dire, elles vous ont donné de la force) ». Gênée de s’être trahie en croisant mon regard, elle essaya de m’éviter à chacun de ses services. D’après Éveline, les sœurs, arrivées avant nous, nous avaient accueillies en faisant une haie d’honneur, chacune coiffée d’une gamelle. J’avoue avoir oublié cet accueil triomphal ! Depuis l’époux d’Éveline, le grand journaliste Abdelkader Safir, décédé en 1993, nous avait surnommé les « gamelles ». Après « Bekaddour chérie », surnom qui m’a suivie depuis la prison d’Oran, je faisais partie des « gamelles ». Abdelkader auquel j’ai appris la signification de mon prénom que m’avait indiquée Mohamed Eddahaoui : la femme forte et embellie, avait pris l’habitude de m’appeler « l’embellie ». Nos conditions de vie dans ce que l’on considérait, à juste titre comme un poulailler, étaient difficiles mais supportables grâce à la remarquable solidarité qui nous unissaient au-delà des différences de milieu et de parcours social. N’étant pas définitivement condamnées, nous n’étions pas tenues de porter le costume carcéral. Nous pouvions « cantiner » c’est-à-dire que nous étions autorisées à acheter des produits de première nécessité, comme du lait en tube, des légumes, des fruits et du beurre qu’il fallait consommer rapidement surtout en été. Pour cela, nos parents déposaient des sommes d’argent dans nos comptes respectifs au greffe. Les produits commandés ne nous parvenaient qu’après plusieurs jours si bien que nous accueillions, avec beaucoup de plaisir, les paniers reçus à l’occasion des fêtes. Nous nous étions organisées pour que chaque famille nous apporte des aliments qui puissent se conserver. Avec les parloirs bihebdomadaires et les visites des avocats, nous avions les informations qu’il nous était impossible d’avoir autrement. Sinon, nos journées s’écoulaient calmement dans une ambiance très studieuse. Je continuais, pour ma part, mes cours d’arabe, profitant de la présence d’Amina, excellente pédagogue. J’étais très assidue et constante dans mes efforts, elle disait en arabe : « Djeddia » c’est-à-dire « sérieuse et appliquée ». Même les sœurs d’origine européenne s’étaient mises à l’étude de l’arabe dialectal. La plus studieuse était Denise qui nous quitta au terme d’une année d’emprisonnement. Elle a été expulsée vers la France où ses parents retraités vivaient à Perpignan après avoir été enseignants à Mostaganem.
Au début de l’année 1958, un nombre important de détenues arrivaient, elles étaient transférées de la prison de Barberousse. La plupart d’entre elles avaient été arrêtées au cours des événements de la Bataille d’Alger. L’administration pénitentiaire vidait, à la hâte, « le petit quartier », réservé jusqu’ici, aux délinquantes mineures. Plus confortables, les cellules étaient de véritables pièces avec de vrais murs, réparties autour d’une cour spacieuse avec une salle d’études sans livres et même une salle chauffée où nous nous tenions en hiver, moments que nous passions ensemble hors de nos cellules de neuf heures à dix heures trente le matin et de quatorze heures jusqu’à quinze heures trente l’après-midi. Nous l’investissions en l’espace d’une journée pour laisser la place aux nouvelles venues. Les premières qui nous rejoignaient « au petit quartier » étaient les deux Djamila Bouazza et Bouhired ainsi que Jacqueline Guerroudj avec Malika Ighilahriz. L’administration redoutait l’influence des premières détenues, toutes de niveau secondaire et universitaire sur les nouvelles arrivées. L’atmosphère du « petit quartier » était celle d’un collège en folie car nous remettions, constamment, en question la rigidité du règlement pénitentiaire avec ses horaires imposés. Le soleil nous manquait dans les cellules glaciales où nous étions enfermées plus de vingt heures par jour. Arrivaient, alors, Danielle Minne (fille de Jacqueline Guerroudj qui s’était mariée en secondes noces avec le militant Abdelkader Guerroudj et de Pierre Minne, mon professeur de philosophie à Tlemcen), Fettouma Ouzeggane et Zohra Drif, rescapée de la Casbah après sa reddition avec Yacef Saadi chef des fidai de ce quartier emblématique d’Alger, et occupaient les cellules libres du « petit quartier » avec Mélanie Tabone qui était la dernière arrivée. Avec ces trois militantes, les nouvelles arrivées étaient plus d’une quinzaine : Hanifa Abdeladim, Djoher Akrour, Ghania Belgaid, Mériem Boubekeur, Ratiba Chergou, Jeanne-Marie Francès, Fella Hadj Mahfoud, Baya Hocine, Fettouma Kiouane, Baya Kheloui, Zahia Kherfallah, Malika Koriche et Fettouma Meziane. Et puis il y avait aussi, Louisa Oudarène, Fatima Ouslimani dite « Fatiti » et sa sœur Houria Ouslimani dite « Tizi-Ouzou », Zahia Taghlit, Zhor Zerari ainsi que les artistes Fatma Zohra Achour dite Aouichette et Goucem dont la sœur Fadéla Dzriya, célèbre interprète de chansons de la musique traditionnelle citadine algéroise avait été libérée de Barberousse. Louisa (Louisette) Ighilahriz, arrêtée après sa sœur Malika, complétait le lot de celles qui rejoignaient « le grand quartier ». Je les ai connues aux douches que nous prenions en commun et où nous organisions des rencontres pour nous voir et échanger des informations. N’ayant jamais séjourné à l’infirmerie parce que l’on ne nous prodiguait aucun soin, je n’ai connu certaines de mes sœurs qu’à l’indépendance. Je savais qu’elles étaient là en même temps que moi dans cette prison et je cite leurs noms par ordre alphabétique pour éviter tout oubli.
Nefissa Hamoud, première médecin musulmane arrêtée au maquis à la suite d’un accrochage au cours duquel a péri l’infirmière Raymonde Peschard, était parmi les dernières arrivées. Au « petit quartier », nous poursuivions notre vie studieuse aux côtés d’Amina dont la bonté n’avait d’égale que le désintéressement. Elle n’a pas changé depuis. Notre train-train quotidien était parfois perturbé par les mauvaises nouvelles apportées par nos avocats, concernant les arrestations de militants, les exécutions ou tout autre événement douloureux qui jalonnaient la lutte de notre peuple. Un après-midi du mois d’août 1958, les gardiens surgirent, matraques à la main, nous obligeant à l’heure du parloir à regagner nos cellules. Récalcitrantes, nous avons été contraintes sous les coups aveugles de ces brutes de nous laisser enfermer alors qu’il n’était pas quinze heures. Agrippées aux lucarnes de nos cellules, nous avons hurlé notre protestation et notre mécontentement. Sans interruption, nos chants patriotiques retentirent toute la nuit, jusqu’au lever du soleil ! Alerté par le vacarme qui réveilla tous les habitants du voisinage jusqu’au centre de Maison-Carrée, le commissaire de police affolé accourut au pénitencier. Il était étonné que l’administration de la prison, dépassée, ne parvienne pas à ramener le calme. Sans voix, aphones, nous refusions pour manifester notre colère « le jus de chaussettes » servi avec un bout de pain sec à l’ouverture des portes. Nous apprenions alors la cause de ce traitement brutal et musclé. Louisa Ighilahriz se trouvait à l’infirmerie en même temps que sa sœur Malika, Nefissa Hamoud et Djamila Bouazza. Reprochant à la gardienne-chef de ne pas transférer immédiatement à l’hôpital sa sœur sujette à des crises de cystite, elle a joint le geste à la parole en jetant la grille en fonte de la rigole vers Mme Grimaldi, la gardienne-chef, et l’atteignit à la tête, la blessant sérieusement. Ce geste imprévisible expliquait la bastonnade de la veille, la mise au cachot de Louisa et le transfert de Nefissa à la prison d’Oran où elle séjourna trois mois pour des raisons disciplinaires. L’administration ne lui pardonnait pas, en tant que médecin, de ne pas avoir calmé et empêché Louisa d’avoir ce geste malheureux. Même Djamila Bouazza ne fut pas épargnée. Bastonnée, à son tour, elle a été emmenée, menottée à l’aéroport d’où elle a été conduite à la prison de Rennes sans ses affaires qui sont restées au « petit quartier ». En notre for intérieur, nous ne pouvions accepter ce geste, surtout pour Nefissa et Djamila qui ne méritaient pas leur punition et nous avons décidé de refuser toute alimentation pendant une semaine en solidarité avec nos sœurs. Certaines d’entre nous ne buvaient plus aussi ce qui a entraîné de gros ennuis rénaux. Très affaiblies, nous ne tenions pas debout et devions nous agripper aux piliers pour avancer jusqu’aux toilettes. La détérioration de notre état de santé inquiéta le directeur qui tenta d’arrêter la grève. Il finit par accepter nos conditions, à savoir la levée des sanctions infligées à nos sœurs. Nous avons alors interrompu notre grève. Le premier repas de rupture de jeûne consistait en une poignée de pommes de terre frites et un verre de lait. Si ce dernier était indiqué, par contre les pommes de terre, frites de surcroît, bloquèrent nos estomacs. Isolées du monde extérieur, nous nous remettions péniblement de ce mauvais traitement. Les deux quartiers, grand et petit, ne pouvaient plus accueillir de nouvelles détenues. De plus, l’administration ne nous maîtrisait plus. Alors, il a été décidé de transférer toutes celles qui étaient définitivement condamnées, vers les prisons françaises. En les dispersant par groupes de deux ou trois dans différentes villes, elle croyait briser les liens qui nous soudaient. J’attendais pour ma part la décision de la Cour de cassation qui devait revoir le jugement du groupe d’Oran et la confirmation de ma peine définitive n’a été prononcée que deux mois avant la fin de ma peine en septembre 1958. Je terminais, donc, ma période de détention le 17 novembre 1958. Je voudrais, en hommage à son action, faire une mention particulière à Maître Achour que ma mère avait constitué pour moi à Alger. Il a été, contrairement, à beaucoup de ses confrères, épargné et a échappé à la vindicte de l’OAS. Il était l’époux de la première directrice du lycée Hassiba Benbouali au début de l’indépendance.
Éveline, pour des raisons dont nous n’avons plus toutes les deux le souvenir, nous avait quittées pour la prison d’Orléansville d’où elle a été transférée, quelques mois plus tard, de nouveau à la prison de Maison-Carrée. En 1959, elle a subi un internement abusif au service psychiatrique de l’hôpital Mustapha d’Alger. Puis, elle a été libérée au mois d’août 1959 pour aller à Paris en septembre où elle sera poursuivie par la Main rouge. Exfiltrée en Suisse, elle a rejoint en 1961 la Tunisie où elle va demeurer jusqu’à l’indépendance.

Nora Sari

Biladi

La salle Ibn Khaldoun à Alger avait rendez- vous avec l’Histoire jeudi à l’occasion d’un émouvant hommage à Annie Steiner. La moudjahida a été accueillie, au hall, par des youyous et les sons d’une fanfare juvénile de Hadjout, sa ville natale, interprétant des chants patriotiques. Avant d’entrer dans la salle, elle avait tenu à saluer le drapeau algérien et les jeunes musiciennes et musiciens de la fanfare.
Au cours de cette rencontre organisée par l’Etablissement Arts et Culture, en commémoration des massacres du 8 Mai 1945, le moudjahid Mohamed Ghafir dit Moh Clichy a animé une conférence sur ce sujet.
Le conférencier a qualifié les événements du 8 Mai d’«étape importante» dans le mouvement national, entre la création de l’Etoile Nord-Africaine en 1926 en France et le déclenchement de la lutte armée le 1er Novembre 1954.
Dans son intervention, Annie Steiner qui vit aujourd’hui à Alger, a surtout parlé de son émotion après l’accueil chaleureux que lui avaient réservé les «Hadjoutiyines», et leur présence en masse jeudi à la salle Ibn Khaldoun. «Je voudrais remercier des sœurs, comme Djamila Boupacha, qui sont venues aujourd’hui. C’est magnifique ya khouatet ! (sœurs). Je remercie aussi les "Hadjoutiyines" qui m’ont reçue avec gentillesse. Je remercie aussi Monsieur Serri qui a consacré sa vie à sauver la musique andalouse, ce patrimoine algérien». Elle a ensuite parlé de son récent retour à Hadjout, à Boufarik et Blida où elle a visité les écoles et lycées où elle avait fait ses études. «Voilà, mes enfants !», dira la grande dame et moudjahida à la fin de son intervention.
Les présents, moudjahidate, moudjahidine, jeunes et moins jeunes ont ensuite assisté à la projection d’un film documentaire sur Annie Steiner.
A un certain moment, cette question a été posée à Annie Steiner : «Vous ne regrettez pas ce que vous avez fait ?». «Jamais ! C’est impossible !», répond la moudjahida. Les dernières images du documentaire montrent Annie Steiner en train de chanter en arabe la chanson patriotique algérienne qui dit «Mes frères n’oubliez pas le serment des chouhada…».
Annie Fiorio Steiner est née le 7 février 1928 à Marengo (Hadjout). Elle est mère de deux filles : Edith et Ida. Son père, Marcel Fiorio, né à Tipasa, est issu d’une famille originaire de Florence en Italie. Lors de l’épidémie de typhus, il a été dépêché à Sidi Bel Abbès comme directeur de l’hôpital.
«Mon père est mort à 41 ans, emporté par une crise cardiaque. Quant à ma mère, elle était enseignante, institutrice comme sa sœur et leur mère. Ma grand-mère, Virginie Malavial-Truel, était institutrice à Borely Lasapie (El Omaria) village au-dessus de Médéa, où elle exerçait selon le système de la classe unique. J’ai rompu la tradition. Mon grand-père, né à Theniet El Had en 1870, est enterré à Palestro.»
Au gré des affectations de son père, sa scolarisation passa par Marengo, Boufarik et Sidi Bel Abbès. «De là, je suis allée à Blida, une ville qui a beaucoup compté pour moi. J’y ai fait mes études secondaires au lycée Duveyrier (Ibn Rochd), un excellent établissement qui a vu défiler des chouhada comme Ali Boumendjel, Abane Ramdane et des responsables comme Benyoucef Benkheda, M’hamed Yazid, Sadek Hadjeres… A l’origine, ce lycée était réservé aux garçons, mais après le débarquement des Américains, qui ont occupé le collège des filles, on a dû jumeler filles et garçons après la fermeture de l’internat pendant la Seconde Guerre mondiale», se souvient- elle. Elle a aussi parlé avec émotion de son professeur Hadj Sadok.
En novembre 1954, Annie Steiner travaillait aux Centres sociaux d’Alger. «Le 1er Novembre 1954 a été comme un coup de tonnerre dans le ciel de l’Algérie (..). Ce jour-là, j’étais à la maison. Il y avait mon mari, deux amis et moi. Spontanément, j’ai applaudi. Mon mari et Roland Simounet, un architecte originaire de Aïn Benian, ont souri. Mais l’autre invité a mal réagi et m’a dit : “Tu applaudis à des assassins ?” Je lui ai répondu : “Oui”. Je ne l’ai plus revu, mais nous sommes restés en bons termes avec Roland. (…) Donc, l’Histoire se mettait en marche ; c’était le moment d’agir en Algérie. C’est pour tout cela que j’ai applaudi et j’ai tout de suite cherché le contact avec le FLN», dit Annie Steiner dans le livre La Moudjahida Annie Fiorio-Steiner. Une vie pour l’Algérie, de Hafida Ameyar, paru en 2011.
«J’étais agent de liaison. (…) J’avais une voiture et je pouvais me déplacer facilement. Je portais des plis sans jamais les ouvrir, bien sûr. (…) J’ai eu d’autres activités, par exemple transporter des couffins… (…). J’ai travaillé pour un laboratoire de fabrication de bombes et c’était Daniel Timsit qui s’occupait de ce laboratoire. Personnellement, je ne suis jamais allée au laboratoire, mais Hassiba Ben Bouali et Boualem Oussedik y travaillaient.»
Arrêtée, Annie Steiner a passé cinq années en prison à Maison Carrée (El Harrach) et à Barberousse (Serkadji). «À Barberousse, la première exécution que j’ai "entendue", parce qu’on ne voyait pas, mais on entendait, c’est celle de Fernand Iveton, avec Mohamed Ouennouri et Mohamed Lakhnèche. Ils étaient trois. Les deux étaient des jeunes et Iveton avait 30 ans. (…) Chaque année, nous commémorons l’exécution de Fernand Iveton. Nous sommes très nombreux au cimetière. C’est bien, mais nous oublions les deux autres, Mohamed Ouennouri et Mohamed Lakhnèche. Et je dis : "Non, ils étaient trois, ne séparons pas ceux que la mort a unis», dit aussi Annie Steiner, dans le livre de Hafida Ameyar.
Ne séparons pas ceux que l’amour de l’Algérie, de la justice et de la liberté a unis !
Kader B.
Soir d'Algéie

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